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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2104038

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2104038

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2104038
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantEVENO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 9 avril 2021 et les 19 juin et 21 août 2023, M. A B, représenté par Me Eveno, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat et l'agence régionale de santé (ARS) des Pays de la Loire à lui verser la somme de 731 000 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices subis du fait de l'illégalité de l'arrêté du 5 octobre 2011 autorisant le transfert de son officine de pharmacie ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la responsabilité de l'administration est engagée en raison de l'illégalité fautive de l'arrêté litigieux pris par la directrice générale de l'ARS des Pays de la Loire le 5 octobre 2011 ;

- il a subi un préjudice financier résultant de la cessation de son activité pendant une période de douze mois ;

- il a également subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence.

Par des mémoires en défense enregistrés les 15 mai et 1er août 2023, l'ARS des Pays de la Loire conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce qu'une expertise soit ordonnée avant-dire droit pour évaluer les préjudices subis par M. B.

Elle soutient que :

- les préjudices invoqués par M. B ne sauraient être imputés au seul arrêté de transfert du 5 octobre 2011 ;

- l'intéressé s'est sciemment exposé à la survenance des préjudices dont il demande la réparation en ouvrant son officine alors que l'arrêté de transfert faisait l'objet de recours contentieux ;

- la période d'engagement de la responsabilité ne court qu'à compter du 26 mars 2015, date de radiation de M. B du tableau de l'ordre des pharmaciens, jusqu'à la date à laquelle une nouvelle autorisation de transfert de son officine lui a été octroyée, le 8 février 2016 ;

- la réalité des préjudices allégués n'est pas démontrée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delohen,

- les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public,

- et les observations de Me Eveno, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, pharmacien gérant d'une officine installée dans la galerie marchande d'un centre commercial situé avenue de l'Europe à Cholet, a sollicité le 3 février 2011 le transfert de son officine au 12, avenue de la Marne, dans le quartier dit C, sur le territoire de la même commune. Par un arrêté du 28 septembre 2011, remplacé par un arrêté du 5 octobre 2011 en raison d'une erreur matérielle, la directrice générale de l'agence régionale de santé (ARS) Pays de la Loire a autorisé ce transfert et lui a accordé une licence à cet effet. A la suite du recours contentieux exercé par un autre pharmacien, le tribunal a, par un jugement n° 1111515, 1201929 et 1111878 du 26 février 2015, annulé l'arrêté du 5 octobre 2011. L'appel interjeté contre ce jugement a été rejeté par un arrêt de la cour administrative d'appel de Nantes n° 15NT01269, 15NT01270, 15NT01514 du 12 janvier 2016. En exécution de ces décisions de justice, M. B a été radié du tableau de l'ordre des pharmaciens le 26 mars 2015 et n'a maintenu qu'une activité de parapharmacie dans sa nouvelle officine jusqu'à la délivrance d'une nouvelle autorisation de transfert de son officine. Le 14 décembre 2020, il a sollicité l'indemnisation de ses préjudices résultant de l'illégalité fautive de l'arrêté du 5 octobre 2011. L'administration a gardé le silence sur cette demande préalable. M. B doit être regardé comme demandant la condamnation de l'Etat à lui verser la somme de 731 000 euros en réparation des préjudices subis du fait de l'illégalité de l'arrêté du 5 octobre 2011.

Sur la responsabilité :

2. L'annulation de l'arrêté du 5 octobre 2011 précité, au motif que le transfert de l'officine de pharmacie de M. B méconnaissait les dispositions de l'article L. 5125-3 du code de la santé publique, est devenue définitive. Par suite, la délivrance de l'autorisation de transfert est constitutive d'une illégalité fautive et engage la responsabilité de l'Etat en vertu des dispositions de l'article L. 1432-2 du code de la santé publique.

3. L'ARS des Pays de la Loire fait valoir que M. B a procédé à l'ouverture de l'officine dont le transfert a été autorisé le 7 février 2012, date à laquelle il avait connaissance des requêtes en annulation déposées contre l'arrêté du 5 octobre 2011. Toutefois, alors qu'en dehors des cas limitativement prévus par la loi, un acte administratif demeure exécutoire même s'il fait l'objet d'un recours contentieux, M. B fait valoir sans être contesté que les dispositions de l'article L. 5125-19 du code de la santé publique prévoient une obligation de procéder à l'ouverture au public d'une officine dont le transfert a été autorisé dans un délai de deux ans à compter de la notification de l'arrêté de licence. De plus, il résulte de l'instruction que l'officine de M. B était le dernier commerce ouvert au sein de la galerie marchande du centre commercial Simply Market, laquelle a été définitivement fermée au cours de l'année 2015. Dans ces conditions, M. B, qui ne peut être regardé comme s'étant sciemment exposé à la survenance des préjudices dont il demande réparation, n'a commis aucune faute de nature à atténuer la responsabilité de l'Etat.

Sur les préjudices et la réparation :

4. L'indemnité susceptible d'être allouée à la victime d'un dommage causé par la faute de l'administration a pour seule vocation de replacer la victime, autant que faire se peut, dans la situation qui aurait été la sienne si le dommage ne s'était pas produit, c'est-à-dire, lorsque la faute résulte d'une décision illégale, si celle-ci n'était jamais intervenue. Si, dans ce cadre, l'annulation d'une autorisation d'ouverture de pharmacie peut conduire à l'indemnisation des frais engagés en pure perte à la suite de cette autorisation ainsi que, le cas échéant, des troubles qui ont pu en résulter dans les conditions d'existence du titulaire, elle fait obstacle, dès lors qu'elle a été prononcée pour des motifs de fond révélant qu'aucune autorisation n'aurait pu être délivrée, à ce que puisse être indemnisé le préjudice résultant de la perte de valeur du fonds de commerce constitué sur le fondement de cette autorisation illégale.

5. En premier lieu, dès lors que le transfert de l'officine de M. B au sein du quartier C ne pouvait être légalement autorisé, les éléments relatifs à l'exploitation de son officine sur ce site ne peuvent être pris en compte et il n'est pas fondé à demander l'indemnisation de la perte de valorisation de son fonds de commerce constitué sur le fondement de cette autorisation illégale.

6. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction qu'en conséquence de l'annulation de l'arrêté précité du 5 octobre 2011, le conseil régional de l'ordre des pharmaciens des Pays de la Loire a radié M. B du tableau de l'ordre le 25 mars 2015, ce qui a conduit à ce qu'il cesse de vendre des médicaments à compter de cette date, jusqu'au 7 mars 2016, date à laquelle M. B indique, sans être contredit, avoir pu reprendre son activité de pharmacie après la délivrance d'une nouvelle autorisation de transfert le 8 février 2016, la reconstitution des stocks de médicaments et la réembauche d'un personnel de pharmacie. Au cours de la période du 25 mars 2015 au 7 mars 2016, M. B n'a pu poursuivre qu'une activité limitée à la parapharmacie. Il a été de ce fait contraint de se séparer du personnel employé, lui occasionnant des coûts liés au licenciement et à la prise en charge de l'activité partielle pour un montant total de 135 212 euros, ainsi que cela est établi par un document d'expertise comptable produit par l'intéressé, et dont il est fondé à solliciter l'indemnisation.

7. En troisième lieu, le résultat net de l'activité de M. B au cours des deux exercices précédent le transfert de son officine, soit les années 2010 et 2011, s'établissait respectivement à 252 712 euros et 260 592 euros. Il sera fait une juste appréciation du préjudice correspondant à la perte de bénéfice au cours de la période du 25 mars 2015 au 7 mars 2016, compte tenu des résultats liés à la poursuite de l'activité de parapharmacie, en fixant à 250 000 euros la somme destinée à le réparer. En revanche, la réalité du préjudice lié au redémarrage de l'activité de M. B à compter du 7 mars 2016 n'est pas établie.

8. En quatrième lieu, M. B n'établit pas l'existence d'un lien direct entre l'illégalité fautive de l'arrêté du 5 octobre 2011 et les frais d'expertise comptable qu'il a dû engagés. En outre, il a été statué par les décisions de justice précitées sur les frais liés aux litiges relatifs à la décision de transfert de l'officine de M. B en cause, de sorte que celui-ci n'est pas fondé à se prévaloir d'un préjudice résultant des frais et honoraires d'avocat qu'il a dû engagés.

9. En dernier lieu, l'illégalité de la décision portant transfert de son officine de pharmacie et la cessation d'activité conséquente ont eu pour effet de soumettre M. B à des craintes légitimes relatives à la baisse de ses revenus, à la poursuite de son activité et à l'obligation de se séparer du personnel employé. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'il a subi à raison de la faute imputable à l'Etat en fixant à 4 000 euros la somme destinée à réparer ces chefs de préjudice.

10. Il résulte de ce qui précède que la demande d'expertise sollicitée par l'ARS des Pays de la Loire n'est pas utile et que l'Etat doit être condamné à verser à M. B la somme de 389 212 euros.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

11. M. B a droit aux intérêts au taux légal à compter du 21 novembre 2020, date de réception de sa demande préalable par l'administration. La capitalisation des intérêts a été demandée par le requérant dans sa requête enregistrée eu greffe le 9 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 21 novembre 2021, date à laquelle, pour la première fois, les intérêts étaient dus pour une année entière, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser, à ce titre, à M. B.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 389 212 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 21 novembre 2020. Les intérêts échus à la date du 21 novembre 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée à l'agence régionale de santé des Pays de la Loire.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère,

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 juillet 2024.

Le rapporteur,

D. DELOHENLe président,

C. CANTIÉ

La greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

C. DUMONTEIL

No 2104038

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