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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105536

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105536

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105536
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP CADORET-TOUSSAINT DENIS SAINT NAZAIRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 mai 2021 et le 21 avril 2023, la Communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'estuaire (CARENE), représentée par Me Naux, demande au tribunal :

1°) de condamner, in solidum, les sociétés Oceanis Ingénierie et Etablissements Louis Esneault à lui verser la somme de 303 065,97 euros, augmentée des intérêts au taux légal et capitalisés, en réparation des désordres affectant le carrelage de la piscine de la Bouletterie à

Saint-Nazaire ;

2°) de mettre à la charge des sociétés Oceanis Ingénierie et Etablissements Louis Esneault la somme de 3 000 en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le carrelage du bassin de natation de la piscine est affecté de désordres qui n'étaient pas apparents lors de la réception des travaux ;

- les désordres rendent l'ouvrage impropre à sa destination et portent atteinte à sa solidité ;

- les désordres sont imputables à la société Esneault (entrepreneur) et à la société Oceanis (maître d'œuvre) ;

- elle n'a pas commis de faute exonératoire dès lors qu'elle n'était pas tenue de faire intervenir un contrôleur technique ;

- les désordres lui ont causé un préjudice matériel de 303 065,97 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2023, la société Océanis Ingénierie, représentée par Me Gras, conclut :

1°) à ce que la demande de condamnation in solidum soit rejetée ;

2°) à titre subsidiaire, à ce que la société Etablissement Louis Esneault la garantisse des condamnations qui pourraient être prononcées à son encontre ;

3°) à ce que les sommes mises à sa charge soient ramenées à de plus justes proportions.

Elle fait valoir que :

- la société Esneault est responsable des désordres à hauteur de 60,5% et la communauté d'agglomération à hauteur de 5% ;

- la communauté d'agglomération est seulement fondée à réclamer la somme de 263 269,02 euros au titre des travaux de reprise.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance du 14 décembre 2018 par laquelle le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par M. A.

Vu :

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme El Mouats-Saint-Dizier,

- les conclusions de M. Simon, rapporteur public,

- et les observations de Me Du Penhoat, substituant Me Naux, représentant la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte d'engagement du 31 mars 2010, la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire a confié à la société Oceanis Ingénierie la maîtrise d'œuvre des travaux de rénovation du carrelage du bassin de natation de la piscine " la Bouletterie " à

Saint-Nazaire. Par un marché conclu le 23 juin 2010, les travaux de réfection ont été confiés à la société Etablissement Louis Esneault, qui a sous-traité les prestations d'étanchéité à la société IVEBAT Environnement. Les travaux ont été réceptionnés sans réserve le 21 septembre 2011. En juillet 2013, lors de la vidange du bassin, la communauté d'agglomération a constaté que le carrelage se décollait. La société Esneault a repris ce désordre à la demande la communauté d'agglomération. Le soufflage du carrelage est cependant réapparu en février 2015, en avril 2016 et en décembre 2016. Par une ordonnance du 19 février 2018, le juge des référés du tribunal administratif de Nantes, saisi par la communauté d'agglomération, a désigné M. A en qualité d'expert. Ce dernier a rendu son rapport définitif le 20 novembre 2018. Par la présente requête, la communauté d'agglomération demande l'indemnisation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison des désordres affectant le carrelage du bassin de natation sur le fondement de la garantie décennale des constructeurs.

Sur la responsabilité décennale des constructeurs :

2. Il résulte des principes qui régissent la garantie décennale des constructeurs que des désordres apparus dans le délai d'épreuve de dix ans, de nature à compromettre la solidité de l'ouvrage ou à le rendre impropre à sa destination dans un délai prévisible, engagent leur responsabilité, même s'ils ne se sont pas révélés dans toute leur étendue avant l'expiration du délai de dix ans.

En ce qui concerne le caractère décennal des désordres :

3. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de l'expert désigné par le juge des référés que, d'une part, le sol de la piscine comporte des zones de soufflage et de soulèvements des carrelages et que, d'autre part, les carrelages se décollent au niveau des bajoyers. Ces désordres, apparus dès 2013 et apparaissant malgré les interventions de la société Esneault, sont évolutifs et se situent sur l'ensemble du bassin, sans localisation spécifique. Les désordres causent un risque de coupures des usagers, notamment lorsqu'ils se tiennent debout, et portent atteinte à l'étanchéité du bassin. Dès lors, ces désordres rendent l'ouvrage impropre à sa destination et compromettent sa solidité. Par suite, les désordres constatés sont de nature à engager la responsabilité décennale des constructeurs.

En ce qui concerne l'imputabilité des désordres :

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que le soufflage du carrelage est en partie dû à l'absence de joints de fractionnement sur les bajoyers et à la distance trop importante entre les joints de fractionnement au sol. Ces défauts sont dus à un vice de conception dès lors que le cahier des clauses techniques particulières du marché ne prescrivait pas la pose des joints de fractionnement, à une mauvaise exécution des travaux et à un défaut de surveillance du chantier.

5. En second lieu, il résulte de l'instruction que le soufflage du carrelage est en partie dû à la circonstance que les travaux de réfection ont été réalisés sans procéder à la dépose des carrelages préexistants, ce qui a conduit à la migration de l'eau entre les bajoyers. La pose de carrelage a été décidée par la société Esneault en raison de l'adhérence des carreaux existants. Le désordre est également lié à la conception de l'ouvrage et au choix de la méthode de pose.

6. Il résulte de tout ce qui précède que les désordres sont imputables à la société Océanis en sa qualité de maître d'œuvre et à la société Esneault en sa qualité d'entrepreneur. Par suite, la communauté d'agglomération est fondée à demander la condamnation in solidum des sociétés Océanis et Esneault à réparer les conséquences dommageables des désordres affectant le carrelage du bassin de natation.

En ce qui concerne la faute exonératoire de la communauté d'agglomération de la région nazairienne de l'Estuaire :

7. Aux termes de l'article R. 111-38 du code de la construction et de l'habitation : " Sont soumises obligatoirement au contrôle technique prévu à l'article L. 111-23 les opérations de construction ayant pour objet la réalisation. / 1° D'établissements recevant du public, au sens de l'article R. 123-2, classés dans les 1ère, 2e et 3e catégories visées à l'article R. 123-19 / () Comportant des éléments en porte à faux de portée supérieure à 20 mètres ou des poutres ou arcs de portée supérieure à 40 mètres, ou comportant, par rapport au sol naturel, des parties enterrées de profondeur supérieure à 15 mètres ou des fondations de profondeur supérieure à 30 mètres, ou nécessitant des reprises en sous-œuvre ou des travaux de soutènement d'ouvrages voisins, sur une hauteur supérieure à 5 mètres. ". Aux termes de l'article L. 111-1 de ce code : " Au sens du présent livre, et sous réserve d'une définition particulière, on entend par : () 8° Construction : l'édification d'un bâtiment nouveau ou l'extension d'un bâtiment existant (). ".

8. Il est constant que la communauté d'agglomération n'a pas désigné de bureau de contrôle dont la mission est notamment de donner un avis sur les problèmes qui concernent la sécurité de l'ouvrage et la sécurité des personnes. Toutefois, les travaux objet du marché litigieux ne sont ni des travaux réalisés pour l'édification d'un bâtiment nouveau, ni des travaux réalisés pour l'extension d'un bâtiment existant. Dès lors, l'opération de construction litigieuse n'était pas soumise à l'obligation de contrôle technique. Par suite, la société Oceanis n'est pas fondée à soutenir que la communauté d'agglomération aurait commis une faute de nature à exonérer les constructeurs de leur responsabilité.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

9. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les travaux de reprise, consistant en la dépose de l'ensemble des carrelages et en la reprise conforme de l'ensemble des ouvrages, ont été estimés par l'expert, sur la base de devis réalisés par deux entreprises spécialisées, dont la société Esneault, à une somme de 199 446,23 euros hors taxe, à laquelle il convient d'ajouter 10% au titre de l'indemnisation des frais de maîtrise d'œuvre et de contrôle technique. La somme des travaux de réparation s'élève donc à 263 269,02 euros TTC.

10. En deuxième lieu, la communauté d'agglomération soutient que les travaux de reprise lui causeront un trouble de jouissance qu'elle estime à 1 000 euros par mois. Toutefois, la communauté d'agglomération ne produit aucune pièce à l'appui de ces allégations et n'établit pas la réalité de ce chef de préjudice.

11. En troisième lieu, il résulte de l'instruction que, dans l'attente des travaux de reprise, la communauté d'agglomération a dû faire réaliser des travaux urgents, localisés et provisoires sur les zones décollées. La communauté d'agglomération produit une facture d'un montant de

11 520 euros TTC pour des travaux réalisés en juillet 2019. Si elle a droit à être indemnisée de cette somme, elle n'est pas fondée à réclamer une somme au titre des travaux de reprise qu'elle a fait réaliser en régie dès lors qu'elle ne démontre pas qu'elle a supporté un surcoût.

12. En quatrième lieu, il résulte de l'instruction que les travaux de réparation rendront nécessaire la vidange du bassin, dont le prix est évalué à 2 100 euros. D'une part, il résulte de l'instruction que la communauté est tenue de réaliser une vidange annuelle et que les opérations d'expertise ont été tenues, en février 2018, à l'occasion de la vidange réglementaire effectuée par la communauté d'agglomération. D'autre part, il est constant que la vidange réalisée pendant les travaux de réparation aura pour effet de retarder la date à laquelle la communauté d'agglomération sera tenue d'en faire une nouvelle. Dans ces conditions, l'expert a retenu que les travaux de réparation ne rendront nécessaire qu'une vidange et demi supplémentaire par rapport à ce que la communauté est tenue de faire. Par suite, la communauté d'agglomération est seulement fondée à demander une somme de 3 150 euros.

13. En dernier lieu, la communauté d'agglomération demande l'indemnisation des honoraires d'avocat qu'elle a exposés afin d'assurer la défense de ses intérêts durant les opérations d'expertise. La communauté d'agglomération produit des factures entre les mois de janvier et d'octobre 2018 pour un montant de 4 254,39 euros. Ces factures sont rattachées au coût supporté par la communauté d'agglomération pendant les opérations d'expertise. Par suite, elle est fondée à réclamer cette somme.

14. Il résulte de ce qui précède que la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire est fondée à demander la condamnation in solidum des sociétés Oceanis et Esneault à lui verser une somme de 282 193,41 euros.

15. La communauté d'agglomération a droit aux intérêts de la somme de

282 193,41 euros à compter de la date d'enregistrement de sa requête au tribunal. La capitalisation des intérêts a été demandée à cette date. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du

18 mai 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais d'expertise :

16. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".

17. Les frais et honoraires d'expertise ont été taxés et liquidés à la somme totale de 8 622,56 euros par ordonnance du président du tribunal administratif de Nantes du

14 décembre 2018. Il y a lieu de mettre ces frais à la charge, in solidum, de la société Etablissement Louis Esneault et de la société Oceanis.

Sur l'appel en garantie de la société Oceanis Ingénierie :

18. Dans le cadre d'un litige né de l'exécution de travaux publics, le titulaire du marché peut rechercher la responsabilité quasi délictuelle des autres participants à la même opération de construction avec lesquels il n'est lié par aucun contrat, notamment s'ils ont commis des fautes qui ont contribué à l'inexécution de ses obligations contractuelles à l'égard du maître d'ouvrage, sans devoir se limiter à cet égard à la violation des règles de l'art ou à la méconnaissance de dispositions législatives et réglementaires. Il peut en particulier rechercher leur responsabilité du fait d'un manquement aux stipulations des contrats qu'ils ont conclus avec le maître d'ouvrage.

19. En premier lieu, il résulte de l'instruction que les désordres affectant les carrelages du bassin sont dus à l'exécution non-conforme des prescriptions techniques par la société Esneault qui n'a pas posé suffisamment de joints de fractionnement et qui n'a pas déposé les carrelages existants.

20. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction que les désordres sont dus à un vice de conception et à un défaut de surveillance de la société Oceanis Ingénierie qui a commis des fautes dans la rédaction du CCTP et a validé les méthodes de pose non conformes.

21. Compte tenu des fautes ainsi à l'origine des désordres affectant les carrelages du bassin de natation, il sera fait une juste appréciation de la part de responsabilité de la société Esneault dans l'apparition des désordres en la fixant à 60% et de la part de responsabilité de la société Oceanis en la fixant à 40%.

22. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit dans cette mesure aux conclusions d'appel en garantie formées par la société Oceanis.

Sur les frais liés au litige :

23. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de la communauté d'agglomération qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

24. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge des sociétés Oceanis et Etablissement Louis Esneault une somme de 1 500 euros chacune à verser à la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Les sociétés Oceanis et Etablissements Louis Esneault sont condamnées, in solidum, au paiement d'une indemnité de 282 193,41 euros à la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire. Cette somme portera intérêt au taux légal à compter du 18 mai 2021. Les intérêts échus sur cette somme à compter du 18 mai 2022 puis à chaque échéance annuelle ultérieure à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire

eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les frais et honoraires d'expertise, liquidés et taxés à la somme de 8 622,56 euros, sont mis à la charge définitive de la société Etablissement Louis Esneault et de la société Oceanis.

Article 3 : La société Etablissements Louis Esneault est condamnée à garantir la société Océanis à hauteur de 60% des condamnations prononcées aux articles 1 et 2.

Article 4 : Les sociétés Etablissements Louis Esneault et Océanis verseront à la communauté d'agglomération une somme de 1 500 euros chacune au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à la communauté d'agglomération de la région nazairienne et de l'Estuaire, à la société Oceanis Ingénierie et à la société Etablissements Louis Esneault.

Délibéré après l'audience du 12 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Jégard, premier conseiller,

Mme El Mouats-Saint-Dizier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

La rapporteuse,

M. EL MOUATS-SAINT-DIZIER

La présidente,

S. RIMEULa greffière,

E. HAUBOIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre

les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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