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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2103718

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2103718

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2103718
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 avril 2021, Mme B A, représentée par la SELARL Teissonnière-Topaloff-Lafforgue-Andreu Associés, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2021 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande tendant à la reconnaissance et à l'indemnisation des préjudices subis du fait de son exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français en Polynésie française ;

2°) de condamner l'Etat (CIVEN) à lui verser la somme de 328 391 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 7 juin 2019 et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation de ses préjudices ;

3°) dans l'hypothèse où le tribunal diligenterait une expertise médicale sur l'évaluation des préjudices, de mettre les frais d'expertise à la charge du CIVEN et de condamner ce dernier à lui verser une indemnité provisionnelle de 20 000 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle remplit les conditions légales lui permettant d'obtenir une indemnisation du CIVEN et bénéficie d'une présomption de causalité, dès lors qu'elle a séjourné dans une zone et à une période visées par l'article 2 de la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010, et qu'elle est porteuse d'une maladie figurant sur la liste annexée au décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- l'administration n'établit pas qu'elle a été exposée à une dose efficace inférieure à 1 millisievert (mSv) par an, de sorte que la présomption de causalité en sa faveur n'est pas renversée ;

- elle a subi des préjudices patrimoniaux temporaires, comprenant des dépenses de santé et frais divers, l'assistance d'une tierce personne et une perte de revenus ; des préjudices extrapatrimoniaux temporaires, comprenant un déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées, un préjudice esthétique et un préjudice moral lié à sa pathologie évolutive ; des préjudices patrimoniaux permanents, comprenant des dépenses de santé et frais divers et une incidence professionnelle ; des préjudices extrapatrimoniaux permanents, comprenant un déficit fonctionnel permanent, un préjudice d'agrément, un préjudice esthétique et un préjudice sexuel ; un préjudice moral lié au caractère évolutif de sa pathologie.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mai 2021, le CIVEN conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce qu'une expertise soit diligentée afin d'évaluer les préjudices de Mme A.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delohen,

- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, employée en qualité de secrétaire par le commissariat à l'énergie atomique, a été affectée sur l'atoll de Mururoa, site d'expérimentations nucléaires en Polynésie française, du 7 décembre 1982 au 25 janvier 1983 puis du 12 septembre au 20 octobre 1983. Elle a développé un cancer de la thyroïde, diagnostiqué en 2002. Le 7 juin 2019, Mme A a présenté une demande d'indemnisation sur le fondement de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français. Cette demande a été rejetée par une décision du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) en date du 2 février 2021. Mme A doit être regardée comme demandant au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 328 391 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait de son exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français en Polynésie française au cours de la période considérée.

2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français : " I. - Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi () ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La personne souffrant d'une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné : / () 2° Soit entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 en Polynésie française () ". Aux termes du V de l'article 4 de cette loi : " Ce comité examine si les conditions sont réunies. Lorsqu'elles le sont, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité () ". Enfin, il ressort de l'annexe du décret du 15 septembre 2014 relatif à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français que figure, au nombre des maladies radio-induites à l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010, le cancer du corps thyroïde pour une exposition pendant la période de croissance.

3. Il résulte des dispositions précitées que le législateur a entendu que, dès lors qu'un demandeur satisfait aux conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010 modifiée, il bénéficie de la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de sa maladie.

4. Pour rejeter la demande d'indemnisation présentée par Mme A, le CIVEN s'est fondé sur la circonstance que l'intéressée n'a pas été exposée à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français pendant sa période de croissance.

5. Il résulte de l'instruction que Mme A a été affectée en Polynésie française, dans les conditions mentionnées au point 1, alors qu'elle était âgée de vingt-deux ans. Pour justifier le rejet de sa demande, le CIVEN se prévaut notamment des courbes de croissances établies par l'INSERM sur la base d'une étude menée en 2018, qui retient que la croissance des filles se termine en général entre quatorze et seize ans, ainsi que des études scientifiques menées après l'accident de Tchernobyl, desquelles il ressort que la période de radio-sensibilité du corps thyroïde s'achève aux alentours de quinze ans et n'est plus significative au-delà de cet âge. Si Mme A fait valoir qu'il n'est pas démontré que sa croissance avait pris fin à l'âge de vingt-deux ans, elle n'apporte aucun élément suffisamment précis et probant au soutien de cette allégation et n'établit pas, en conséquence, que sa croissance n'était pas terminée lors de son affectation en Polynésie française. Dans ces conditions, eu égard à la nature de la pathologie en cause et dès lors que la croissance de l'intéressée était terminée à la date de son affectation en Polynésie française, le lien de causalité entre la pathologie dont souffre Mme A et son exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français ne peut être regardé comme étant établi.

6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit utile d'ordonner une expertise avant dire droit, Mme A n'est pas fondée à rechercher la responsabilité de l'Etat.

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

Le rapporteur,

D. DELOHENLe président,

C. CANTIÉ

La greffière,

F. MERLET

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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