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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-1907299

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-1907299

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-1907299
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
FormationMagistrat : Mme CARO - R. 222-13
Avocat requérantCOJOCARU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 4 juillet et 11 décembre 2019, M. C D, représenté par Me Cojocaru, demande au Tribunal :

1°) de condamner l'Etat, à lui verser à la somme de 19 279 euros, à titre de dommages-intérêts, en réparation des préjudices financier et moral qu'il estime avoir subis, du fait du refus d'échange de son permis de conduire portugais contre un permis de conduire français ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

3°) de condamner l'Etat aux entiers dépens.

Il soutient que :

En ce qui concerne la faute engageant la responsabilité de l'Etat :

- le préfet a commis une faute en refusant l'échange de son permis de conduire portugais contre un permis de conduire français, comprenant les catégories A, A1, A2, B, B1, C et CE, dès lors qu'il remplissait les conditions fixées par l'article 4-1 de l'arrêté du 8 février 1999, fixant les conditions de reconnaissance et d'échange des permis de conduire délivrés par les Etats appartenant à l'Union européenne et à l'Espace économique européen ;

En ce qui concerne la réparation des préjudices :

- il a subi un préjudice matériel de 17 779, 73 euros ; sa demande de permis de conduire a été refusée implicitement le 7 mai 2018 ; il a obtenu son permis de conduire le 16 juillet 2018 à la suite de la saisine du juge des référés du Tribunal ; ainsi, il a été privé de son permis de conduire pendant 9 mois alors que sa demande d'échange avait été formulée en octobre 2017. Or, si cette demande avait été satisfaite, il aurait pu travailler dès le 18 octobre 2017, date à laquelle il a obtenu le titre professionnel de " conducteur de transport routier de marchandises sur tous véhicules ", qui est requis pour l'exercice de la profession de conducteur routier de marchandises, laquelle suppose également la possession du permis C ;

- il a subi un préjudice moral lié au maintien de sa situation professionnelle dans le bâtiment alors qu'il aurait pu obtenir un poste de chauffeur routier poids lourds, en adéquation avec son état physique, d'un montant de 1500 euros.

Par des mémoires enregistrés les 21 octobre et 20 décembre 2019, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 31 mars 2022, la clôture de l'instruction a été prononcée au 15 avril 2022.

Vu :

- l'ordonnance n°1806216 du 18 juillet 2018 du juge des référés du Tribunal ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la route ;

- l'arrêté du 8 février 1999 fixant les conditions de reconnaissance et d'échange des permis de conduire délivrés par les Etats appartenant à l'Union européenne et à l'Espace économique européen ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Caro, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La magistrate désignée a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A ;

- et les observations de Me Kimbo, substituant Me Cojocaru et représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a sollicité, le 27 avril 2017, l'échange de ses permis de conduire portugais, de catégorie B et B1 délivrés le 17 février 2009, et de ses permis de conduire portugais de catégorie A, A1 et A2 délivrés le 23 février 2017. Par décision du 9 mai 2017, la préfète de la Loire-Atlantique a refusé de procéder à l'échange de la catégorie A de son permis de conduire au motif que le requérant ne pouvait pas avoir une résidence normale à la fois en France et au Portugal pour la même période. Le permis de conduire comprenant les catégories B et B1, mis en fabrication et délivré en mains propres le 27 juillet 2017 a été refusé par l'intéressé. Suite à l'obtention le 3 août 2017 du titre professionnel " transport routier de marchandises ", dans le cadre d'une formation organisée par pôle emploi, le requérant a formulé le 10 août suivant une nouvelle demande auprès de la préfecture de la Loire-Atlantique faisant apparaître outre les catégories A, A1, A2, B et B1, les nouvelles catégories C et CE. Parallèlement, à l'issue de la formation organisée par pôle emploi, le titre professionnel de " conducteur du transport routier de marchandises sur tous véhicules " lui a été attribué le 18 octobre 2017. En l'absence de réponse du préfet de la Loire-Atlantique, le requérant, a transmis, le 6 mars 2018, une lettre à l'administration sollicitant une réponse à sa demande d'échange de son permis de conduire portugais, puis a saisi le Tribunal les 6 et 17 juillet 2018 d'un recours au fond et d'un référé-suspension à l'encontre de la décision implicite de rejet opposée à la demande d'obtention d'un permis de conduire français née le 7 mai 2018 du silence gardé par l'administration. Dans le cadre de cette procédure et suite à un nouvel examen du dossier du requérant, la préfète de la Loire-Atlantique a décidé, par une décision du 16 juillet 2018, de délivrer à M. D un permis de conduire français mentionnant toutes les catégories de permis de conduire et a ainsi retiré la décision implicite de refus. Par ordonnance du 18 juillet 2018, le juge des référés du Tribunal a prononcé un non-lieu à statuer sur les conclusions à fin de suspension de la décision litigieuse et a mis à la charge de l'Etat la somme de 500 euros en application de l'article L. 761-1 du Code de justice administrative. Par courrier du 2 mai 2019, le requérant a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la réparation des préjudices matériels et moraux qu'il estime avoir subis en raison de l'illégalité du refus d'échange du permis de conduire pour un montant de 19 279 euros. Une décision implicite de rejet est née du silence gardé par le préfet pendant deux mois, soit le 4 juillet 2019. Par la présente requête, M. D demande la condamnation pour faute de l'Etat au titre de la décision illégale née le 7 mai 2018 de rejet implicite opposée à sa demande d'obtention d'un permis de conduire français.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le principe de la responsabilité :

2. En principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. La responsabilité de l'administration ne saurait toutefois être engagée pour la réparation des dommages qui ne trouvent pas leur cause dans cette illégalité mais découlent directement et exclusivement de la situation irrégulière dans laquelle la victime s'est elle-même placée, indépendamment des faits commis par la puissance publique, et à laquelle l'administration aurait pu légalement mettre fin à tout moment.

3. D'une part, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 8 février 1999 fixant les conditions de reconnaissance et d'échange des permis de conduire délivrés par les Etats appartenant à l'Union européenne et à l'Espace économique européen : " Un permis de conduire national, délivré à une personne ayant sa résidence normale en France, telle que définie au III de l'article R. 221-1 du code de la route, par un Etat membre de l'Union européenne ou par un autre Etat partie à l'accord sur l'Espace économique européen, est considéré comme valable sur le territoire français dans les conditions fixées par le présent arrêté. ". Aux termes de l'article 4 du même arrêté : " 4.1. Les titulaires d'un permis de conduire de conduire obtenu dans un Etat appartenant à l'Union européenne ou à l'Espace économique européen, ayant fixé leur résidence normale sur le territoire français, peuvent demander l'échange de leur permis de conduire contre un permis français équivalent. () ". Aux termes de l'article 5 du même arrêté : " Le titulaire d'un permis de conduire à échanger doit, en vue d'obtenir un permis français, en faire la demande au préfet du département de sa résidence () ".

4. D'autre part, aucune disposition législative ou réglementaire ne fixe de délai pour l'instruction d'une demande d'échange d'un permis de conduire. Toutefois, l'administration saisie d'une telle demande doit se prononcer dans un délai raisonnable qu'il appartient au juge d'apprécier en tenant compte de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

5. En l'espèce, M. D soutient que le refus illégal de délivrance d'un permis de conduire comportant les catégories A, A1, A2, B, B1 et CE, pendant 9 mois, correspondant à la période comprise entre octobre 2017 et juillet 2018, l'aurait empêché d'obtenir un contrat de travail en tant que chauffeur de poids lourd. A l'appui de ses allégations, il soutient que le préfet se trouvait en situation de compétence liée en application de l'article 4-1 de l'arrêté du 8 février 1999, fixant les conditions de reconnaissance et d'échange des permis de conduire délivrés par les Etats appartenant à l'Union européenne et à l'Espace économique européen. Toutefois, d'une part, en se bornant à soutenir que, dans le mémoire en défense du 16 juillet 2018, produit dans le cadre de l'instance en référé-suspension, " le préfet a reconnu implicitement avoir commis une faute en ne lui délivrant pas les permis de conduire français, comprenant les catégories A, A1, A2, B, B1, C et CE, qu'il avait demandés ", le requérant ne démontre pas, dans la présente instance, que le refus d'échange implicite de ses permis portugais A, A1, A2, aurait été illégal. D'autre part, il résulte de l'instruction que M. D a refusé les permis de conduire comprenant les catégories B et B1, mis en fabrication et délivrés en mains propres le 27 juillet 2017. Enfin, M. B n'était pas titulaire d'un permis portugais de catégorie C et CE à la date de la décision litigieuse dès lors qu'il a obtenu ce permis suite à la formation suivie en France. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement invoquer l'illégalité de la décision implicite de refus d'échange pour cette catégorie de permis, en se fondant sur les dispositions de l'arrêté du 8 février 1999 susvisé. A supposer que le requérant ait également entendu invoquer le défaut de délai raisonnable de délivrance des permis sollicités et la perte de chance sérieuse de trouver un emploi de conducteur routier dès lors que la détention du permis de conduire de catégorie C est un préalable nécessaire à l'obtention de la carte professionnelle " chronotachygraphe ", délivrée par l'organisme certifié " ChronoService " et permettant l'accès à l'emploi, alors qu'il détenait la qualification pour exercer une telle profession, le seul titre professionnel " conducteur du transport routier de marchandises sur tous véhicules " et le permis de conduire de catégorie C ne garantissent pas, compte tenu de la concurrence sur le marché de l'emploi, l'obtention d'un tel emploi dès l'achèvement de la formation initiale minimum obligatoire et la délivrance du permis demandé. En outre, il ne résulte pas de la simple production d'un courrier du 20 novembre 2019 de l'entreprise " transports Richard ", lequel est postérieur à la décision attaquée et mentionne que l'entretien d'embauche avec le requérant s'est tenu le 28 août 2018, que le requérant aurait eu une chance sérieuse d'être embauché s'il avait candidaté sur des offres de conducteur de poids lourds, dès novembre 2017. Enfin, il ne résulte pas non plus de l'instruction que le requérant aurait été placé, du fait du refus de délivrance de ce permis de conduire, dans l'impossibilité d'exercer toute activité professionnelle susceptible de lui apporter une rémunération comparable, alors qu'il exerçait une profession dans le bâtiment. Par suite, la réalité, la date et les conditions d'obtention d'un contrat de travail étant hypothétiques, le préjudice matériel allégué par M. D et tiré de la perte de chances de percevoir un salaire au titre de l'exercice de la profession de conducteur routier de marchandises ou de voyageurs, de même que le préjudice moral allégué, tiré du fait de la projection d'une activité professionnelle, ne sont pas établis.

6. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis en raison du refus illégal par le préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer les permis de conduire sollicités.

Sur les frais d'instance :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

8. En l'absence de dépens propres à l'instance, il y a lieu de rejeter les conclusions de M. D présentées sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de la Loire-Atlantique.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 juillet 2022.

La magistrate désignée,

N. A

La greffière,

S. BARBERA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

S. Barbera

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