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Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2603828

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2603828
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème Chambre
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 avril 2026, M. A... B..., représenté par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) d’annuler l’arrêté du 10 mars 2026 par lequel la préfète de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de 2 ans ;

2°) d’enjoindre à la préfète de la Haute-Savoie de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement sur le fondement de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :
- sa requête n’est pas tardive ;
- les dispositions du 1°de l'article L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sauraient recevoir application dans son cas dès lors qu’il se rendait, lors du contrôle de police, à la SPADA afin de pouvoir déposer une première demande d'asile ; il est donc fondé à se prévaloir d'un droit au séjour sur le fondement des dispositions de l'article L 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- son droit à être entendu a été méconnu ;
- dès lors qu’il a fait connaître son intention de déposer une demande d'asile, laquelle a d'ailleurs été enregistrée dès le 13 mars 2026, sa situation particulière aurait dû inciter l’administration à lui accorder un délai de départ volontaire, décision qui n’est pas, en outre, motivée ;
- l’interdiction de retour sur le territoire français n’est pas motivée au regard des critères édictés à l'article L 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation.

Par un mémoire enregistré le 27 mai 2026, la préfète de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens ne sont pas fondés.

M. A... B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juillet 2026.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement ayant dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience

Le rapport de M. Ban, rapporteur, a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. M. B... est un ressortissant camerounais né le 28 mai 1999. Le 25 juin 2023, la préfète de la Haute-Savoie a édicté à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai assortie d'une interdiction de retour d'une durée d'un an. Il soutient avoir exécuté cette mesure d’éloignement et être, de nouveau, entré sur le territoire français le 22 janvier 2026. Le 10 mars 2026, il a été placé en garde à vue par la direction interdépartementale de la police nationale de la Haute-Savoie pour des faits d'usurpation d’identité qu’il a reconnus lors de son audition. Par sa requête, il demande l’annulation de l’arrêté du 10 mars 2026 par lequel la préfète de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de 2 ans.

Sur la légalité de l’arrêté attaqué :

En ce qui concerne l’obligation de quitter le territoire français :

2. Aux termes de l’article L. 611-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; (…) ».

3. Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : « Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ». Aux termes de l'article L. 541-2 du même code : « L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ».

4. Il résulte de ces dispositions que le droit au maintien sur le territoire est conditionné par l’introduction de la demande auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides mais que l’intéressé peut y prétendre dès qu’il a manifesté à l’autorité administrative son intention de demander l’asile ou de solliciter un réexamen.

5. Aux termes de l'article L. 541-3 ce code : « Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ».

6. Il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l’édiction de l’arrêté attaqué, M. B... a été muni d’une attestation de sa demande d’asile qui a été enregistrée le 8 avril 2026. Toutefois, à la date de l’obligation de quitter le territoire français prise le 10 mars 2026, il ne ressort pas des pièces du dossier, en particulier de son audition menée le 10 mars 2026 par le service de la police aux frontières territorial d'Annemasse, qu’il avait manifesté à l’autorité administrative son intention de demander l’asile. Ainsi, il ne bénéficiait pas, à la date de la décision litigieuse, d’un droit au maintien sur le territoire français susceptible de faire obstacle à l’adoption d’une mesure d’éloignement. Par ailleurs, si, en application de l’article L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, cette mesure d’éloignement ne peut être exécutée durant l’instruction par les autorités chargées de l’asile de la demande d’asile de M. B..., cette circonstance reste sans influence sur sa légalité. Il s’ensuit que la préfète de la Haute-Savoie n’a pas méconnu les dispositions citées au point 6.

7. Ainsi qu’il vient d’être dit, M. B... a été auditionné par les services de police le 10 mars 2026. Au cours de cette audition, il a évoqué sa situation personnelle et administrative. Il ne ressort pas du procès-verbal d’audition qu’il disposait d’éléments pertinents tenant à sa situation personnelle qu’il aurait été empêché de porter à la connaissance de l’administration et qui auraient pu influer sur le contenu de l’arrêté attaqué. Dès lors, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait le principe général du droit d’être entendu doit être écarté.

En ce qui concerne le refus de lui accorder un délai de départ volontaire :

8. L’article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dispose que, par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire lorsqu’il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. L'article L. 612-3 précise que ce risque « peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour (…)5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; (…) 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (…) ».

9. La décision par laquelle l’administration a refusé d’accorder à M. B... un délai de départ volontaire vise l’article L. 612-2 précité ainsi que les dispositions des 1°, 5° et 8° de l’article L. 612-3 qui en constituent les motifs. Elle mentionne également les éléments de fait qui la fondent. Elle est ainsi suffisamment motivée.

10. Dès lors que M. B... n’établit pas qu’il avait fait connaître son intention de déposer une demande d'asile avant l’édiction de l’arrêté attaqué, il ne peut invoquer cette circonstance pour soutenir que l’administration aurait dû lui accorder un délai de départ volontaire. Par suite, la décision attaquée, dont les motifs ne sont pas contestés, ne méconnait pas les dispositions citées au point 8.

En ce qui concerne l’interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l’article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (…) » Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (…) ».

12. L’interdiction de retour sur le territoire français contestée vise les articles cités au point précédent et fait application de l’ensemble des critères mentionnés par les dispositions de l’article L. 612-10. Elle est donc suffisamment motivée.

13. M. B... est célibataire sans enfant à charge et il est dépourvu d’attaches personnelles ou familiales en France. Il a déjà fait l’objet d’une mesure d'éloignement le 25 juin 2023. Il ne justifie pas de circonstances humanitaires qui auraient pu faire obstacle à ce que l’obligation de quitter le territoire français sans délai soit assortie d’une interdiction de retour sur le territoire français. Par ailleurs, en fixant à deux ans la durée de l’interdiction de retour de l’intéressé sur le territoire français, la préfète de la Haute-Savoie n’a pas commis une erreur d’appréciation. Dès lors, le requérant n’est pas fondé à soutenir que cette mesure d’interdiction est entachée d’une erreur d’appréciation.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

14. Le présent jugement rejette les conclusions à fin d’annulation de M. B... et n’appelle, dès lors, aucune mesure d’exécution. Ses conclusions à fin d’injonction et d’astreinte doivent, par suite, être rejetées.


Sur les frais non compris dans les dépens :

15. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante, la somme demandée au profit de Me Blanc en application des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.


D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Blanc et au préfet de la Haute-Savoie.


Délibéré après l'audience du 16 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Bertrand Savouré, président,
M. Jean-Louis Ban, premier conseiller,
Mme Clémence Paillet-Augey, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

Le rapporteur,




J-L. BAN








Le président,




B. SAVOURÉ
La greffière,




K. VALLIN



La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.