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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2402768

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2402768

mercredi 18 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2402768
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantREBAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire récapitulatif, enregistrés le 19 avril 2024 et le 28 juin 2024, et par un second mémoire récapitulatif, enregistré le 30 août 2024 et non communiqué, M. D B et Mme A B, agissant et comme tutrice légale de son frère et en son nom personnel, représentés par Me Le Tutour, demandent au juge des référés :

1°) de condamner solidairement le service départemental d'incendie et de secours de la Savoie (SDIS 73) et son assureur, la société MMA IARD Assurances Mutuelles, le service départemental d'incendie et de secours de l'Isère (SDIS 38) et son assureur, la société hospitalière d'assurance mutuelle, à verser, en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

- A M. B, une provision d'un montant de : 37 064,14 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, ' 102 961,48 euros au titre des souffrances endurées, ' 41 184,59 euros au titre du préjudice esthétique temporaire, ' 542 375,31 euros au titre du déficit fonctionnel permanent, ' 51 480,74 euros au titre du préjudice esthétique permanent, ' 133 849,92 euros au titre du préjudice d'agrément, ' 82 369,18 euros au titre du préjudice sexuel, ' 133 849,92 euros au titre du préjudice d'établissement, ' 308 884,43 euros au titre du préjudice lié à des pathologies évolutives, ainsi que la contrevaleur en euros de la somme de 348 142,68 livres sterling au titre de l'assistance tierce personne avant consolidation ' la contrevaleur en euros de la somme de 42 939,73 livres sterling au titre des dépenses de santé actuelles ' la contrevaleur en euros de la somme de 14 873,11 livres sterling au titre des frais divers avant consolidation ' la contrevaleur en euros de la somme de 37 096,64 livres sterling au titre des pertes de gains professionnels actuelles ' la contrevaleur en euros de la somme de 9 982 596,09 livres sterling au titre de l'assistance tierce personne post consolidation ' la contrevaleur en euros de la somme de 1 095 407,56 livres sterling au titre des dépenses de santé futures ' au titre des frais divers post consolidation : la contrevaleur en euros de la somme de 2 488,30 livres sterling, et 34 015 euros ' la contrevaleur en euros de la somme de 645 333,33 livres sterling au titre du coût d'acquisition d'un logement adapté ' la contrevaleur en euros de la somme de 87 225,91 livres sterling au titre des frais de véhicule adapté ' la contrevaleur en euros de la somme de 1 187 823,15 livres sterling au titre des pertes de gains professionnels futures ' 133 849,92 euros au titre de l'incidence professionnelle ;

- A Mme B une provision d'un montant de : 10 156,12 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ' 30 888,44 euros au titre des souffrances endurées ' 14.826,46 euros au titre du déficit fonctionnel permanent ' 20 592,30 euros au titre du préjudice d'agrément, ainsi que la contrevaleur en euros de la somme de 3 473,51 livres sterling au titre des dépenses de santé actuelles ' la contrevaleur en euros de la somme de 10 997,18 livres sterling au titre des dépenses de santé futures ' la contrevaleur en euros de la somme de 13 591,29 livres sterling au titre des pertes de gains professionnels actuelles ' la contrevaleur en euros de la somme de 1 805,86 livres sterling au titre des pertes de gains professionnels futures ' 51 480,74 euros au titre de l'incidence professionnelle ;

- L'ensemble des sommes demandées par les consorts B devant produire intérêts à compter de l'enregistrement de la requête ;

2°) de mettre à la charge solidaire des défendeurs des sommes de 20 000 euros à verser à chacun des requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que, suite à l'accident de M. B, les SDIS 73 et 38 ont commis plusieurs fautes : en premier lieu en n'engageant pas dès le début de l'intervention une équipe spécialisée montagne et un véhicule tout terrain, qui sont finalement arrivés avec un délai excessif ; en deuxième lieu, les chefs d'agrès ont décidé de progresser sur le toit sans attendre la grande échelle, sans se sécuriser, et sans sécuriser la victime, entrainant, à raison de la déstabilisation du toit sous le poids conjugué des trois personnes, sa chute, que les sapeurs-pompiers n'ont pas réussi à empêcher ; en troisième lieu en retirant le défibrillateur semi-automatique bien avant l'arrivée d'un médecin ; que l'accident initial n'est à prendre en compte que pour 20 % des préjudices, ceux-ci étant dûs pour 80 % aux fautes commises par les SDIS 73 et 38 ayant entraîné la chute de sept mètres de la victime ; que les critiques de la régularité de l'expertise ou de l'impartialité de l'expert et des sapiteurs sont spécieuses et sans emport ; que par suite leurs créances ne sont pas sérieusement contestables .

Par des mémoires en défense enregistrés le 28 mai 2024 et le 10 août 2024, le service départemental d'incendie et de secours de la Savoie et les sociétés MMA IARD et MMA IARD Assurances Mutuelles, représentés par Me Brajeux et Huot-Soudain concluent au rejet de la requête.

Ils soutiennent que les sapeurs-pompiers n'ont commis aucune faute mais au contraire ont rapidement mobilisé les moyens disponibles, ont rampé sur le toit alors que la victime était inconsciente, et l'ont retenue tant qu'ils ont pu dans sa chute ; que le Dr F a de facto laissé les sapiteurs diriger l'expertise ; qu'un des sapiteurs, le Dr E, a fait preuve d'agressivité et de partialité envers le SDIS 73 ; que par suite les créances revendiquées sont sérieusement contestables.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 juillet 2024, et un mémoire, non communiqué, enregistré le 30 juillet 2024, la société Relyens, anciennement dénommée société hospitalière d'assurance mutuelle, représenté par Me Rebaud, conclut dans le dernier état de ses écritures au rejet de la requête, à la mise en cause de la société Air Evènement et de la Fédération Française de Vol Libre, et à titre subsidiaire appelle en garantie le service départemental d'incendie et de secours de la Savoie et son assureur la société MMA IARD Mutuelles Assurances à la garantir de toute condamnation prononcée à son encontre.

Elle soutient que les dommages subis par M. B sont dus à sa chute au travers du toit, puis sur le sol de la grange, que les sapeurs-pompiers du SDIS 73 ont agi de manière appropriée lorsqu'ils ont constaté que la victime était inconsciente et que son pouls n'était plus perceptible ; que par suite, les demandes des consorts B, au demeurant excessives, font l'objet d'une contestation sérieuse ; à titre subsidiaire, elle demande que l'association organisatrice soit mise en cause dans la procédure, ensemble son assureur.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 août 2024, le service départemental d'incendie et de secours de l'Isère représenté par Me Chiffert conclut au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce que le SDIS 73 le garantisse de toute condamnation prononcée à son encontre, et de mettre à la charge solidaire de toute partie perdante la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les sapeurs-pompiers n'ont commis aucune faute mais au contraire ont rampé sur le toit alors que la victime était inconsciente, et l'ont retenue tant qu'ils ont pu dans sa chute ; que le Dr F a de facto laissé les sapiteurs diriger l'expertise ; qu'un des sapiteurs, le Dr E, a fait preuve d'agressivité et de partialité envers les SDIS ; que par suite les créances revendiquées sont sérieusement contestables.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. "

2. Le 26 mai 2017, à 16 h 16, un promeneur a été alerté par les cris de M. D B, qui participait à une compétition dans le cadre de la coupe du monde de parapente, et s'était retrouvé coincé dans la toiture d'une grange sur la commune d'Arvillard. Les sapeurs-pompiers du SDIS 73, alertés, sont arrivés à 16 h 45. Pendant leur intervention, M. B qui était jusqu'alors retenu au niveau du thorax, a chuté sur le sol de la grange. Polytraumatisé, en arrêt cardiaque, il a été ranimé et héliporté sur le CHU de Grenoble, où il est resté jusqu'au 30 juin 2017. Il a alors pu être transféré vers un hôpital d'Edimbourg, jusqu'au 19 août 2019. Compte tenu de son état de santé, il a été placé sous la tutelle de sa sœur, Mme A B.

3. A la demande des consorts B et par une ordonnance du 17 décembre 2020, le juge des référés de ce tribunal a ordonné une expertise sur les conditions et les conséquences de sa prise en charge, confiée au Dr F, assisté de deux sapiteurs, le Dr E et M. G. Le rapport d'expertise a été rendu le 23 décembre 2023.

4. Estimant que le service départemental d'incendie et de secours de la Savoie, ensemble son assureur, la société MMA IARD Assurances Mutuelles, et le service départemental d'incendie et de secours de l'Isère, ensemble son assureur, la société hospitalière d'assurance mutuelle, désormais rebaptisée Relyens, ont commis des fautes dans la prise en charge de M. B, les consorts B leur ont demandé par lettres du 2 janvier 2024 à être indemnisés des préjudices qu'ils estiment avoir subis. En l'absence de réponse, ils demandent au juge des référés statuant sur le fondement de l'article cité au point 1 la condamnation solidaire des défendeurs à leur verser des provisions correspondant aux dits préjudices.

Sur les conclusions dirigées contre les sociétés MMA IARD, MMA IARD Assurances Mutuelles et Relyens :

5. Si l'action directe ouverte par l'article L.124-3 du code des assurances à la victime d'un dommage ou à l'assureur de celle-ci subrogé dans ses droits, contre l'assureur de l'auteur responsable du sinistre, tend à la réparation du préjudice subi par la victime, elle se distingue de l'action en responsabilité contre l'auteur du dommage en ce qu'elle poursuit l'exécution de l'obligation de réparer qui pèse sur l'assureur en vertu du contrat d'assurance. Il s'ensuit qu'il n'appartient qu'aux juridictions de l'ordre judiciaire de connaître des actions tendant au paiement des sommes dues par un assureur au titre de ses obligations de droit privé, alors même que l'appréciation de la responsabilité de son assuré dans la réalisation du fait dommageable relèverait de la juridiction administrative.

6. Par suite, les conclusions dirigées contre les assureurs doivent être rejetées comme présentées devant une juridiction incompétente. Il n'y a donc pas lieu, en tout état de cause, de statuer sur les demandes de mise en cause et les appels en garantie formés par la société Relyens.

Sur les conclusions dirigées contre les services départementaux d'incendie et de secours de la Savoie :

7. Il résulte de l'instruction, et n'est pas sérieusement contesté, que M. B, pour un poids total équipement compris supérieur à 100 kg, n'a pas atterri sur le toit d'une grange à Allevard, mais l'a violemment percuté, à une vitesse de l'ordre de 30 km/h, a cassé plusieurs tuiles et tasseaux et endommagé un chevron, avant d'être bloqué dans sa chute au niveau du thorax. Il était conscient après l'accident survenu à 16 h 03, et ses cris ont été entendus par un promeneur qui a alerté par téléphone le SDIS 73 à 16 h 16. Après avoir convaincu le propriétaire de la grange de lui permettre l'accès à celle-ci, le promeneur y est entré à 16 h 34 et a pu décrire au SDIS 73 de manière circonstanciée la gravité de la situation, non pas un parapentiste atterri sur un toit, mais une victime engagée à mi-corps au travers de la toiture.

8. Les consorts B estiment que le SDIS 73 a commis une première série de fautes dans la gestion de l'alerte et la mise en mouvement des moyens. Ils soutiennent notamment que les équipes spécialisées montagne, requises pour un accident de parapente, ainsi que la grande échelle, sont intervenues trop tard. Il résulte de l'instruction que suite à l'alerte, un premier véhicule de secours est parti du centre de secours de La Rochette à 16 h 35 et est arrivé sur les lieux à 16 h 45, rejoint à 16 h 51 par un véhicule du centre de secours d'Allevard (38). Compte tenu de la chronologie rappelée au point précédent, le point de savoir si les secours ont été engagés tardivement constitue une difficulté sérieuse, tout comme le point de savoir si ce retard, à le supposer établi, a entraîné une perte de chance pour la victime.

9. Les consorts B font également valoir que les sapeurs-pompiers qui sont intervenus ne disposaient pas de la qualification et de l'équipement " montagne ". Toutefois, le point de savoir si l'absence, à la supposer fautive, d'équipiers ayant une telle qualification a entraîné une perte de chance pour M. B constitue une difficulté sérieuse.

10. Les consorts B estiment que le SDIS 73 a commis une deuxième série de fautes dans la gestion de l'intervention. Le chef d'agrès du centre de secours de La Rochette a constaté à partir de 16 h 45 que M. B était inconscient et immobile. Si ce compte-rendu est contredit par la propriétaire de la grange, qui avait été éloignée pour ne pas gêner les secours, les témoignages de celle-ci manquent de précision et ne sont pas exempts de contradictions. Après l'arrivée à 16 h 51 de son collègue d'Allevard, les deux chefs d'agrès se sont trouvés devant un choix difficile dans l'extrême urgence : attendre l'arrivée de la grande échelle alors que la victime paraissait être en arrêt cardio-respiratoire, ou intervenir, sans avoir tout l'équipement requis et au mépris de leur propre sécurité. Ils ont choisi d'intervenir, en rampant sur le toit, pour s'approcher de la victime. A 16 h 55, M. B a commencé à glisser vers le bas, la cause la plus vraisemblable, mais non établie de manière certaine, étant que le toit, déjà fragilisé par la percussion initiale du parapentiste et sous le poids des trois hommes, n'a plus retenu la victime. Il est en tout cas établi, et n'est d'ailleurs plus contesté, que la chute n'a pas été provoquée par un geste volontaire. Les sapeurs-pompiers ont tenté d'empêcher la chute en s'agrippant aux suspentes du parapente, mais n'ont pu y parvenir. La victime est tombée sur le sol de la grange en contrebas. La question de savoir si les choix tactiques des chefs d'agrès, dans les circonstances ainsi rappelées, sont fautifs soulève une difficulté sérieuse.

11. Les consorts B estiment que les sapeurs-pompiers du SDIS 73 ont commis une troisième série de fautes, en retirant à 17 h 19, avant l'arrivée du médecin, le défibrillateur posé à 17 h 02. Toutefois, ils n'indiquent pas, ni même ne soutiennent, que ce geste, alors que l'activité cardiaque était revenue à la normale, a aggravé les traumatismes subis par la victime. Par suite, le point de savoir si ce comportement, à le supposer fautif, a causé un préjudice à la victime constitue une difficulté sérieuse.

Sur les conclusions dirigées contre le SDIS 38 :

12. Les consorts B présentent également des conclusions contre le SDIS 38, qui intervenait lors de cet accident en Savoie sous l'autorité opérationnelle du SDIS 73. Hormis ce qui précède, et notamment aux points 8 à 11, ils n'identifient aucune faute propre au SDIS 38.

13. Ainsi, et sans qu'il soit besoin de se prononcer à ce stade sur la régularité de l'expertise, ni d'appeler à la cause d'autres parties, l'existence d'une obligation du SDIS 73 et du SDIS 38 envers les consorts B ne présente pas, en l'état de l'instruction, un caractère non sérieusement contestable au sens de l'article R. 541-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, par suite, de faire droit à leurs conclusions tendant au versement d'une provision. L'appel en garantie formé à titre subsidiaire par le SDIS 38 envers le SDIS 73 est dès lors sans objet.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, que le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, ou pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation.

15. Ces dispositions font obstacle aux conclusions dirigées contre les services départementaux d'incendie et de secours de la Savoie et de l'Isère qui ne sont pas, dans la présente instance, les parties perdantes. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des consorts B une somme à verser au service départemental d'incendie et de secours de l'Isère.

O R D O N N E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre les sociétés MMA IARD, MMA IARD Assurances Mutuelles et Relyens sont rejetées comme présentées devant une juridiction incompétente pour en connaitre.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le service départemental d'incendie et de secours de l'Isère, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B, à Mme A B, au service départemental d'incendie et de secours de la Savoie, au service départemental d'incendie et de secours de l'Isère, et aux sociétés MMA IARD, MMA IARD Assurances Mutuelles et Relyens.

Fait à Grenoble, le 18 septembre 2024.

Le juge des référés,

F. C

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la préseunte décision.

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