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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1904209

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1904209

mardi 8 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1904209
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSCP CADORET-TOUSSAINT DENIS SAINT NAZAIRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 avril 2019 et 30 mai 2022, M. C B, représenté par la SCP Cadoret-Toussaint Denis et associés, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 40 000 euros en réparation du préjudice que lui a causé le harcèlement moral exercé par plusieurs membres de sa hiérarchie ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été victime, au cours des années 2013 et 2014 alors qu'il était affecté à la circonscription de sécurité publique de Martigues, de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie, consistant en des demandes répétées et injustifiées de rapports explicatifs, des actes de surveillance permanente, des refus systématiques de congés, des propos vexatoires et des agissements discriminatoires à son égard, un refus de formation, la désignation d'office en tant que " volontaire " pour renforcer une brigade de roulement en sous-effectif, et la cessation du versement de sa rémunération un mois après sa mutation à Nantes ;

- ces actes de harcèlement moral ont porté atteinte à sa santé physique et psychologique et ont conduit à plusieurs arrêts maladie consécutifs ;

- ils ont eu des conséquences négatives sur sa notation, son avancement de carrière et ont entraîné des convocations injustifiées devant le conseil de discipline ;

- il demande la réparation des préjudices moral et financier qu'il a subis du fait de ce harcèlement moral à hauteur de 40 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable, en l'absence de demande indemnitaire préalable ;

- la créance dont se prévaut M. B au titre des préjudices qu'il aurait subis au cours de l'année 2013 est prescrite ;

- les moyens invoqués par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- les conclusions de M. Jégard, rapporteur public,

- et les observations de Me Palvadeau-Arque, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B a intégré les cadres de la police nationale en 1991 et est titulaire du grade de brigadier-chef depuis l'année 2004. Il a été affecté à la circonscription de sécurité publique de Martigues (Bouches-du-Rhône) de septembre 2009 à décembre 2014, avant d'être muté à la circonscription de sécurité publique de Nantes. Par un courrier en date du 19 décembre 2018, reçu le 24 décembre suivant par les services du ministre de l'intérieur, M. B a sollicité du directeur de la police nationale l'indemnisation des préjudices résultant du harcèlement moral dont il estime avoir été victime au cours des années 2013 et 2014, alors qu'il était affecté à la circonscription de sécurité publique de Martigues. Une décision implicite de rejet est née le 25 février 2019. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser indemnité de 40 000 euros en réparation de ses préjudices.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ". Aux termes de l'article L. 133-3 de ce code : " Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'appréciation de la valeur professionnelle, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un agent public en raison du fait que celui-ci : / 1° A subi ou refusé de subir les faits de harcèlement sexuel mentionnés à l'article L. 133-1, y compris, dans le cas mentionné au 1° de cet article, si les propos ou comportements n'ont pas été répétés, ou les agissements de harcèlement moral mentionnés à l'article L. 133-2 ; / 2° A formulé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces faits ou agissements ; / 3° Ou bien parce qu'il a témoigné de tels faits ou agissements ou qu'il les a relatés. Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou enjoint de procéder à ces faits ou agissements. ".

3. D'une part, pour l'application de ces dispositions, il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

4. D'autre part, pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

5. M. B affirme qu'il a été victime de harcèlement moral de la part de quatre de ses supérieurs hiérarchiques dès le mois de novembre 2013, après son affectation à l'unité du service des radars, transferts TGI, contrôles routiers et renforts police secours du commissariat de Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône). Il soutient que ces actes de harcèlement seraient intervenus à l'issue de révélations dont il serait l'auteur, et qui ont donné lieu à une intervention de police au commissariat de Martigues le 17 juin 2014, ainsi qu'à des perquisitions aux domiciles de plusieurs de ses collègues et de son ex-épouse, également fonctionnaire de police au sein du même commissariat, et à la mise en examen de plusieurs personnes.

6. Pour faire présumer l'existence d'un tel harcèlement moral à son encontre, M. B fait tout d'abord valoir qu'il a fait l'objet d'une surveillance constante de la part d'un de ses supérieurs hiérarchiques, que ses demandes de congés ont été systématiquement refusées par sa hiérarchie, qu'il a été victime d'agressions verbales et de propos vexatoires de la part de deux de ses supérieurs hiérarchiques, qu'il lui a été demandé de déposer les dossiers de plainte dont il était en charge dans le bureau d'autres policiers, et non plus dans la corbeille courrier de son bureau comme auparavant, ce qui constituerait un agissement discriminatoire, que la formation de tireur qualifié sollicitée auprès de sa hiérarchie lui a été refusée sans raison particulière, au même titre qu'une prolongation de son habilitation à la conduite spécialisée, et qu'il a été désigné en tant que volontaire d'office pour renforcer la brigade de roulement en manque d'effectifs alors qu'il était en congés le jour suivant. Ces faits sont toutefois contestés par l'administration dans leur matérialité, et le requérant ne produit aucun justificatif à l'appui de ses allégations, qui permettraient d'en présumer l'existence.

7. M. B soutient également que lorsqu'il était en fonction au commissariat de Martigues, sa hiérarchie ne lui a demandé qu'un seul rapport explicatif en quatre ans, alors que ses supérieurs au commissariat de Port-de-Bouc lui ont demandé de produire plus de cinq rapports explicatifs sur des plaintes égarées, des transmissions de procès-verbaux, des mesures prises concernant un vol aggravé, la gestion de ses dossiers en portefeuille et sur un départ en congés sans la perception du coupon-retour d'acceptation de congés, entre les mois d'octobre 2013 et de février 2014. Toutefois, aucun des quatre rapports d'explication produit par M. B à l'appui de cette allégation ne révèle que les supérieurs du requérant auraient ce faisant excédé leur pouvoir hiérarchique, les explications demandées à l'intéressé portant sur sa manière de servir, notamment le traitement des plaintes, l'état d'avancement de ses dossiers et la gestion de ses congés. S'il résulte en outre de l'instruction que la note de M. B a été baissée en 2014, cette circonstance ne saurait caractériser à elle seule l'existence d'un harcèlement moral à son encontre, l'appréciation générale de cette même année soulignant que l'intéressé s'est montré " difficile à gérer ", agissant " tel un électron libre " et à " contrôler au quotidien ", appréciations portant bien sur sa seule manière de servir. De même, la brève interruption de la rémunération de M. B au moment de sa prise de fonctions à Nantes n'est pas constitutive de harcèlement moral, le ministre faisant valoir sans être sérieusement contesté que de telles interruptions, qui résultent du changement de service gestionnaire de paie et sont indépendantes de toute action hiérarchique, peuvent se produire lors d'une mutation, et que la situation du requérant a été rapidement régularisée.

8. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que M. B a été convoqué une première fois devant un conseil de discipline le 25 juin 2014, puis, après report, le 24 septembre 2014, date de nouveau reportée à la demande du requérant, au motif que la plainte qu'il avait déposée auprès du procureur de la République d'Aix-en-Provence, visant trois de ses supérieurs hiérarchiques, était toujours pendante. Si cette procédure disciplinaire a finalement été abandonnée par décision du préfet de zone de défense et de sécurité Ouest du 6 juin 2018, il résulte de l'instruction que M. B était invité à s'expliquer devant le conseil pour différents comportements et actions susceptibles de constituer des manquements à ses obligations statutaires, ainsi passibles de sanctions, et que le préfet a renoncé à cette procédure en " attendant en retour une manière irréprochable de servir " de la part du requérant.

9. Enfin, s'il résulte de l'instruction que M. B avait déposé, en 2014, une plainte pour harcèlement moral à l'encontre de trois de ses supérieurs hiérarchiques, il est constant que celle-ci a été classée sans suite au motif que l'infraction était insuffisamment caractérisée.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les éléments avancés par M. B, pris isolément ou dans leur ensemble, ne permettent pas de laisser présumer l'existence d'un harcèlement moral au sens des dispositions précitées de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique.

11. Par suite, les conclusions de M. B aux fins d'indemnisation doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur l'exception de prescription quadriennale, ni sur la fin de non-recevoir opposées par le ministre de l'intérieur.

Sur les frais liés au litige :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Degommier, président,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Martel, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.

La rapporteure,

L. A

Le président,

S. DEGOMMIER La greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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