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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2205156

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2205156

mercredi 9 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2205156
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSAMBA-SAMBELIGUE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 août 2022 et un mémoire enregistré le 16 août 2022, M. A D, représenté par Me Samba Sambeligue, demande au Tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n°2022-AL-100 du 12 août 2022 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a interdit tout retour en France pendant six mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, après délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement, sous astreinte journalière de 100 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- en ne mentionnant pas tous les éléments tenant à sa situation personnelle, le préfet de l'Isère a insuffisamment motivé la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;

- cette obligation a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- le préfet de l'Isère s'est cru, à tort, dans l'obligation de l'éloigner du territoire français à cause des décisions prises par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et la Cour nationale du droit d'asile ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette obligation est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;

- le préfet s'est cru, à tort, dans l'obligation de lui refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- ce refus est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- en ne mentionnant pas ses attaches familiales en France, le préfet de l'Isère a insuffisamment motivé la décision portant fixation du pays de destination ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive cette décision de base légale ;

- le préfet de l'Isère n'a pas examiné les risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays d'origine ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;

- l'interdiction de retour en France est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de l'Isère a présenté un mémoire en défense enregistré le 2 novembre 2022 par lequel il conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. D ne sont pas fondés.

Vu :

- les arrêté n°2022-MM-119 du 12 août 2022 et n°2022-VF-005 portant assignation à résidence et prolongation d'assignation à résidence de M. D ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a délégué à Mme C les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 8 novembre 2022 :

- le rapport de Mme Permingeat, magistrat désigné ;

- et les observations de Samba Sambeligue, représentant M. D

Par application des articles R. 776-25 et R. 611-7 du code de justice administrative, les parties ont été informées que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation pour excès de pouvoir dirigées contre une décision portant fixation du pays de destination inexistante.

La clôture de l'instruction a, par application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, été prononcée à l'issue de ces observations, à 14 h 21.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant camerounais, serait entré en France il y a environ six ans. A la suite de son interpellation, le 11 août 2022, par la brigade de recherches de l'Isère pour détention de faux documents, le préfet de l'Isère lui a, par arrêté du 12 août 2022, fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant six mois. Dans la présente instance, M. D, assigné à résidence par une décision non contestée du même jour prolongée par arrêté du 19 septembre 2022, demande l'annulation pour excès de pouvoir de ces mesures d'éloignement.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Compte tenu de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu, par application des dispositions précitées, d'accorder provisoirement à M. D le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation pour excès de pouvoir, d'injonction et d'astreinte :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

3. L'arrêté contesté a été signé par Mme B, chef du service de l'immigration et de l'intégration, qui disposait, à cette fin, d'une délégation de signature consentie par le préfet de l'Isère par arrêté du 26 juillet 2022 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet arrêté manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. L'obligation de quitter le territoire français contestée comporte les considérations de fait et de droit qui la fondent quand bien même elle ne fait pas état de tous les éléments dont le requérant entend se prévaloir. Elle satisfait donc à l'obligation de motivation qu'impose l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré du vice de forme dont elle serait entachée doit être écarté.

5. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, rendu applicable aux États membres par l'article 51 de la même Charte : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 du même article : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". La Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur ses conditions de séjour en France et les perspectives de son éloignement.

6. En l'espèce, M. D a été mis à même, lors de son audition par les services de police le 11 août 2022, de présenter toutes les observations qu'il jugeait utile sur ses conditions de séjour en France et son possible éloignement. Le moyen tiré du vice de procédure dont l'obligation en litige serait entachée doit donc être écarté.

7. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger () ".

8. Les dispositions citées au point précédent subordonnent le prononcé d'une obligation de quitter le territoire français au refus définitif de la demande d'asile présentée par un étranger. Par suite, en relevant que la demande d'asile de M. D avait été définitivement rejetée par la Cour nationale du droit d'asile le 6 avril 2018, le préfet de l'Isère s'est borné à constater que la condition légale fixée par ces dispositions était remplie. Le moyen tiré de l'erreur de droit qu'il aurait commise en se pensant, à tort, en situation de compétence liée doit, dès lors, être écarté.

9. A la date de l'obligation en litige, M. D était présent en France depuis, selon ses seules déclarations, environ six ans alors qu'il a vécu la plus grande partie de sa vie hors du territoire national. Il s'y est, de surcroît, maintenu dans des conditions irrégulières et ne justifie d'aucune insertion sociale. Sur un plan familial, il vit séparé de la mère de deux de ses enfants, n'établit pas de manière suffisamment probante subvenir à leur entretien et leur éducation et possède, d'après ses déclarations, d'autres enfants en Afrique. Dans ces circonstances, l'adoption de l'obligation en litige avant la date du rendez-vous pris par l'intéressé auprès de la sous-préfecture de Vienne afin de déposer une demande de carte de séjour mention " vie privée et familiale " n'est pas de nature à caractériser une atteinte portée, par cette obligation, à sa vie privée et familiale. Pour l'ensemble de ces motifs, le moyen tiré de la méconnaissance, par l'obligation contestée de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point précédent, le requérant n'est fondé à soutenir ni que l'obligation en litige méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ni que cette obligation est entachée qu'une erreur manifeste d'appréciation. Dès lors ces deux moyens doivent être écartés.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

12. Pour refuser à M. D le bénéfice d'un délai de départ volontaire, le préfet de l'Isère s'est fondé, d'une part, sur la circonstance que l'intéressé s'était soustrait à une précédente obligation de quitter le territoire français et, d'autre part, sur ses conditions de séjour en France. Un tel examen révèle que le préfet ne s'est pas cru en situation de compétence liée. Le moyen correspondant doit donc être écarté.

13. En se bornant à soutenir qu'il est " indispensable qu'il bénéficie d'un délai pour pouvoir envisager un départ dans la dignité ", le requérant ne caractérise pas d'erreur manifeste d'appréciation entachant le refus de délai de départ volontaire en litige. Le moyen correspondant doit donc être écarté.

En ce qui concerne la prétendue décision portant fixation du pays de destination :

14. L'arrêté contesté se borne à préciser les modalités d'exécution volontaire de l'obligation faite à M. D de quitter le territoire français. Ce faisant, il ne fixe pas de pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette obligation. Il s'ensuit que les conclusions présentées par le requérant contre cette décision inexistante doivent être rejetées comme irrecevables.

En ce qui concerne l'interdiction de retour en France :

15. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 (), l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

16. Comme indiqué précédemment, M. D s'est soustrait à l'exécution d'une précédente obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, comme exposé au point 9, il ne possède pas de liens personnels en France où il a résidé en partie sous couvert de faux documents administratifs et n'établit pas s'occuper de ses deux enfants. Par suite, le préfet de l'Isère n'a pas commis d'erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour de d'une durée de six mois. Le moyen correspondant doit donc être écarté.

Sur les frais du litige :

17. Les conclusions présentées par M. D sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées eu égard à sa qualité de partie perdante dans l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. D est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié M. A D, à Me Samba Sambeligue et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 novembre 2022.

Le magistrat désigné,

F. C

La greffière,

V. Joly

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2205156

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