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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1904872

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1904872

mercredi 21 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1904872
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
FormationMagistrat : M. ECHASSERIAU - R.222-13
Avocat requérantLEBRUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 7 mai 2019, 11 janvier et 5 avril 2022, M. A B, représenté par Me Lebrun, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 mars 2019 par laquelle le président du conseil départemental de la Sarthe a rejeté sa demande d'indemnisation du préjudice qu'il soutient avoir subi en raison du retard mis par cette collectivité à lui verser la somme à laquelle elle a été condamnée par jugement de ce tribunal du 5 janvier 2016, correspondant au calcul de ses droits au revenu de solidarité active (RSA) du 1er novembre 2012 au 31 janvier 2014 ;

2°) de mettre à la charge du conseil départemental de la Sarthe les sommes de 25 000 euros en réparation des troubles dans les conditions d'existence générés par le retard à lui verser ladite somme, 20 000 euros au titre de l'impossibilité d'entreprendre une formation linguistique, 15 000 euros au titre de l'impossibilité de mener une vie culturelle et sociale normale pendant cette période et 10 000 euros au titre du préjudice moral ;

3°) d'assortir ces sommes des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande préalable par le conseil départemental de la Sarthe le 14 janvier 2019 ;

4°) de mettre à la charge du conseil départemental de la Sarthe la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le retard de treize mois à exécuter le jugement du 5 janvier 2016 est constitutif d'une faute, assimilable à une violation de la chose jugée, devant donner lieu à indemnisation, en réparation des préjudices qu'elle lui a causés ;

- ce retard fautif a provoqué des troubles dans ses conditions d'existence, en ayant, pendant la période au cours de laquelle il attendait le versement du rappel de RSA auquel il avait droit, généré du stress et des angoisses, provoqué des difficultés à s'alimenter correctement et à se loger et par voie de conséquence à accéder aux soins que nécessitait son état de santé dégradé, notamment l'accès à une cure thermale ;

- ce retard a empêché qu'il puisse s'inscrire à une formation linguistique permettant d'améliorer son niveau de français pour accélérer son insertion sociale et professionnelle, notamment en pouvant accéder à une formation de niveau master en France ;

- ce retard lui a interdit de mener une vie culturelle et sportive et de pouvoir rendre visite aux membres de sa famille résidant en Union européenne et aux Etats-Unis d'Amérique ;

- ce retard lui a aussi causé un préjudice moral facteur d'inquiétude et de dépression dans l'attente qui lui soit versé cette somme, d'un montant important pour lui et lui permettre de subvenir à ses besoins vitaux.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 25 juin 2021 et 11 février 2022 le département de la Sarthe, représenté par le président du conseil départemental, conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que les préjudices invoqués soient au global indemnisés par l'octroi d'un euro symbolique.

Il fait valoir que :

- le retard qui n'est pas dû à une absence de volonté d'exécution mais à un problème de coordination avec la caisse d'allocation familiale de la Sarthe, chargée de la gestion des prestations au titre du RSA dans le département, n'est pas constitutif d'un retard fautif, le requérant ayant bénéficié d'une ouverture des droits au RSA à partir du mois de février 2014 et n'étant ainsi pas dépourvu de ressources durant la période en litige ;

- le RSA a une vocation sociale et ne doit pas conduire à l'enrichissement des demandeurs et les différents préjudices d'une part ne sont pas établis et d'autre part, font l'objet d'évaluations démesurées et déraisonnables.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a désigné M. Echasserieau, premier conseiller, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Le magistrat désigné a, sur sa proposition, dispensé la rapporteure publique de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 5 janvier 2016, le tribunal administratif de Nantes a enjoint le département de la Sarthe de rétablir M. B dans ses droits à l'allocation de revenu de solidarité active du 1er novembre 2012 au 31 janvier 2014, et renvoyé l'intéressé devant cette collectivité pour le calcul et le versement de la somme due au titre de cette allocation pour cette période, ainsi que le versement des intérêts au taux légal, sur ladite somme. Le compte bancaire de M. B a été crédité le 7 février 2017 par la caisse d'allocations familiales de la Sarthe d'une somme de 5 257,83 euros en exécution du jugement précité. Par courrier du 12 janvier 2019, reçu le 14 janvier suivant, M. B a demandé au département de la Sarthe de lui verser la somme de 70 000 euros en réparation du préjudice que lui a causé l'exécution tardive du jugement du 5 janvier 2016. Par une décision du 14 mars 2019, cette demande préalable a été rejetée par le président du conseil départemental de la Sarthe. M. B demande au tribunal d'annuler cette décision et de mettre à la charge du département de la Sarthe la somme de 70 000 euros assortie des intérêts au taux légal.

En ce qui concerne la responsabilité du département de la Sarthe

2. A la suite du prononcé du jugement du tribunal administratif, il appartient à l'administration de prendre, sans qu'elle est à y être invitée par M. B, les mesures que son exécution appelait nécessairement. Un délai excessif dans l'exécution d'une décision juridictionnelle engage, en principe, la responsabilité de la personne à qui incombait cette exécution.

3. Ainsi qu'il a été indiqué au point 1, par un jugement devenu définitif du 5 janvier 2016, le tribunal administratif de céans a enjoint le département de la Sarthe de rétablir M. B dans ses droits à l'allocation de revenu de solidarité active du 1er novembre 2012 au 31 janvier 2014, de calculer les droits en découlant et de lui verser les prestations dues au cours de cette période sans préciser de délai d'exécution. Il n'est pas contesté que ce jugement a été notifié à M. B et au département le même jour que sa lecture. Il résulte de l'instruction que le mandatement de la somme précitée a été effectué le 7 février 2017, soit un peu plus de treize mois après la notification du jugement précité. Le retard ainsi accumulé dans l'exécution du jugement en cause, eu égard à la situation précaire du requérant qui nécessitait de ce fait une attention particulière, a excédé le délai raisonnable attendu de l'administration pour procéder aux mesures qu'appelait l'exécution de cette décision juridictionnelle sans que le département puisse utilement se prévaloir d'une absence de mauvaise volonté de sa part mais seulement d'un problème de coordination entre ses services et ceux de la caisse d'allocations familiales de la Sarthe, chargés par convention de gérer les dossiers des demandeurs de revenu de solidarité active. Par suite, M. B est fondé à soutenir que le retard ainsi accumulé par la collectivité territoriale constitue une faute de nature à engager sa responsabilité, à son égard. Il suit de là que la décision du 14 mars 2019 par laquelle le président du conseil départemental de la Sarthe a rejeté sa demande d'indemnisation doit être annulée.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des troubles dans les conditions d'existence :

4. En premier lieu, M. B soutient que la privation de son allocation de revenu de solidarité active pendant une période de treize mois a eu des conséquences sur son état de santé en aggravant sa situation de stress et d'angoisse, en ce qu'il n'a pas été en mesure de mener une vie décente, l'amenant à subir de nombreux soins. Toutefois les prescriptions médicales délivrées au cours de l'année 2016, se rapportant essentiellement à des affections dermatologiques dont l'intéressé souffrait depuis avril 2006, comme le précise le certificat établit par un médecin traitant le 24 mars 2011, n'établissent ni une dégradation de l'état du requérant à compter de la notification du jugement précité ni un lien suffisamment direct et certain avec la situation d'attente dans laquelle se trouvait le requérant pendant la période en litige, au cours de laquelle, en tant que bénéficiaire du revenu de solidarité active, rétabli dans ses droits depuis le mois de février 2014, il n'était pas privé d'accéder aux soins que son état nécessitait. Si M. B soutient qu'il a été également privé du bénéfice d'une cure thermale en 2017 pour l'aider à soigner son problème dermatologique et de thrombose des membres inférieurs, la seule attestation de prise en charge délivrée par l'assurance maladie le 18 avril 2017 pour une cure, au demeurant postérieure au versement de la somme litigieuse, n'établit pas que l'intéressé avait engagé des démarches auprès du centre de cure qu'il aurait été amené à annuler en raison d'une situation financière trop précaire. Enfin, les privations alimentaires évoquées par le requérant, si elles peuvent trouver une origine dans le refus illégal d'accorder le revenu de solidarité active, reste sans lien suffisamment direct et certain avec le retard fautif à verser le rappel des prestations dues, période au cours de laquelle l'intéressé percevait à nouveau cette allocation. Dès lors, la somme demandée par M. B pour ce poste de préjudice devra être rejetée.

5. En deuxième lieu, M. B soutient qu'il n'a pas pu bénéficier de la formation linguistique indispensable à son insertion sociale et professionnelle en France en raison du retard fautif mentionné ci-dessus. Toutefois, l'impossibilité d'intégrer une formation pour atteindre un niveau C1 en langue française, qui lui aurait fait perdre une chance réelle et sérieuse d'intégrer une formation en master de droit, n'est pas suffisamment établie par les pièces du dossier, alors, notamment, que l'intéressé n'établit pas avoir engagé une telle formation depuis le versement de la somme litigieuse. En conséquence ce poste de préjudice devra également être écarté.

6. En troisième lieu, la privation d'une vie culturelle et sportive, outre qu'elle n'est pas totalement rendue impossible pour les bénéficiaires du revenu de solidarité active, compte tenu des programmes d'aide développés tant au niveau national que local en faveur du public le plus démuni n'est pas suffisamment établi pour ouvrir un droit à réparation au requérant au titre de ce poste de préjudice. Si M. B soutient également qu'il aurait été privé de rendre visite à de la famille résidant dans l'Union européenne ou aux Etats-Unis d'Amérique, les documents qu'il produit ne démontrent pas la réalité des liens entretenus avec ladite famille pouvant établir la privation des retrouvailles alléguées ni le projet d'effectuer de tels voyages. Ce poste de préjudice devra, de ce fait, être rejeté.

S'agissant du préjudice moral :

7. En n'exécutant qu'avec retard le jugement du tribunal précité, ce qui a pu être un facteur d'incertitude, voir d'angoisse pour le requérant, le département de la Sarthe a causé à M. B un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en condamnant ladite collectivité à lui verser une indemnité de 2 000 euros tous intérêts compris.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de la Sarthe une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 14 mars 2019 du président du conseil départemental de la Sarthe rejetant la demande d'indemnisation présentée par M. B est annulée.

Article 2 : Le département de la Sarthe versera à M. B la somme de 2000 (deux mille) euros, tous intérêts compris, en réparation du préjudice subi par M. B du fait du retard fautif à exécuter le jugement du tribunal du 5 janvier 2016.

Article 3 : Le département de la Sarthe versera à M. B la somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au département de la Sarthe.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 septembre 2022.

Le magistrat désigné,

B. D

La greffière,

B. Gautier

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

la greffière,

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