Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 août 2020 et 30 juin 2021, M. A... B..., représenté par la société d’avocats J. Delafond – P. Lechartre – E. Gilet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier du Nord Mayenne à lui verser la somme totale de 618 318,46 euros en réparation de ses préjudices consécutifs à la faute dont il a été victime lors de l’intervention chirurgicale pratiquée le 24 octobre 2017, ;
2°) de mettre à la charge du centre hospitalier du Nord Mayenne la somme de 6 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la responsabilité du centre hospitalier du Nord Mayenne est engagée sur le fondement de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique en raison des fautes commises par le praticien hospitalier qui a procédé à la pose de sa prothèse de hanche complète à gauche, laquelle a entraîné une nette aggravation de l’inégalité de longueur entre ses deux membres inférieurs et des épisodes douloureux intenses ;
- il est fondé à obtenir l’indemnisation des préjudices qu’il a subis pour un montant total de 618 318,46 euros, réparti comme suit :
concernant les préjudices patrimoniaux, en lui allouant les sommes de :
500 euros de dépenses de santé, 2 500 euros de frais divers, et 13 500 euros de pertes de gains professionnels au titre des préjudices patrimoniaux temporaires ;
7 395,99 euros de dépenses de santé, 34 242,67 euros de frais d’aménagement de sa propriété, 17 763,30 euros de frais de véhicule adapté, 4 837,50 euros de frais d’assistance par tierce personne, 428 919 euros de pertes de gains professionnels futurs et 60 000 euros d’incidence professionnelle, au titre des préjudices patrimoniaux définitifs ;
concernant les préjudices extra-patrimoniaux, en lui allouant les sommes de :
2 760 euros en raison de son déficit fonctionnel temporaire, 8 000 euros pour les souffrances qu’il a endurées, 5 000 euros à raison de son préjudice esthétique temporaire, et 4 000 euros pour son préjudice sexuel temporaire ;
9 900 euros correspondant à son déficit fonctionnel définitif, 5 000 euros pour son préjudice d’agrément et 4 000 euros pour son préjudice esthétique permanent.
10 000 euros en réparation du préjudice qu’il a subi en raison de l’absence ou de l’insuffisance d’information préalable à l’intervention chirurgicale.
Par des mémoires en défense enregistrés les 3 novembre 2020, 29 mars 2022 et 26 mai 2023, le centre hospitalier du Nord Mayenne, représenté par la SELARL Lexcap, conclut à la diminution de l’indemnisation du requérant à de plus justes proportions et au rejet de la demande d’indemnisation présentée par la Mutualité sociale agricole (MSA) Mayenne-Orne-Sarthe.
Il soutient que :
- s’agissant des demandes du requérant, d’une part, son indemnisation au titre des dépenses de santé futures et des pertes de gains professionnels actuels doit être subordonnée à leur justification, d’autre part, les frais divers, les frais d’adaptation de véhicule et de logement, les pertes de gains professionnels futurs, les préjudices d’agrément et lié au défaut préalable d’information ne sont pas justifiés, et, enfin, les autres chefs de préjudice doivent faire l’objet d’une indemnisation ramenée à de plus justes proportions ;
- s’agissant des demandes de la MSA pour la somme totale de 464 203,20 euros, outre l’indemnité forfaitaire de gestion de 1 162 euros, elles doivent être rejetées en l’absence de précision quant à la nature des débours invoqués et de preuve que les frais exposés sont en lien avec les manquements fautifs retenus par l’expert.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 avril 2021, l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par la SELARL Birot-Ravaut et associés, conclut à sa mise hors de cause.
Par un mémoire enregistré le 26 avril 2023, la MSA de Mayenne-Orne-Sarthe demande au tribunal de condamner le centre hospitalier du Nord Mayenne à lui verser la somme de 464 203,20 euros au titre de ses débours, ainsi que la somme de 1 162 euros correspondant à l’indemnité forfaitaire de gestion.
Elle soutient que :
- le centre hospitalier du Nord Mayenne est responsable des préjudices causés à M. B... ;
- elle a pris en charge les frais médicaux résultant des conséquences de l’intervention chirurgicale de M. B... pour une somme totale de 464 203,20 euros, telle qu’elle ressort de l’attestation d’imputabilité de ses débours qu’elle produit.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l’arrêté du 23 décembre 2024 relatif aux montants de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l’année 2025 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Théry,
- les conclusions de Mme Le Lay, rapporteure publique,
- les observations de Me Nguyen, représentant le centre hospitalier du Nord Mayenne.
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., artisan paysagiste né en 1981, a subi, le 24 octobre 2017, une intervention chirurgicale au centre hospitalier du Nord Mayenne en vue de la pose d’une prothèse totale de la hanche gauche, pour remédier aux douleurs qu’il ressentait en raison d’une dégradation articulaire. Dès son retour à domicile, le soir même de l’opération, il a supporté de vives douleurs accompagnées d’une sensation de déséquilibre. Lors de la deuxième visite de contrôle qui s’est déroulée le 17 janvier 2018 et face à la persistance de ses symptômes, le chirurgien orthopédiste qui avait pratiqué l’opération a constaté, au vu de radiographies, un écart de longueur d’environ trois centimètres entre les membres inférieurs de M. B..., sa jambe gauche étant plus grande que sa jambe droite. Après une première expertise réalisée à l’initiative de M. B... pour le compte de son assureur, qui conclut que le praticien hospitalier ayant opéré le patient a commis une erreur dans la technique chirurgicale qu’il a mise en œuvre, ayant donné lieu à l’allongement du membre inférieur gauche de M. B... mal supporté, le président du tribunal a désigné un expert par une ordonnance du 25 février 2019, qui a rendu son rapport définitif le 25 octobre 2019. Par un courrier du 9 avril 2020 réceptionné par le centre hospitalier du Nord Mayenne le 15 avril suivant, M. B... a sollicité l’indemnisation des préjudices qu’il estime avoir subis du fait de la faute commise par l’hôpital pour un montant total de 1 003 652,92 euros. La Société hospitalière d’assurances mutuelles (SHAM), assureur de l’établissement, a formulé une offre d’indemnisation de 25 580,98 euros. Par sa requête, dans le dernier état de ses écritures, M. B... demande la condamnation du centre hospitalier du Nord Mayenne à lui verser la somme totale de 618 318,46 euros en réparation de ses préjudices consécutifs à la faute commise par le chirurgien orthopédiste, dont il estime avoir été victime.
Sur la responsabilité :
D’une part, aux termes aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I.- Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute ».
Il résulte du rapport d’expertise du 25 octobre 2019, et n’est pas contesté, que M. B..., atteint d’une coxarthrose gauche ancienne et de séquelles d’ostéochondrite avec coxo vara à droite et raccourcissement du col du fémur, souffre, depuis l’intervention chirurgicale pratiquée le 24 octobre 2017, d’une inégalité de longueur entre ses membres inférieurs de l’ordre de trois centimètres, confirmée par radiographie, sa jambe gauche, déjà plus longue d’un centimètre environ avant l’opération, ayant subi un allongement supplémentaire de deux centimètres lors de l’intervention en raison d’une « coupe un peu haute du col osseux fémoral qui induit un “aspect perché” de la tige » posée sans ciment ni collerette, et de « l’utilisation d’un col prothétique également trop long ». Cette inégalité de longueur d’origine intra articulaire, non ressentie avant l’opération, s’accompagne d’une bascule du bassin, d’une sensation de gêne à la marche et de douleurs persistantes lombaires ainsi qu’au niveau de la racine de la cuisse. L’expert relève que le caractère fonctionnellement gênant de cette inégalité de longueur est seulement apparu après l’intervention chirurgicale, qui l’a augmentée. Il note, par ailleurs, que M. B... cumulait plusieurs facteurs de risque qu’une telle inégalité se produise après l’opération en raison de sa coxa vara contro latérale ayant induit un bassin oblique et du choix thérapeutique de la prothèse sans tige, sans ciment et sans collerette, dans un contexte où l’inégalité pré-opératoire n’a pas été mesurée par le praticien hospitalier et peu évoquée avant l’intervention malgré la coxa vara à droite. Si l’expert mentionne que les inégalités de longueur après pose de prothèse totale de hanche représentent des complications fréquentes qui persistent dans 25 % des cas avec un retentissement fonctionnel, comme une boiterie ou une lombalgie lorsque l’inégalité excède 10 mm, il relève toutefois également que le chirurgien a commis une erreur technique en réalisant l’opération en cubitus latéral et, ainsi qu’il a été déjà été dit, en posant un col prothétique trop long sur une tige sans ciment ni collerette après une coupe un peu haute du col fémoral osseux. En outre, il a omis de mesurer la résection osseuse lors de l’opération. Dès lors, bien que le geste technique pratiqué ne révèle en lui-même, selon l’expert, pas de négligence, il en conclut que l’inégalité de longueur en l’espèce procède d’une erreur commise par le chirurgien, à l’origine des complications présentées par M. B.... Dans ces conditions, le centre hospitalier du Nord Mayenne a commis une faute médicale de nature à engager sa responsabilité.
D’autre part, aux termes de l’article L. 1111-2 du code de la santé publique : « Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus (…). Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel (…) ».
L’information doit porter sur les risques connus qui soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence. La circonstance qu'un risque de décès ou d'invalidité répertorié dans la littérature médicale ne se réalise qu'exceptionnellement ne dispense pas les médecins de le porter à la connaissance du patient. Pour apprécier si l’absence d’information préalable d’un patient sur la possible survenance du syndrome dont il reste atteint méconnait cette obligation d’information, le juge ne peut se fonder sur la circonstance que ce risque ne s’est, dans les circonstances de l’espèce, réalisé que par l’effet d’un geste chirurgical contraire aux bonnes pratiques médicales mais doit rechercher si le risque en question ne pouvait advenir, en toutes circonstances, que par l’effet d’un geste chirurgical contraire aux bonnes pratiques médicales..
Il ne résulte pas de l’instruction que l’inégalité de longueur à l’origine de l’invalidité dont est victime M. B... était susceptible, dans son ampleur, d’advenir en l’absence d’erreur de la part du chirurgien qui l’a opéré. Dans ces conditions, il n’est pas établi que le centre hospitalier du Nord Mayenne aurait manqué à son devoir d’information en négligeant de prévenir M. B... que la pose de sa prothèse de hanche risquait de provoquer une inégalité de longueur, d’une telle ampleur, entre ses membres inférieurs.
Il résulte de ce qui précède que M. B... est fondé à demander au centre hospitalier du Nord Mayenne l’indemnisation des préjudices qui ont résulté des fautes commises par l’établissement dans le cadre de la pose de sa prothèse totale de hanche gauche.
Sur les préjudices :
Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise du 25 octobre 2019, que la date de consolidation de l’état de santé de M. B... peut être fixée au 28 mai 2019.
En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :
S’agissant des dépenses de santé :
D’une part, M. B... demande une indemnisation, au titre des dépenses de santé actuelles, de 500 euros correspondant à la réalisation de semelles orthopédiques antérieurement à la date de consolidation de son état de santé. Selon le relevé de la MSA produit, deux orthèses plantaires ont été réalisées en janvier 2018 pour un coût total de 130 euros, partiellement pris en charge par la sécurité sociale et la complémentaire santé du requérant, à hauteur de 56,83 euros, laissant ainsi à sa charge un montant de 73,17 euros. En outre, il justifie avoir bénéficié d’une consultation de psychologie pour un montant de 50 euros et d’une séance de réflexologie plantaire pour un montant identique de 50 euros. Toutefois, aucun élément de l’instruction ne permet d’établir le lien de causalité entre les dommages qu’il a subis et les quatre séances dont sa fille a bénéficié au centre médico-psychologique effectuées entre les mois de février et de juillet 2019, soit près de dix-huit mois après le dommage et au demeurant non évoquées par l’expert, qui ne peuvent donc ouvrir droit à réparation. Par suite, il sera fait une exacte appréciation des dépenses de santé actuelles de M. B... en condamnant le centre hospitalier du Nord Mayenne à lui verser une indemnisation de 173,17 euros à ce titre.
D’autre part, M. B... sollicite une indemnisation de 193,42 euros par an au titre des dépenses de santé futures, à raison de la confection de deux paires de semelles annuellement, soit une somme de 580,26 euros pour une période de trois ans allant jusqu’au 1er juin 2021, et un capital de 6 815,70 pour la période future. Si l’expert ne prévoit pas ce poste de préjudice, la confection d’une paire de semelles orthopédiques a été prescrite au requérant par une ordonnance du 5 mai 2021, et il résulte de l’instruction qu’un montant de 53,42 euros est resté à sa charge à ce titre. Par suite, il y a lieu d’allouer à M. B... une somme de 267,10 euros au titre des dépenses de santé futures déjà exposées à la date du présent jugement et une somme de 1 755,38 euros au titre des dépenses de santé à échoir à compter de la date de lecture du présent jugement, soit une somme totale de 2 022, 48 euros.
S’agissant des frais divers :
M. B... justifie avoir exposé des frais de déplacement, pour se rendre à une consultation réalisée par un podologue le 12 janvier 2018 à raison d’un trajet de 60 kilomètres, à un rendez-vous pour une radiographie au Mans le 20 févier 2018 pour un trajet de 144 kilomètres, à une autre consultation à Caen le 5 juin 2019 correspondant à un trajet de 214 kilomètres aller-retour ainsi qu’à ses quinze consultations psychologiques, à 15 kilomètres de chez lui, et ses deux visites auprès de son avocat, dont le cabinet est distant de 53 kilomètres de chez lui. En application du barème kilométrique de 2018 prévoyant un montant de 0,595 euros par kilomètre pour un véhicule de 9 chevaux fiscaux, et du barème de 2019 fixant ce même montant à 0,601 euros, les montants d’indemnisation pour ces frais de déplacement s’élèvent à la somme totale de 895,48 euros. En revanche, M. B... ne démontre pas s’être rendu à sept consultations médicales destinées à recueillir d’autres avis sur la reprise chirurgicale envisagée par le chirurgien qui l’a opéré, et n’établit pas le lien de causalité entre le dommage et les frais de déplacement exposés pour se rendre chez un cordonnier et acheter des chaussures spécifiques, qui ne sont d’ailleurs pas évoqués par l’expert au titre des préjudices supportés. Enfin, il n’y a pas lieu de rembourser les frais de déplacement relatifs aux consultations de sa fille au centre médico-psychologique dès lors qu’elles ne sont pas indemnisables au titre des dépenses de santé. Dans ces conditions, il y a lieu d’indemniser M. B... en lui accordant une somme totale de 895,48 euros au titre des frais divers.
S’agissant du besoin d’assistance par tierce personne :
Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d'abord l'étendue de ces besoins d'aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il fixe, ensuite, le montant de l'indemnité qui doit être allouée par la personne publique responsable du dommage, en tenant compte des prestations dont, le cas échéant, la victime bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. A ce titre, il appartient au juge, lorsqu'il résulte de l'instruction que la victime bénéficie de telles prestations, de les déduire d'office de l'indemnité mise à la charge de la personne publique, en faisant, si nécessaire, usage de ses pouvoirs d'instruction pour en déterminer le montant.
Il résulte de l’instruction et notamment du rapport d’expertise que l’état de santé de M. B... en lien avec les conséquences de son intervention chirurgicale a nécessité l’assistance d’une tierce personne, non spécialisée, à raison de 3 heures par jour pendant quinze jours et d’une demi-heure par jour entre le 25 octobre 2017 et le 27 mai 2019, période au cours de laquelle le déficit fonctionnel temporaire partiel n’est imputable à la faute médicale qu’à compter du 25 novembre 2017, correspondant à une durée de 533 jours. Par suite, l’indemnisation à laquelle M. B... peut prétendre au titre de l’assistance par tierce personne temporaire s’élève à 4 895,10 euros.
S’agissant des frais de logement adapté :
M. B... demande une indemnisation correspondant à l’achat d’un poêle à granulés et d’une nouvelle tondeuse à gazon, ainsi qu’au coût des granulés et du changement de tondeuse tous les cinq ans, pour un montant total de 34 242,67 euros, au motif qu’il ne lui est plus possible de récupérer le bois qui lui servait à se chauffer grâce à son activité professionnelle de paysagiste, ni de se servir de son ancienne tondeuse à gazon. Toutefois, le rapport d’expertise ne mentionne pas ce poste de préjudice, dont le lien de causalité avec la faute commise par l’établissement hospitalier n’est, en tout état de cause, pas établi. Il n’y a pas donc pas lieu d’allouer au requérant une quelconque indemnisation à ce titre.
S’agissant des frais de véhicule adapté :
Si M. B... demande une indemnisation de 2 250 euros au titre du changement de boîte de vitesses manuelle de son véhicule pour une boîte de vitesses automatique, à renouveler tous les cinq ans, pour un montant total de renouvellement de 15 513,30 euros, il ne résulte pas de son rapport que l’expert retienne ce poste de préjudice. Dans ces conditions, et alors que M. B... souffrait avant la pose de sa prothèse de hanche d’une coxa vara contro latérale, et qu’il a en outre commandé postérieurement à son opération un véhicule à boîte de vitesses manuelle, il ne justifie pas du lien de causalité entre l’inégalité de longueur entre ses deux jambes aggravée par sa prothèse et la nécessité de ne pas utiliser son pied gauche pour débrayer. Il s’ensuit que l’indemnisation qu’il a demandée à ce titre doit être rejetée.
S’agissant des pertes de gains professionnels :
D’une part, M. B... soutient avoir perdu, au titre de l’année 2018 et, pour 2019, jusqu’au 28 mai 2019, date de la consolidation de son état de santé, un chiffre d’affaires de 27 000 euros, soit un préjudice de 13 500 euros compte tenu du régime fiscal des micro-entreprises auquel il est assujetti. Toutefois, il résulte de l’instruction qu’il a perçu, au titre de l’année 2017, année de l’intervention chirurgicale en cause mais année au cours de laquelle son chiffre d’affaires a été le plus élevé, des revenus d’un montant de 17 729 euros, qui correspondent aux bénéfices industriels et commerciaux professionnels qu’il a déclarés, soit à ses chiffres d’affaires annuels, lesquels ne sauraient être assimilés aux revenus disponibles que l’administration fiscale détermine en divisant par deux le montant déclaré. Aussi, en l’espèce, et même en retenant l’année 2017 au cours de laquelle M. B... a perçu le montant de revenus le plus élevé, ses revenus peuvent être évalués au montant annuel le plus important de 8 864,50 euros, correspondant à un revenu mensuel de référence de l’ordre de 740 euros. Malgré la mesure d’instruction qui lui a été adressée en ce sens, le requérant n’a pas produit ses avis d’impôt sur les revenus au titre des années 2018 et 2019, ce qui ne permet pas de déterminer si ses revenus au titre de ces deux années ont été inférieurs à ceux de 2017. En tout état de cause, il ressort des éléments produits par la MSA que sur la période indemnisable allant du 25 décembre 2017 au 27 mai 2019, M. B... a perçu des indemnités journalières pour un montant d’environ 800 euros par mois, ainsi que, à compter du 1er mars 2019, une rente accident du travail d’un montant annuel de 10 250,98 euros, soit 854,24 euros mensuels. Dans ces conditions, dès lors que les revenus mensuels de M. B... sont toujours supérieurs au montant de 740 euros précité, il ne résulte pas de l’instruction qu’il ait subi, avant consolidation de son état de santé, une perte de gains professionnels qu’il y aurait lieu d’indemniser.
D’autre part, M. B... sollicite une indemnisation correspondant, d’une part, à une perte de 21 700 euros au cours de la période allant du 1er juin 2019 au 30 mai 2021, soit un manque à gagner annuel de 10 850 euros, tenant compte de revenus annuels qu’il évalue à 21 600 euros auxquels sa rente d’invalidité de 10 750 euros est retranchée, et, d’autre part, à une perte annuelle ultérieure de 10 750 euros, rente d’invalidité déjà déduite, capitalisée pour un montant de 407 219 euros. Toutefois, ainsi qu’il a été dit au point précédent, M. B... justifiant, au mieux, d’un revenu mensuel de l’ordre de 740 euros correspondant à ses revenus de l’année 2017, le seul montant de sa rente accident du travail de plus de 850 euros mensuels excède son manque à gagner. Dans ces conditions, et alors qu’il ne résulte pas de l’instruction, contrairement à ce que soutient le requérant, qu’il justifiait d’une chance sérieuse d’augmenter ses revenus professionnels à compter du 1er juin 2021 à hauteur d’un chiffre d’affaires annuel de 42 000 euros induisant un bénéfice de 21 000 euros par an, il n’y a pas lieu de l’indemniser au titre de pertes de gains professionnels futurs.
S’agissant de l’incidence professionnelle :
Bien que l’expert ne retienne pas de préjudice d’incidence professionnelle, il résulte de l’instruction que la pénibilité de la station debout ne permet plus au requérant d’exercer son activité d’artisan paysagiste, comme il le soutient. Le handicap de M. B... restreint donc le choix des activités professionnelles qu’il peut exercer, alors qu’il n’est pas contesté qu’il possède peu de diplômes, ce qui limite également ses possibilités de reconversion. Il n’a d’ailleurs pas retrouvé d’activité professionnelle stable depuis son opération. Ainsi, malgré le déficit fonctionnel permanent de 9 % du requérant, son handicap impacte nécessairement l’exercice de son activité professionnelle, et ses séquelles peuvent induire une dévalorisation sur le marché de l’emploi, voire des pertes d’opportunité d’emploi. Il y a donc lieu de fixer l’indemnisation de ce préjudice au montant de 20 000 euros.
En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :
S’agissant du déficit fonctionnel temporaire :
Il résulte du rapport d’expertise que M. B... a subi un déficit fonctionnel temporaire total d’une journée le 24 octobre 2017, lequel correspondant au jour même de l’intervention n’est pas imputable à la faute commise par le centre hospitalier, puis en lien avec cette faute, un déficit fonctionnel temporaire évalué à 50 % pour 62 jours du 25 novembre 2017 au 25 janvier 2018, à 25 % pour une période de 121 jours allant du 26 janvier 2018 au 26 mai 2018, et à 10 % pour une période de 366 jours, du 27 mai 2018 au 27 mai 2019. Il s’ensuit qu’il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant à 2 152,70 euros l’indemnité le réparant.
S’agissant des souffrances endurées :
Le requérant se prévaut des souffrances qu’il a endurées et qui ont été évaluées à 2,5 sur 7 par l’expert. Compte tenu de l’anormalité des douleurs ressenties, relevées par l’expert, et de la durée du déficit fonctionnel temporaire, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en fixant l’indemnité le réparant à la somme de 3 000 euros.
S’agissant du préjudice esthétique temporaire :
Il résulte de l’instruction que le requérant a dû se déplacer de manière prolongée à l’aide de cannes anglaises, et qu’il était atteint de boiterie. Il a donc subi un préjudice esthétique temporaire évalué à 2 sur 7 par l’expert, qui sera justement réparé par l’octroi d’une somme de 1 850 euros le réparant.
S’agissant du préjudice sexuel temporaire :
S’il résulte du rapport d’expertise que M. B... a supporté une baisse de libido pendant environ six mois, ce type de préjudice est d’ores et déjà indemnisé au titre du déficit fonctionnel temporaire, réparant les troubles de toutes natures dans les conditions d’existence. Il n’y a donc pas lieu d’indemniser M. B... à ce titre.
S’agissant du déficit fonctionnel permanent :
A compter de la consolidation de son état de santé le 28 mai 2019, M. B... a subi un déficit fonctionnel permanent de 9 % imputable à la faute commise par le centre hospitalier dans le cadre de son opération de pose de prothèse de hanche gauche, selon le rapport d’expertise. Toutefois, il n’établit pas que son état psychologique, à le supposer dégradé, soit en lien avec le dommage qu’il a supporté. Compte tenu de son âge de 38 ans à la date de la consolidation, ce préjudice sera justement indemnisé par l’octroi d’une somme de 13 500 euros.
S’agissant du préjudice esthétique permanent :
M. B... supporte également un préjudice esthétique permanent, coté à 1,5 sur une échelle de 7 par l’expert. Ce préjudice sera justement réparé en allouant au requérant une somme de 1 400 euros.
S’agissant du préjudice d’agrément :
Si M. B... fait valoir qu’il ne peut plus entretenir son jardin ni pratiquer d’activités de loisirs, il ne démontre pas l’existence d’un préjudice distinct de celui qui est déjà indemnisé au titre du déficit fonctionnel permanent, qui a vocation à prendre en compte les troubles dans les conditions d’existence. Sa demande d’indemnisation à ce titre doit donc être rejetée.
Il résulte de tout ce qui précède que M. B... est fondé à demander au titre de l’indemnisation des conséquences de sa prise en charge fautive par le centre hospitalier Nord Mayenne dans le cadre de la pose de sa prothèse de hanche gauche, tous préjudices confondus, une somme totale de 49 888,93 euros.
Sur les droits de la caisse de mutualité sociale agricole Mayenne-Orne-Sarthe :
En ce qui concerne les débours :
D’une part, il résulte de l’attestation d’imputabilité établie par le médecin-conseil de la MSA le 20 mars 2023 et du relevé des débours, qu’à l’exclusion des frais d’hospitalisation de 1 776 euros exposés le 24 octobre 2017 au titre de l’intervention chirurgicale de pose de la prothèse de hanche de M. B..., qui auraient été engagés en l’absence de fait dommageable, la MSA justifie avoir versé, au bénéfice de son assuré M. B..., la somme de 986,08 euros au titre des frais de soins, pharmaceutiques et de kinésithérapie. En outre, il y a lieu de l’indemniser au titre des dépenses de santé futures viagères pour un montant de 5 686,21 euros.
D’autre part, la MSA a également versé des indemnités journalières, imputables à la faute de l’établissement hospitalier pour ce qui concerne la période allant du 25 décembre 2017 au 28 mai 2019, date de la consolidation de l’état de santé de l’intéressé, correspondant à un montant de 14 138,23 euros et de 31 771,40 euros au titre des arrérages échus de la rente accident du travail pour la période du 1er mars 2019 au 31 mars 2022, qui lui est servie au titre des seules conséquences dommageables de la pose de sa prothèse totale de hanche gauche ayant compliqué les conséquences de son accident du travail survenu en 2015, lequel avait été consolidé et pour lequel aucune rente de cette nature n’était versée avant la pose de prothèse en 2017. S’y ajoute le capital de cette rente à compter du 1er avril 2022, pour un montant de 412 502,28 euros.
Par suite, le centre hospitalier du Nord Mayenne doit être condamné à rembourser à la MSA Mayenne-Orne-Sarthe la somme de 464 203,20 euros qu’elle demande, dès lors que son préjudice total, supérieur, s’établit au montant total de 465 084,20 euros.
En ce qui concerne l’indemnité forfaitaire de gestion :
Aux termes de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : « (…) En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée (…) ».
En application de l’article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l’article 1er de l’arrêté du 23 décembre 2024 et eu égard au montant de la somme accordée à la MSA Mayenne-Orne-Sarthe mentionnée au point 29 du présent jugement, il y a lieu d’allouer à la MSA Mayenne-Orne-Sarthe la somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Sur les dépens :
En premier lieu, par une ordonnance n° 1811994 du 8 novembre 2019, le président du tribunal administratif de Nantes a mis à la charge de M. B... les frais de l’expertise ordonnée en référé le 25 février 2019, liquidés et taxés à la somme de 1 692 euros. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu, en application de l’article R. 621-13 du code de justice administrative, de mettre ces frais à la charge définitive du centre hospitalier du Nord Mayenne.
En second lieu, M. B... justifie avoir exposé des frais kilométriques pour se rendre à la réunion d’expertise du 24 juillet 2019, qu’il convient d’indemniser par l’octroi d’une somme de 91,35 euros, compte tenu du nombre de 152 kilomètres parcourus et du barème kilométrique pour un véhicule de 9 chevaux, s’élevant à 0,601 euros par kilomètre.
Sur les frais liés au litige :
Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier du Nord Mayenne une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : Le centre hospitalier du Nord Mayenne est condamné à verser à M. B... la somme de 49 888,93 euros.
Article 2 : Le centre hospitalier du Nord Mayenne est condamné à verser à la MSA Mayenne-Orne-Sarthe la somme de 464 203,20 euros.
Article 3 : Le centre hospitalier du Nord Mayenne versera à la MSA Mayenne-Orne-Sarthe la somme de 1 212 euros au titre de l’indemnité forfaitaire de gestion.
Article 4 : Les frais d’expertise liquidés et taxés au montant de 1 692 euros par ordonnance du 6 novembre 2019 sont mis à la charge définitive du centre hospitalier du Nord Mayenne, ainsi que les frais de transport de 91,35 euros exposés par M. B... pour se rendre à l’expertise.
Article 5 : Le centre hospitalier Nord Mayenne versera à M. B... une somme de 2 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à la mutualité sociale agricole Mayenne-Orne-Sarthe, au centre hospitalier Nord Mayenne et à l’Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.
Délibéré après l'audience du 25 septembre 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
Mme Baufumé, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 octobre 2025.
La rapporteure,
S. GIBSON-THERY
La présidente,
M. BÉRIA-GUILLAUMIELe greffier,
P. VOSSELER
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier