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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2102653

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2102653

mardi 12 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2102653
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantEDDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 mars 2021 et 13 mars 2023, Mme B A, représentée par Me Edde, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 64 800 euros en réparation du préjudice financier qu'elle estime avoir subi à raison des actes de harcèlement moral dont elle dit avoir été victime, ainsi que la somme de 10 000 euros au titre de l'indemnisation de son préjudice moral ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle a subi, dans l'exercice de ses fonctions, des agissements répétés de harcèlement moral, à raison de son état de santé, de la part de ses chefs d'établissement ;

- ces actes de harcèlement moral ont porté atteinte à sa santé physique et psychologique et ont conduit à plusieurs arrêts maladie consécutifs ;

- ils ont eu des conséquences négatives sur son avancement de carrière ;

- elle demande réparation du préjudice économique à raison de l'absence d'évolution de carrière du fait du harcèlement moral subi, du préjudice matériel et du préjudice moral qu'elle a subis à raison de ce harcèlement moral.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 janvier 2022, la rectrice de l'académie de Nantes conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est mal dirigée dès lors qu'il n'appartient pas au recteur, qui n'exerce pas de pouvoir de tutelle sur les membres de la direction de l'enseignement privé, d'intervenir dans une affaire étrangère aux termes du contrat d'association passé avec l'Etat ;

- les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité pour tardiveté des conclusions indemnitaires dès lors qu'elles ont été introduites après l'expiration du délai de recours contentieux de deux mois courant à compter de la naissance de la décision implicite de rejet de la demande préalable.

Des observations, enregistrées le 2 février 2024, ont été produites par la rectrice de l'académie de Nantes.

Des observations, enregistrées le 6 février 2024, ont été produites pour Mme A.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de l'éducation ;

- la loi n° 2008-496 du 27 mai 2008 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martel,

- les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public,

- et les observations de Me Edde, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, maître contractuelle de l'enseignement privé, a exercé les fonctions de documentaliste au collège Saint-Augustin à Angers, puis au collège François d'Assise au Lion d'Angers avant de faire valoir ses droits à la retraite à compter du 1er avril 2020. L'intéressée a, par un courrier en date du 14 mars 2020, sollicité l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis à raison de faits harcèlement moral, qui seraient imputables aux principaux de ces deux établissements et dont l'Etat doit répondre. L'administration a gardé le silence sur cette demande. Mme A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une indemnité de 74 800 euros en réparation de ses préjudices.

Sur le cadre juridique du litige :

2. Aux termes des dispositions figurant aujourd'hui à l'article L. 131-1 du code général de la fonction publique : " Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les agents publics en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle ou identité de genre, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille ou de grossesse, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race, sous réserve des dispositions des articles L. 131-5, L. 131-6 et L. 131-7 ". Aux termes de l'article 1er de la loi du 27 mai 2008 portant diverses dispositions d'adaptation au droit communautaire dans le domaine de la lutte contre les discriminations : " Constitue une discrimination directe la situation dans laquelle, sur le fondement (), de son état de santé, (), de son handicap, (), une personne est traitée de manière moins favorable qu'une autre ne l'est, ne l'a été ou ne l'aura été dans une situation comparable. / Constitue une discrimination indirecte une disposition, un critère ou une pratique neutre en apparence, mais susceptible d'entraîner, pour l'un des motifs mentionnés au premier alinéa, un désavantage particulier pour des personnes par rapport à d'autres personnes, à moins que cette disposition, ce critère ou cette pratique ne soit objectivement justifié par un but légitime et que les moyens pour réaliser ce but ne soient nécessaires et appropriés () " Aux termes de l'article 4 de cette même loi : " Toute personne qui s'estime victime d'une discrimination directe ou indirecte présente devant la juridiction compétente les faits qui permettent d'en présumer l'existence. Au vu de ces éléments, il appartient à la partie défenderesse de prouver que la mesure en cause est justifiée par des éléments objectifs étrangers à toute discrimination () ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ". Aux termes de l'article L. 134-5 de ce code : " La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. / Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. "

3. Aux termes de l'article L 442-5 du code de l'éducation : " Le contrat d'association peut porter sur une partie ou sur la totalité des classes de l'établissement. Dans les classes faisant l'objet du contrat, l'enseignement est dispensé selon les règles et programmes de l'enseignement public. Il est confié, en accord avec la direction de l'établissement, soit à des maîtres de l'enseignement public, soit à des maîtres liés à l'Etat par contrat. Ces derniers, en leur qualité d'agent public, ne sont pas, au titre des fonctions pour lesquelles ils sont employés et rémunérés par l'Etat, liés par un contrat de travail à l'établissement au sein duquel l'enseignement leur est confié, dans le cadre de l'organisation arrêtée par le chef d'établissement, dans le respect du caractère propre de l'établissement et de la liberté de conscience des maîtres. () " Il résulte de ces dispositions que les maîtres contractuels de l'enseignement privé sous contrat ont la qualité d'agent public. Par suite, en application des dispositions citées au point 2, l'Etat, en sa qualité d'employeur, est tenu de réparer le préjudice résultant de faits de harcèlement moral qu'aurait pu subir l'agent dans le cadre de ses fonctions.

4. Il résulte des dispositions citées au point 2 que le harcèlement moral est constitué, indépendamment de l'intention de son auteur, dès lors que sont caractérisés des agissements répétés ayant pour effet une dégradation des conditions de travail susceptibles de porter atteinte aux droits et à la dignité de l'agent, d'altérer sa santé ou de compromettre son avenir professionnel.

5. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de faits susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

6. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

Sur la responsabilité de l'Etat :

7. Pour faire présumer l'existence d'un harcèlement moral et de pratiques discriminatoires à raison de son handicap, Mme A soutient que ses différents chefs d'établissement n'ont pas tenu compte de son état de santé dans l'organisation de son travail, refusant notamment de lui accorder les temps de pause qui lui étaient nécessaires, qu'elle a subi des reproches injustifiés et calomnieux de la part du principal du collège Saint-Augustin à Angers, qu'elle a subi des convocations hebdomadaires ainsi que des visites intrusives durant ses cours en 2007, 2008, 2009 et 2010 par le chef d'établissement, lequel lui a également adressé des lettres recommandées avec accusé de réception à la veille de chaque vacances scolaires, qu'elle a dû assumer seule le déménagement du centre de documentation et d'information (CDI) à son retour de trois mois d'arrêt pour maladie et que le CDI n'a pas été correctement pris en charge durant ses absences, ce qui a été à l'origine d'un accident imputable au service en 2005.

8. Il résulte de l'instruction que Mme A, qui souffre de problèmes d'audition, a obtenu la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé à compter de février 2009, et a obtenu un mi-temps thérapeutique en 2010, puis des allègements de service à raison de 12 heures hebdomadaires les années scolaires suivantes jusqu'à son départ à la retraite.

9. Il ressort des échanges écrits produits au dossier qu'avant 2009, le chef d'établissement lui a reproché à plusieurs reprises de prendre des pauses non signalées à sa hiérarchie, au cours desquelles elle pouvait avoir des élèves sous sa responsabilité. Il ressort toutefois des pièces du dossier, et notamment d'un compte rendu de la réunion des délégués du personnel du 14 février 2008, qu'un accord lui avait été donné afin qu'elle puisse faire une pause au cours de l'une des deux demi-journées, laquelle devait être inscrite sur le planning et durant laquelle le CDI devait être fermé.

10. De plus, en réponse à ses interrogations, l'inspecteur pédagogique régional, à l'occasion d'une inspection le 24 janvier 2008, a rappelé à Mme A qu'elle ne pouvait s'absenter du CDI au cours de la journée, même pour une courte pause. Ainsi, alors qu'avant 2009, elle ne bénéficiait pas encore de la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé, le refus de lui accorder l'intégralité des pauses qu'elle sollicitait et l'exigence qu'elles soient indiquées au planning, n'apparaît pas constitutif de pratiques discriminatoires ou de faits de harcèlement moral.

11. Par ailleurs, s'il résulte de l'instruction que le principal de l'établissement entre 2007 et 2010 a convoqué Mme A à plusieurs reprises en entretien et lui a adressé plusieurs courriers par lettres recommandées avec accusé de réception, ceux-ci étaient en rapport avec des insuffisances constatées dans la gestion du CDI, lesquelles ressortent également des rapports d'inspections pédagogiques réalisées à la même période par différents inspecteurs pédagogiques régionaux.

12. En outre, il n'est pas établi que Mme A ait dû assumer seule le déménagement du CDI, ni que l'accident de travail dont elle a été victime en 2005, et dont elle ne précise pas les circonstances, soit en lien avec une gestion déficiente du CDI durant son arrêt pour maladie.

13. Enfin, s'il est regrettable que dans un courrier daté du 28 mai 2002 adressé au recteur de l'académie de Nantes, le chef d'établissement ait alors qualifié de douteux les arrêts de travail de l'intéressée, ce fait, en raison de son caractère isolé, ne saurait être constitutif d'un harcèlement moral.

14. Il résulte de ce qui précède que les éléments avancés par Mme A, pris isolément ou dans leur ensemble, ne permettent pas de laisser présumer l'existence d'un harcèlement moral au sens des dispositions précitées ou de pratiques discriminatoires à raison de son état de santé ou de son handicap, quand bien même elle a vécu une situation de souffrance morale face à des relations dégradées avec son chef d'établissement.

15. Par suite, Mme A n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de l'Etat.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie sera adressée, pour information, à la rectrice de l'académie de Nantes.

Délibéré après l'audience du 20 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 mars 2024.

Le rapporteure,

C. MARTEL

Le président,

C. CANTIÉ La greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. DUMONTEIL

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