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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2204210

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2204210

jeudi 13 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2204210
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 juillet 2022, M. D E, représenté par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 mai 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'annuler le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen qui résulte de l'interdiction de retour prononcée par le préfet de l'Isère ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; à défaut, d'enjoindre au préfet de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai d'un mois à compter du prononcé du jugement et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

M. E soutient que :

L'arrêté attaqué est entaché de l'incompétence de son signataire ;

La décision de refus de titre de séjour :

- est entachée d'une erreur de fait ;

- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

La décision portant refus de délai de départ volontaire :

- viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

- est entachée d'une erreur de fait ;

- méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

La décision fixant le pays de destination :

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour et de celle portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juillet 2022, la préfecture de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Le préfet conteste chacun des moyens invoqués.

Par ordonnance du 20 juillet 2022 la clôture d'instruction a été fixée au 15 septembre 2022.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Cans, représentant M. E.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant arménien né le 6 juin 1997 est entré en France le 28 février 2014 selon ses propres déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 19 mai 2015 et de la Cour nationale du droit d'asile le 25 mai 2016. Par un arrêté du 19 mai 2015, le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par un jugement du 2 juin 2016, le tribunal a rejeté le recours exercé à l'encontre de cet arrêté. Suite à la demande de titre de séjour présentée par le requérant le 19 avril 2019, le préfet de l'Isère a par arrêté du 25 octobre 2019 refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire. Par un jugement du 10 mars 2020, confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Lyon du 21 décembre 2020 le recours exercé à l'encontre de cet arrêté a été rejeté. M. E a sollicité, le 16 décembre 2021, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêté du 25 mai 2022, le préfet de la l'Isère a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté contesté a été signé par Mme Eléonore Lacroix, secrétaire générale de la préfecture de l'Isère, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature consentie par le préfet le 24 septembre 2021, régulièrement publiée au recueil des actes administratifs du 24 septembre 2021. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit donc être écarté.

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, si le requérant soutient que l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de fait en ce qu'il mentionne que sa mère et sa sœur ont fait l'objet d'une mesure d'éloignement, il ressort des pièces du dossier que par arrêtés du 7 juin 2022, le préfet de l'Isère a refusé la délivrance des titres de séjour demandés par Mme B E et par Mme A E. Par suite le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an ()/ Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

5. Le requérant soutient qu'il ne peut vivre qu'en France en raison des menaces graves dont il fait l'objet dans son pays d'origine et qu'il possède l'essentiel de ses attaches familiales en France où résident de façon régulière sa mère et sa sœur malade, et également son père. Il soutient également que sa vie privée est installée en France et fait valoir l'importance de ses relations amicales, le suivi de cours de français, son investissement dans le secteur associatif et dans le monde professionnel. Si M. E, qui est célibataire et sans enfant, est présent sur le territoire depuis huit ans, la durée de son séjour est essentiellement liée à son maintien en situation irrégulière malgré de précédentes mesures d'éloignement en 2015 et 2019 qu'il n'a pas exécutées, ainsi qu'il a déjà été mentionné au point 1. Comme indiqué précédemment, la mère et la sœur de l'intéressé ont fait l'objet le 7 juin 2022 d'un refus de titre et d'une mesure d'éloignement. Le père du requérant a également fait l'objet d'une mesure d'éloignement assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français par arrêté du 25 octobre 2019. Aucun élément ne s'oppose ainsi à ce que la cellule familiale se reconstitue en Arménie, pays dont l'ensemble des membres de la famille possède la nationalité, alors que les menaces graves dont le requérant et sa famille auraient fait l'objet ne sont pas avérées. Par ailleurs si le requérant a fait des efforts d'intégration et a obtenu plusieurs promesses d'emplois, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait des liens personnels extérieurs à la cellule familiale d'une intensité, d'une ancienneté et d'une stabilité particulière. Dans ces conditions, compte tenu de la durée et des conditions de séjour en France, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le préfet de l'Isère n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de titre de séjour à l'appui de sa demande d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.

7. En deuxième lieu, dans les circonstances énoncées au point 5, les moyens tirés de la violation par la mesure d'éloignement des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. / () ". Enfin, l'article L. 612-3 de ce code précise que : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () / ".

9. Pour refuser à M. E le bénéfice de l'octroi d'un délai de départ volontaire, le préfet s'est fondé sur le motif tiré de ce qu'il existe un risque que l'intéressé se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il s'est soustrait à deux précédentes mesures d'éloignement. M. E ne conteste pas avoir fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement et le préfet pouvait sur ce seul motif refuser d'accorder à l'intéressé un délai de départ volontaire. Dans les circonstances détaillées au point 5, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation et celui tiré de la violation des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent dès lors être écartés.

10. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de sa demande d'annulation du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision attaquée lui faisant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans :

11. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés au point 3, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté ;

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. M. E soutient que l'état de santé de sa sœur, la présence régulière de sa mère et son intégration constituent des circonstances humanitaires au sens de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5 l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que cette décision méconnait les dispositions des articles L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dans les mêmes circonstances, cette décision ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de sa demande d'annulation de la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français durant deux ans.

En ce qui concerne le pays de destination :

15. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

16. Le requérant ne produit aucune pièce corroborant les risques qu'il affirme encourir dans son pays d'origine alors pourtant que sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA et la CNDA. Par suite le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

17. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité du refus de titre de séjour et de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de sa demande d'annulation de la décision fixant le pays de destination.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

19. Partie perdante, M. E ne peut prétendre à l'allocation d'une quelconque somme à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié M. D E, à Me Cans et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient

Mme Triolet, présidente,

M. Doulat, premier conseiller,

M. Villard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2022.

Le rapporteur,

F. C

La présidente,

A. TRIOLET

La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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