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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2010217

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2010217

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2010217
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP AMBRY - BARAKÉ - ASTIÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 octobre 2020, M. I et Mme D C, agissant également en qualité de représentants légaux des jeunes B, F, E C et de la jeune J, ainsi que M. H C, représentés par Me Uldrif Astié, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser la somme globale de 45 000 euros en réparation des préjudices causés par les refus de visas illégalement opposés à Mme D C, aux jeunes H, B, F, E I et à la jeune J, et par la délivrance tardive de ces visas malgré l'injonction prononcée par le tribunal ;

2°) d'annuler la décision implicite de rejet, par le ministre de l'intérieur, de leur demande indemnitaire ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros à Me Astié sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Ils soutiennent que :

- la décision implicite de rejet n'est pas motivée ;

- la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a commis une faute en refusant illégalement de délivrer les visas sollicités par Mme D C, pour elle-même et pour les jeunes B, F et E et la jeune J ainsi que par M. H C, le tribunal ayant, par un jugement n° 1810762 du 14 mars 2019, annulé la décision de la commission ; la délivrance tardive de ces visas malgré l'injonction prononcée par ce jugement est également fautive ;

- la période de responsabilité s'étend du 7 avril 2018 au 2 juillet 2019, date de délivrance effective des visas ;

- ces fautes sont à l'origine directe de troubles dans les conditions d'existence consécutifs à la prolongation de la séparation entre les intéressés, s'évaluant à la somme de 10 000 euros pour chacun des époux et à 5 000 euros pour chacun des enfants.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2022, le ministre de l'intérieur s'en remet à la sagesse du tribunal concernant le montant de l'indemnité globale et des frais d'instance qui seraient, le cas échéant, mis à la charge de l'Etat.

Il soutient que :

- le moyen tiré du défaut de motivation est inopérant ;

- les circonstances de la fuite de M. C de son pays d'origine sont sans incidence sur la responsabilité de l'Etat ; la réalité du préjudice invoqué n'est pas établie par les pièces du dossier ; les refus de visa opposés aux enfants ne les ont pas privés d'une scolarité en Ethiopie.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Un mémoire en défense, enregistré le 8 janvier 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, a été présenté par le ministre de l'intérieur.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 10 janvier 2024 à partir de 9h45 :

- le rapport de M. G,

- et les conclusions de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. I C, né le 3 avril 1979, est un ressortissant de nationalité éthiopienne qui est entré en France au cours de l'année 2016 pour y solliciter l'asile. Il s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 15 décembre 2016. Le 9 mai 2017, des visas d'entrée et de long séjour en France ont été sollicités au titre de la réunification familiale pour son épouse, Mme D C née le 10 septembre 1978, pour leurs enfants H, B, F et E respectivement nés les 23 octobre 2000, 11 janvier 2003, 2 avril 2005 et 23 octobre 2014, ainsi que pour J, leur fille adoptive née le 1er janvier 2003. Par des décisions du 2 octobre 2017, l'autorité consulaire française à Addis Abeba (Ethiopie) a rejeté ces demandes de visa. Saisie du recours formé contre ces décisions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté ces mêmes demandes le 7 avril 2018. Par un jugement n° 1810762 du 14 mars 2019, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision et enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer ces visas dans un délai d'un mois à compter de sa notification. Cette délivrance est intervenue le 2 juillet 2019. Le 17 août 2020, le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté la demande des époux C et de M. H C, devenu majeur, tendant au versement d'une indemnité destinée à réparer l'ensemble des préjudices qu'eux-mêmes et les autres enfants du couple estiment avoir subis consécutivement aux refus de visas illégaux qui ont été opposés et à la délivrance tardive de ces visas. M. I et Mme D C, agissant également pour le compte de leurs enfants mineurs, et M. H C demandent au tribunal d'annuler cette décision implicite de rejet et de condamner l'Etat à verser la somme globale de 45 000 euros en réparation de ces préjudices.

Sur l'objet des conclusions :

2. MM. C et Mme C sollicitent l'annulation de la décision implicite de rejet de leur demande indemnitaire adressée préalablement à la saisine du juge au ministre de l'intérieur. Cependant, cette décision, en l'absence de laquelle la requête indemnitaire aurait été irrecevable, a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de leurs conclusions indemnitaires. Au regard de l'objet d'une telle demande, qui conduit le juge à se prononcer sur les droits de la requérante et des requérants à percevoir la somme globale réclamée, les conclusions de la requête doivent être regardées comme tendant exclusivement à la condamnation de l'Etat à leur verser cette somme.

Sur la responsabilité de l'Etat :

3. Par un jugement n° 1810762 du 14 mars 2019 devenu définitif, le tribunal administratif de Nantes a annulé les décisions par lesquelles la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté les demandes tendant à la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour à Mme C ainsi qu'à chacun des enfants du couple qu'elle forme avec M. I C. Pour prononcer cette annulation, le tribunal a relevé que l'unique motif des refus de visas, tiré du défaut de justification du lien familial entre M. I C et chacune de ces personnes, était entaché d'erreur d'appréciation. Cette illégalité fautive est de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

4. Il est par ailleurs constant que les visas ont été effectivement délivrés à Mme C et à chacun des enfants le 2 juillet 2019, soit deux mois et demi après la date d'expiration du délai d'un mois dans lequel cette injonction devait être exécutée, fixé par le jugement n° 1810762 du 14 mars 2019 précité, sans que le ministre de l'intérieur ne fournisse la moindre explication sur les raisons de ce retard, lequel doit être ainsi regardé comme constitutif d'une faute de nature à engager également la responsabilité de l'Etat.

5. La requérante et les requérants demandent que la responsabilité de l'Etat soit engagée à compter du 7 avril 2018, date à laquelle sont nées les décisions implicites de rejet des demandes de visas par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France et jusqu'au 2 juillet 2019, date de délivrance effective de ces visas. La responsabilité de l'Etat doit être effectivement engagée au titre de cette période dont l'étendue n'a pas été fixée de manière exagérée par la requérante et les requérants.

Sur les préjudices :

6. Il résulte de l'instruction que l'illégalité des refus de visas opposés à l'épouse de M. C, à leurs enfants biologiques et à leur fille adoptive a eu pour effet de prolonger leur séparation respective avec M. I C pendant une période de près de quinze mois. Eu égard à la durée de la séparation entre les époux et à celle de leurs enfants mineurs vis-à-vis de leur père, et alors qu'il n'est pas justifié que ces enfants n'auraient pas pu être scolarisés dans des conditions normales en Ethiopie pendant cette période, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par chacun des requérants et chacun des autres enfants des époux C, incluant les troubles dans leurs conditions d'existence, lié à l'atteinte portée au droit au respect de leur vie familiale, en l'évaluant, pour M. I C, à la somme de 2 000 euros, pour Mme C à la somme de 1 000 euros et pour chacun des enfants, à la somme de 500 euros.

7. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D et M. I C ne sont fondés à solliciter le versement d'une indemnité qu'à hauteur d'un montant global de 3 500 euros au titre du préjudice qu'ils ont chacun subi et de celui subi par leur enfant toujours mineur, E C, que M. H C n'est fondé à solliciter le versement d'une indemnité qu'à hauteur d'un montant de 500 euros et que Mmes B C, F C et J, devenues majeures en cours d'instance, ne sont fondées à solliciter le versement d'une indemnité qu'à hauteur d'un montant de 500 euros chacune. Par suite, l'Etat ne doit être condamné qu'à verser ces sommes.

Sur les frais liés au litige :

8. Les conclusions relatives aux frais d'instance tendent seulement à ce que soit mis à la charge de l'Etat le versement à Me Astié d'une somme au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Cependant, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'aide juridictionnelle aurait été sollicitée au titre de la présente instance. Dans ces conditions, les conclusions présentées au titre de ces deux articles ne peuvent qu'être rejetées. Malgré de multiples appels du greffe au cabinet de l'avocat, le dernier s'étant soldé par un raccrochage au nez (dixit Marlène), pas de décision d'Aj au dossier. Véronique, je ne pense pas que cela fasse obstacle à la délivrance de l'AFM, mais il conviendra que s'il la demande, l'avocat produise la décision d'AJ.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser la somme globale de 3 500 euros à Mme D et M. I C ainsi que la somme de 500 euros chacun à M. H C, à Mme B C, à Mme F C et à Mme J.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D et M. I C, à M. H C, à Mme B C, à Mme F C, à Mme J, au ministre de l'intérieur et des outre-mer ainsi qu'à Me Uldrif Astié.

Délibéré après l'audience du 10 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2024.

Le rapporteur,

D. G

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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