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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2009335

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2009335

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2009335
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSELARL ATLANTIQUE AVOCATS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 septembre 2020, et un mémoire, enregistré le 3 janvier 2023, M. B C, représenté par Me Bertrand Salquain, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser, en réparation des préjudices causés par la décision illégale prononçant la perte de validité de son permis de conduire le 20 avril 2009, la somme globale de 62 000 euros ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui restituer son permis de conduire sous astreinte d'un montant de 100 euros par jour de retard à compter du jugement ;

3°) d'annuler la décision implicite de rejet, par le ministre de l'intérieur, de sa demande préalable tendant au versement de la somme précitée et à la restitution de son permis de conduire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 20 000 euros à lui verser en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision du 20 avril 2009 prononçant la perte de validité de son permis de conduire est entachée d'illégalité, ainsi que l'a reconnu la juridiction pénale dont le jugement du 12 juin 2014 devenu définitif est revêtu de l'autorité absolue de la chose jugée ;

- depuis le 20 avril 2009, cette décision lui porte différents préjudices dès lors qu'il exerçait la profession de chauffeur et qu'il a été poursuivi en justice pour des faits de conduite sans permis de conduire ; les troubles dans la vie courante qu'il a subis devront être évalués à 30 000 euros ; le préjudice moral sera évalué à 20 000 euros et le préjudice d'anxiété né de ses tentatives infructueuses de récupérer son permis de conduire sera évalué à 12 000 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 12 mai 2022 et 12 janvier 2023, le ministre de l'intérieur demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par M. C.

Il soutient que :

- les conclusions présentées par le requérant ne sont pas recevable dès lors qu'elles se heurtent à l'autorité de la chose jugée dont est revêtu le jugement n° 0902891 du 8 février 2011 devenu définitif par lequel le tribunal administratif de Nantes a rejeté le recours tendant à l'annulation de la décision du 20 avril 2009 ;

- la créance est prescrite ;

- l'Etat n'a commis aucune faute en refusant de lui restituer son permis de conduire ;

- le lien de causalité entre la faute alléguée et les préjudices invoqués n'est pas établi ;

- l'étendue et, par suite, l'évaluation de ces préjudices ne sont pas justifiées ;

- M. C n'est pas fondé à solliciter la restitution de son permis de conduire.

L'instruction a été close trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la route ;

- le code pénal ;

- la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 ;

- l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 10 janvier 2024 à partir de 9h45 :

- le rapport de M. D,

- et les conclusions de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C s'est vu notifier, le 23 avril 2009, les décisions du 20 avril 2009 par lesquelles le ministre de l'intérieur a procédé au retrait des derniers points de son permis de conduire et a prononcé la perte de validité de ce permis. Le courrier formalisant ces décisions indiquait, en application du I de l'article L. 223-5 du code de la route, qu'il devait remettre son permis de conduire au préfet de son département de résidence. M. C a, en vain, demandé au juge administratif l'annulation de ces décisions, le pourvoi en cassation qu'il a formé à l'encontre de l'arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes n° 11NT01022 du 23 février 2012 rejetant son appel contre le jugement n° 0902891 du tribunal rendu le 8 février 2011 ayant été rejeté par une décision n° 359207 du Conseil d'Etat du 12 décembre 2012. M. C a fait l'objet de poursuites pénales notamment pour des faits, commis le 6 octobre 2011, de conduite d'un véhicule à moteur malgré l'injonction de restituer son permis de conduire résultant du retrait de la totalité des points. Le 12 mai 2014, M. C a restitué son permis de conduire au préfet de Maine-et-Loire. Par un jugement du 12 juin 2014, la chambre correctionnelle du tribunal de grande instance d'Angers l'a relaxé de l'infraction relevée le 6 octobre 2011 au motif qu'il ne l'avait pas commise dès lors que la décision du 20 avril 2009 précitée était illégale. Par un jugement du 27 juin 2019, cette même chambre correctionnelle a fait droit à l'opposition formée par M. C à l'encontre de l'ordonnance du 22 novembre 2018 par laquelle le président du tribunal de grande instance d'Angers l'avait condamné à une amende après l'avoir reconnu coupable de faits de conduite d'un véhicule à moteur malgré l'injonction de restituer le permis de conduire résultant du retrait de la totalité des points, commis le 10 septembre 2018. La chambre correctionnelle a, dans ce jugement du 27 juin 2019, retenu le même motif de relaxe que celui ayant fondé le jugement du 12 juin 2014 précité. M. C a, par un courrier reçu par les services du ministère de l'intérieur le 30 avril 2020, sollicité, d'une part, le versement d'une indemnité destinée à réparer les préjudices qu'il estime avoir subis consécutivement aux décisions prononçant la perte de validité de son permis et l'obligeant à le restituer, d'autre part, et comme il l'avait déjà fait postérieurement au jugement du 12 juin 2014 précité, la restitution de ce permis. Cette demande a été reçue pendant la période d'état d'urgence sanitaire lié à la propagation de l'épidémie de Covid-19, déclaré sur l'ensemble du territoire national, pour une durée de deux mois à compter du 24 mars 2020, par la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020. En conséquence, le délai d'instruction de cette demande, qui est de deux mois, n'a commencé à courir, en application des dispositions de l'article 7 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020, qu'à compter du 24 juin 2020. Du silence gardé par le ministre de l'intérieur à l'expiration de ce délai intervenue le 24 août 2020 est née une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. C demande, outre l'annulation de cette décision, la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnité d'un montant global de 62 000 euros et qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de lui restituer son permis de conduire.

2. A l'appui de ses conclusions à fin d'annulation, indemnitaires et à fin d'injonction, M. C soutient seulement que le juge pénal a, par une décision revêtue de l'autorité de la chose jugée qui s'impose tant à l'administration qu'au juge administratif, considéré que les décisions du 20 avril 2009 prononçant la perte de validité de son permis de conduire et lui enjoignant de le restituer à l'autorité préfectorale étaient illégales.

3. D'une part, aux termes du I de l'article L. 223-5 du code de la route : " Le permis de conduire est affecté d'un nombre de points. Celui-ci est réduit de plein droit si le titulaire du permis a commis une infraction pour laquelle cette réduction est prévue. / () / Lorsque le nombre de points est nul, le permis perd sa validité. / La réalité d'une infraction entraînant retrait de points est établie par le paiement d'une amende forfaitaire ou l'émission du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée, l'exécution d'un composition pénale ou par une condamnation définitive ". Selon le I de l'article L. 223-5 du même code : " En cas de retrait de la totalité des points, l'intéressé reçoit de l'autorité administrative l'injonction de remettre son permis de conduire au préfet de son département de résidence et perd le droit de conduire un véhicule ". En vertu du III de ce même article, le fait de refuser de se soumettre à l'injonction prévue au I de cet article est puni de deux ans d'emprisonnement et de 4 500 euros d'amende.

4. D'autre part, l'article 111-5 du code pénal dispose que : " Les juridictions pénales sont compétentes pour interpréter les actes administratifs, réglementaires ou individuels et pour en apprécier la légalité lorsque, de cet examen, dépend la solution du procès pénal qui leur est soumis ".

5. Enfin, en principe, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose à l'administration comme au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il n'en va autrement que lorsque la légalité de la décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale, l'autorité de la chose jugée s'étendant alors exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.

6. L'appréciation portée par le juge pénal, dans les jugements des 12 juin 2014 et 27 juin 2019 évoqués au point 1, sur la légalité des décisions mentionnées ci-dessus du 20 avril 2009, en vertu des dispositions précitées de l'article 111-5 du code pénal selon lesquelles les juridictions pénales sont compétentes pour apprécier la légalité d'une décision administrative individuelle lorsque, de cet examen, dépend la solution du procès pénal qui leur est soumis, ne concerne pas une constatation de fait, mais procède d'une qualification juridique des faits qui ont été soumis au juge pénal et qui l'ont conduit à estimer que ces décisions étaient entachées d'illégalité. Si, comme cela a été rappelé au point 5, l'autorité de la chose jugée au pénal peut s'étendre, à titre exceptionnel, à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal, cette extension n'est possible que lorsque la légalité d'une décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale.

7. Il ressort des pièces du dossier que les jugements des 12 juin 2014 et 27 juin 2017 par lesquels le juge pénal a déclaré illégale la décision administrative du 20 avril 2009 constatant la perte de validité du permis de conduire de M. C pour solde de points nul et enjoignant à l'intéressé de restituer son permis de conduire à l'autorité préfectorale ne sont pas motivés. Le jugement du 12 juin 2014 se borne à mentionner " qu'il résulte des éléments du dossiers que la décision préfectorale en date du 20 avril 2009 est illégale ". Le jugement du 27 juin 2017 rappelle quant à lui que, " par jugement du 12 juin 2014, () le juge a constaté que la décision du 20 avril 2009 était illégale " avant de déduire de ce constat qu'" il s'ensuit que la décision portant annulation du permis de conduire par perte totale de points est réputée n'avoir jamais existé et ne peut par conséquent produire ses effets ". Ainsi, dans ces jugements, le juge pénal n'a pas, en tout état de cause, remis en cause la qualification juridique des faits ayant servi de fondement à la décision administrative du 20 avril 2009. Dès lors, compte tenu des règles énoncées au point 5, l'unique moyen soulevé par M. C à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation, de ses conclusions indemnitaires et de ses conclusions à fin d'injonction, consistant à opposer au juge administratif et à l'administration l'autorité de la chose jugée au pénal concernant l'illégalité des décisions mentionnées ci-dessus du 20 avril 2009 prises par le ministre de l'intérieur, pour engager la responsabilité pour faute de l'Etat et obliger l'administration à lui restituer son permis de conduire, ne peut qu'être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que l'ensemble des conclusions présentées par M. C, y compris celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B C ainsi qu'au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 10 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2024.

Le rapporteur,

D. D

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

No 2009335

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