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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2012075

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2012075

mardi 3 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2012075
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantADDEN AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 27 novembre 2020, le 4 novembre 2022 et le 26 mai 2023, M. C D et Mme B D, et M. A D, représentés par Me Lepage, demandent au tribunal :

1°) de condamner solidairement l'Etat, la société Eiffage Rail Express et la société SNCF Réseau à leur verser la somme de 87 730 euros en réparation du préjudice lié à la perte de valeur vénale de leur bien et la somme de 89 460 euros en réparation du préjudice lié aux troubles dans leurs conditions d'existence, résultant de la création de la ligne à grande vitesse (LGV) Bretagne-Pays de la Loire, assorties des intérêts et de la capitalisation des intérêts ;

2°) de mettre à la charge solidairement de l'Etat, de la société Eiffage Rail Express et de la société SNCF Réseau une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que la création et l'exploitation de la LGV ont été la cause d'une perte de valeur de leur propriété et de troubles dans leurs conditions d'existence dont ils demandent à être indemnisés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2021, la ministre de la transition écologique conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par des mémoires enregistrés le 13 juillet 2021 et le 14 avril 2023, la société Eiffage Rail Express, représentée par Me Di Francesco, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par des mémoires enregistrés le 10 juin 2021, le 5 juillet 2023 et le 6 février 2024, la société SNCF Réseau, représentée par Me Nahmias, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge des requérants la somme de 2 000 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'ordonnance n° 2004-559 du 17 juin 2004 ;

- le décret n° 2011-917 du 1er août 2011 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thomas, première conseillère,

- les conclusions de M. Marowski, rapporteur public,

- les observations de Me Begel, substituant Me Lepage, avocate des requérants,

- les observations de Me Di Francesco, avocat de la société Eiffage Rail Express,

- les observations de Me Monfront, substituant Me Nahmias, avocat de la société SNCF Réseau.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme D ont donné la nue-propriété à leur fils, M. A D, d'une maison d'habitation, d'environ 6 hectares de prairies ainsi que des bâtiments d'exploitation agricole, situés au lieudit Le Mesnil à Auvers-le-Hamon (Sarthe). Estimant subir des préjudices du fait de l'implantation et de la mise en exploitation de la ligne à grande vitesse (LGV) Bretagne-Pays de la Loire, leur propriété étant située à 400 mètres à l'est du secteur dit E ", et d'une base de travaux et de maintenance située au sud-ouest de la ligne à environ 500 mètres de leur propriété, ils demandent au tribunal la condamnation solidaire de l'Etat, de la société Eiffage Rail Express et de la société SNCF Réseau à leur verser la somme de 87 730 euros en réparation de la perte de valeur vénale de leur bien, ainsi que la somme de 89 460 euros en réparation des troubles dans leurs conditions d'existence, résultant notamment de nuisances sonores.

Sur la détermination de la personne publique responsable :

2.Aux termes de l'article 1er de l'ordonnance du 17 juin 2004 sur les contrats de partenariat, applicable au litige : " I. - Le contrat de partenariat est un contrat administratif par lequel l'Etat ou un établissement public de l'Etat confie à un tiers, pour une période déterminée en fonction de la durée d'amortissement des investissements ou des modalités de financement retenues, une mission globale ayant pour objet la construction ou la transformation, l'entretien, la maintenance, l'exploitation ou la gestion d'ouvrages, d'équipements ou de biens immatériels nécessaires au service public, ainsi que tout ou partie de leur financement à l'exception de toute participation au capital. / Il peut également avoir pour objet tout ou partie de la conception de ces ouvrages, équipements ou biens immatériels ainsi que des prestations de services concourant à l'exercice, par la personne publique, de la mission de service public dont elle est chargée. / II. - Le cocontractant de la personne publique assure la maîtrise d'ouvrage des travaux à réaliser. Après décision de l'Etat, il peut être chargé d'acquérir les biens nécessaires à la réalisation de l'opération, y compris, le cas échéant, par voie d'expropriation. () La rémunération du cocontractant fait l'objet d'un paiement par la personne publique pendant toute la durée du contrat. Elle est liée à des objectifs de performance assignés au cocontractant. () ". Aux termes de l'article 11 de cette ordonnance : " Un contrat de partenariat comporte nécessairement des clauses relatives : / a) A sa durée ; / b) Aux conditions dans lesquelles est établi le partage des risques entre la personne publique et son cocontractant ; / c) Aux objectifs de performance assignés au cocontractant, () / d) A la rémunération du cocontractant, () ".

3.Il résulte des dispositions citées au point précédent qu'un contrat de partenariat conclu sur le fondement des dispositions de l'ordonnance du 17 juin 2004, d'une part, a pour effet de confier la maîtrise d'ouvrage des travaux à réaliser au titulaire de ce contrat, d'autre part, détermine le partage des risques liés à cette opération entre ce titulaire et la personne publique.

4.D'une part, par un contrat de partenariat approuvé par décret du 1er août 2011, l'établissement public industriel et commercial Réseau ferré de France, aux droits duquel est venue la société SNCF Réseau, et conclu pour une durée de 25 ans, a confié à la société Eiffage Rail Express la conception, la construction, le fonctionnement, l'entretien, la maintenance, le renouvellement et le financement de la ligne ferroviaire à grande vitesse Bretagne-Pays de la Loire entre Connerré et Cesson-Sévigné et des raccordements au réseau existant, ainsi que cela est précisé à l'article 2.1 du contrat. Il résulte de l'instruction que ces travaux comportaient la création et le fonctionnement de la base de maintenance et de travaux d'Auvers-le-Hamon, précédemment mentionnée située le long du tronçon dit E ". L'article 5.1 de ce contrat, qui porte sur le champ des obligations contractuelles générales de la société Eiffage Rail Express au titre de la réalisation de la ligne ferroviaire, prévoit qu'" en qualité de maître d'ouvrage de la Ligne, le titulaire réalise l'ensemble des opérations nécessaires à la réalisation de la Ligne, et notamment les acquisitions foncières, les études de conception et l'exécution des travaux dans les conditions prévues au Contrat et dans le respect de la réglementation et des Règles de l'art ".

5.D'autre part, ce contrat de partenariat, conclu en avril 2011, prévoit en son article 36 relatif aux responsabilités que " le titulaire [la société Eiffage Rail Express] est responsable des dommages causés aux tiers, ainsi que des frais et indemnités qui en résultent, survenus à l'occasion de l'exécution, par le titulaire ou sous sa responsabilité, des obligations mises à sa charge au titre du contrat, à l'exclusion des dommages liés aux activités de gestion du trafic et des circulations imputables à RFF [Réseau Ferré de France]. () / () / Le titulaire supporte seul les conséquences pécuniaires de ces dommages. Il ne peut exercer d'action contre RFF à raison de ces dommages et garantit RFF contre toute action ou réclamation des tiers et toute condamnation susceptible d'être prononcée à son encontre pour de tels dommages ou préjudices. ".

6.Les requérants sollicitent l'indemnisation de la perte de valeur vénale de leur propriété et la réparation de troubles dans leurs conditions d'existence, à raison tant de la présence de la LGV Bretagne-Pays de la Loire située à proximité immédiate de leur propriété que de son fonctionnement, du fait notamment des nuisances visuelles et sonores liées au passage des trains. Un tel dommage causé à un tiers, qui revêt un caractère permanent dès lors qu'il est inhérent à l'existence et au fonctionnement mêmes de l'ouvrage public, est survenu dans le cadre de l'exécution par la société Eiffage Rail Express de la mission globale qui lui a été confiée par l'article 2.1 du contrat de partenariat, et donc à l'occasion de " l'exécution des obligations mises à sa charge au titre du contrat ". Il ne saurait s'analyser en un dommage lié " aux activités de gestion du trafic et des circulations ". Dès lors, en application des stipulations de l'article 36.1 du contrat de partenariat la responsabilité du préjudice résultant de la perte de valeur vénale de la propriété des requérants du fait de la présence et du fonctionnement de l'ouvrage public que constitue la LGV Bretagne-Pays de la Loire ne peut être recherchée qu'auprès de la société Eiffage Rail Express sans que cette société puisse utilement invoquer la circonstance que le tracé de la ligne a été décidé avant la signature du contrat et lui a été imposé. Par suite, les requérants sont fondés à rechercher la responsabilité de la société Eiffage Rail Express au titre de la maîtrise d'ouvrage, en vue de la réparation des dommages permanents inhérents à la présence et au fonctionnement de cet ouvrage public.

Sur les dommages dont les requérants demandent réparation :

En ce qui concerne la perte de valeur vénale de leur propriété :

7. Les préjudices dont les requérants sollicitent réparation ne peuvent faire l'objet d'une indemnisation par le maître de l'ouvrage au titre de la responsabilité sans faute que si, excédant les sujétions susceptibles d'être normalement imposées, dans l'intérêt général, aux riverains des ouvrages publics, ils revêtent un caractère grave et spécial. Saisi de conclusions indemnitaires en ce sens, il appartient au juge du plein contentieux de porter une appréciation globale sur l'ensemble des chefs de préjudice allégués, aux fins de caractériser l'existence ou non d'un dommage revêtant, pris dans son ensemble, un caractère grave et spécial.

8. Il résulte de l'instruction que la propriété des requérants comprend une maison d'habitation, d'architecture traditionnelle, de 269 m2 répartis sur deux niveaux, située dans une zone agricole. La propriété se situe à 440 mètres environ à l'est du tronçon ferroviaire dit E " et à 500 mètres environ de la base de travaux et de maintenance d'Auvers-le-Hamon. S'agissant de l'activité de cette base, si les requérants font état des nuisances sonores et visuelles qui en résultent, la gravité de celles-ci n'est pas établie. S'agissant des nuisances sonores liées au passage des trains, la propriété des requérants est située au-delà du périmètre de l'étude acoustique diligentée par le maître d'ouvrage et de la cartographie de la valeur maximale des pics de bruit réalisée par le conseil général de l'environnement et du développement durable en avril 2019. Si les requérants se prévalent d'un relevé acoustique, celui-ci, qui a été réalisé sur l'habitation de M. D au lieudit Les Moirés, située à environ 180 mètres de cette base, et distante d'environ 414 mètres de la propriété dont les requérants demandent l'indemnisation de la perte de valeur vénale dans la présente instance, ne peut en l'espèce être regardé comme probant. Enfin, l'attestation immobilière réalisée à leur initiative ne justifie pas de façon suffisante des nuisances auxquelles ils soutiennent être exposés. Dans ces conditions, ni les caractéristiques, ni la localisation de cette propriété, ni la configuration des lieux et du tronçon de la ligne à grande vitesse, ni la présence et le fonctionnement de la base de maintenance en cause ne permettent d'établir le caractère de gravité d'un préjudice qui excéderait celui que peuvent normalement être appelés à subir, dans l'intérêt général, les riverains d'un tel ouvrage.

9. S'agissant des troubles de jouissance de leur bien, comme il a été précédemment rappelé, les conditions d'implantation du point de mesure du relevé acoustique fait sur une autre propriété, dont se prévalent les requérants, ne sont pas comparables à celles de leur propriété en cause. Il ne résulte pas de l'instruction, alors que, sur leur propriété, le niveau de la pression sonore est inférieur aux seuils fixés par l'arrêté du 8 novembre 1999 de jour comme de nuit, que les nuisances liées au passage de train ou au fonctionnement de la base de maintenance excèderaient le niveau des gênes que peuvent normalement être appelés à subir, dans l'intérêt général, les riverains d'un tel ouvrage.

10. Il en résulte que les préjudices invoqués par les requérants ne présentent pas un caractère grave et spécial excédant les sujétions susceptibles d'être, sans indemnité, normalement imposées dans l'intérêt général aux riverains des ouvrages publics. Par suite, ils ne sont pas fondés à en obtenir réparation sur le fondement de la responsabilité sans faute de la société Eiffage Rail Express.

11.Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de diligenter une mesure d'instruction, que la requête doit être rejetée en toutes ses conclusions. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre une somme à leur charge au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mme D et de M. A D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Eiffage Rail Express et la société SNCF Réseau au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à M. C D et Mme B D, et à M. A D, à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques, à la société Eiffage Rail Express et à la société SNCF Réseau.

Délibéré après l'audience du 5 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 décembre 2024.

La rapporteure,

S. THOMAS

La présidente,

H. DOUETLe greffier,

F. LAINÉ

La République mande et ordonne

à la ministre de la transition écologique, de l'énergie, du climat et de la prévention des risques en ce qui la concerne

ou à tous commissaires de justice à ce

requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier

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