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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2007878

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2007878

mardi 16 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2007878
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSELARL AVOCATLANTIC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 août 2020 et 24 février 2022, Mme B A, représentée par la SELARL AVOCATLANTIC, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 novembre 2019 par laquelle le recteur de l'académie de Nantes a refusé de reconnaître l'imputabilité au service de l'accident survenu le 15 novembre 2018 ;

2°) de condamner l'Etat à réparer le préjudice moral résultant de l'illégalité de cette décision ;

3°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Nantes de lui verser l'intégralité de ses traitements pour la période du 23 novembre 2018 au 30 novembre 2019, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de mettre à la charge de l'Etat les frais médicaux qu'elle a dû engager en conséquence de l'accident ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- son recours est recevable ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée du respect du principe du contradictoire ;

- la commission de réforme et le recteur ont commis une erreur d'appréciation ;

- l'illégalité de cette décision caractérise une faute qui lui a causé un préjudice moral.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 janvier 2022, le recteur de l'académie de Nantes conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable, en raison de sa tardiveté ;

- les conclusions de la requête à fin d'injonction sont sans objet ;

- les moyens dirigées contre la décision contestée ne sont pas fondés ;

- aucune faute n'est imputable à l'Etat.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 2020-546 du 11 mai 2020 ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le décret n°86-442 du 14 mars 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delohen,

- les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public,

- et les observations de Me Bernard, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, professeure certifiée d'économie-gestion au lycée professionnel Brossaud-Blancho à Nantes, a eu une altercation, le 15 novembre 2018, avec une collègue professeure au sujet de l'attribution d'une salle de classe, au terme de laquelle elle a ressenti diverses douleurs. Un certificat médical d'accident du travail a été dressé par son médecin traitant le 23 novembre 2018 en conséquence de cet incident et l'intéressée a été placée en arrêt de travail jusqu'au 30 novembre 2019. Le 11 décembre 2018, Mme A a demandé la reconnaissance de cet accident comme étant imputable au service. L'intéressée a été par la suite placée en congé pour invalidité imputable au service à titre provisoire. Le 14 novembre 2019, la commission de réforme a rendu un avis défavorable à la reconnaissance d'un accident de service. Par une décision du 19 novembre 2019, le recteur de l'académie de Nantes a refusé de reconnaître que la pathologie présentée par Mme A est imputable à un accident de service et de prendre en charge, à ce titre, l'arrêt de travail du 23 novembre 2018 au 30 novembre 2019. Par un courrier du 14 janvier 2020, l'intéressée a formé un recours gracieux contre cette décision, qui a donné lieu à une décision implicite de rejet. Mme A demande au tribunal d'annuler la décision rectorale du 19 novembre 2019 et de condamner l'Etat à réparer le préjudice moral qui résulte, selon elle, de l'illégalité fautive de cette décision.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le recteur :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 2 de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période : " Tout acte, recours, action en justice, formalité, inscription, déclaration, notification ou publication prescrit par la loi ou le règlement à peine de nullité, sanction, caducité, forclusion, prescription, inopposabilité, irrecevabilité, péremption, désistement d'office, application d'un régime particulier, non avenu ou déchéance d'un droit quelconque et qui aurait dû être accompli pendant la période mentionnée à l'article 1er sera réputé avoir été fait à temps s'il a été effectué dans un délai qui ne peut excéder, à compter de la fin de cette période, le délai légalement imparti pour agir, dans la limite de deux mois () ". Aux termes de l'article 1er de la même ordonnance : " I. ' Les dispositions du présent titre sont applicables aux délais et mesures qui ont expiré ou qui expirent entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée () ". L'article R. 421-5 du même code dispose : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

4. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a exercé un recours gracieux, par un courrier du 14 janvier 2020, contre la décision rectorale du 19 novembre 2019. Bien que la requérante ne produise pas l'avis de réception de sa demande, l'administration ne conteste pas avoir réceptionné ce recours administratif qui lui a été adressé par voie postale. La décision implicite de rejet contre ce recours gracieux est donc intervenue postérieurement au 12 mars 2020 et avant le 23 juin 2020. Dans ces conditions, le délai de recours contentieux de deux mois prévu par les dispositions citées au point 3 n'a commencé à courir, en application des dispositions citées au point 2, qu'à compter du 23 juin 2020. Par suite, la présente requête, enregistrée au greffe du tribunal le 5 août 2020, n'est pas tardive.

5. En second lieu, si le recteur soutient que Mme A a perçu son traitement en intégralité au cours de son arrêt de travail entre le 23 novembre 2018 et le 30 novembre 2019, il est constant que la décision attaquée du 19 novembre 2019 a pour conséquence de placer l'intéressée en congé de maladie ordinaire au cours de cette période, lui faisant perdre le bénéfice de son plein traitement. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée s'est vu notifier des trop-perçus de traitements au cours de la période considérée. En conséquence, le recteur n'est pas fondé à soutenir que les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à l'Etat à verser à Mme A l'intégralité de son traitement pour la période comprise entre le 23 novembre 2018 et le 30 novembre 2019 seraient sans objet.

Sur la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article 34 de la loi du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat, applicable au litige : " Le fonctionnaire en activité a droit : () / 2° A des congés de maladie dont la durée totale peut atteindre un an pendant une période de douze mois consécutifs en cas de maladie dûment constatée mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'exercer ses fonctions. Celui-ci conserve alors l'intégralité de son traitement pendant une durée de trois mois ; ce traitement est réduit de moitié pendant les neuf mois suivants. () / Toutefois, si la maladie provient de l'une des causes exceptionnelles prévues à l'article L. 27 du code des pensions civiles et militaires de retraite, à l'exception des blessures ou des maladies contractées ou aggravées en service, le fonctionnaire conserve l'intégralité de son traitement jusqu'à ce qu'il soit en état de reprendre son service ou jusqu'à mise à la retraite. Il a droit, en outre, au remboursement des honoraires médicaux et des frais directement entraînés par la maladie ou l'accident () ". Il résulte de ces dispositions que le droit de conserver l'intégralité du traitement est soumis à la condition que la pathologie mettant l'intéressé dans l'impossibilité d'accomplir son service soit en lien direct, mais non nécessairement exclusif, avec un accident survenu dans l'exercice ou à l'occasion de ses fonctions.

7. Il ressort des pièces du dossier que, dans sa précipitation à quitter les lieux de l'altercation survenue le 15 novembre 2018 au lycée professionnel Brossaud-Blancho avec une de ses collègues, Mme A s'est blessée et a ressentie des douleurs aux deux membres supérieurs, au niveau de l'omoplate droite et aux lombaires. Elle a également subi, selon les termes de son médecin traitant, dans un certificat médical dressé le 23 novembre 2018, un " choc psychologique ". Pour refuser de reconnaitre l'imputabilité au service de cet accident, le recteur a retenu que les lésions de Mme A relèvent d'un état antérieur sans lien avec le travail. Toutefois, si, dans ses conclusions d'expertise du 1er mars 2019 dont se prévaut le recteur, l'expert a effectivement fait mention de ce que les lésions actuelles observées sur Mme A relèvent d'un état antérieur sans lien avec le travail, il a également indiqué que l'évènement du 15 novembre 2018 a joué un rôle dans la survenance de ces lésions. L'avis du médecin de prévention du 5 juin 2019 ne permet pas davantage d'écarter l'existence d'un lien entre l'altercation du 15 novembre 2018 et les douleurs ressenties par Mme A, laquelle fait valoir, sans être contestée, que, si elle dispose de la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé depuis 2009, elle n'avait pas connu depuis sa titularisation en 2016 de problème de santé particulier en conséquence de son handicap. Dans ces conditions, les pathologies dont a souffert Mme A à compter du 15 novembre 2018 doivent être regardées comme présentant un lien direct avec l'altercation précitée qui a eu lieu le même jour. La circonstance que le lien entre la pathologie d'un agent et un accident survenu à l'occasion et sur le lieu du service ne serait pas exclusif ne fait pas obstacle à ce que celui-ci soit reconnu imputable au service. Dès lors, en refusant de reconnaître l'imputabilité au service de l'accident dont a été victime Mme A, le recteur a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

8. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, la décision rectorale du 19 novembre 2019 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs énoncés au point 7, que la rectrice de l'académie de Nantes reconnaisse l'imputabilité au service de l'accident dont a été victime Mme A le 15 novembre 2018 et régularise en conséquence la situation administrative et financière de l'intéressée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions indemnitaires :

10. En premier lieu, Mme A n'établit pas, sur la base de la seule attestation de son conjoint, avoir subi un préjudice moral en conséquence du refus de reconnaissance de l'imputabilité au service de l'accident survenu le 15 novembre 2018. Si elle se prévaut plus particulièrement de ce qu'elle n'aurait pas été mise à même de présenter ses observations devant la commission de réforme et que cette situation lui aurait occasionné du stress, ses allégations en ce sens ne sont assorties d'aucun commencement de preuve, alors que le vice de procédure qu'elle évoque n'apparaît pas établi notamment en l'absence de toute démarche de sa part, à laquelle l'administration n'aurait pas fait droit, en vue de consulter son dossier. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait subi un préjudice moral à raison de la décision précitée du 19 novembre 2019.

11. En second lieu, eu égard l'injonction prononcée par le présent jugement et en l'absence de circonstances particulières, la réalité du préjudice financier découlant de l'absence de reconnaissance de l'imputabilité au service de l'accident en cause n'est pas établie.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Mme A à ce titre.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du recteur de l'académie de Nantes en date du 19 novembre 2019 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Nantes de reconnaître l'imputabilité au service de l'accident dont a été victime Mme A le 15 novembre 2018 et de procéder à la régularisation de la situation administrative et financière de l'intéressée dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Nantes.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 16 avril 2024.

Le rapporteur,

D. DELOHENLe président,

C. CANTIÉ

La greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. DUMONTEIL

No 2007878

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