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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105783

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105783

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105783
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantJAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 mai 2021 et 19 janvier 2024, M. A D, représenté par Me Jaud, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme correspondant à la solde qu'il aurait dû continuer à percevoir, assortie des indemnités qui auraient dû lui être allouées, ainsi qu'à reconstituer sa carrière, en ce compris les droits à pension ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence, outre les intérêts de droit à compter du 8 novembre 2019, date de réception de sa réclamation préalable ;

3°) à titre subsidiaire, d'ordonner avant dire droit une expertise médicale ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de dénonciation de son contrat d'engagement n'a pas été signée par une autorité habilitée, est intervenue à l'issue d'une procédure irrégulière et n'est pas suffisamment motivée ;

- elle repose sur des faits matériellement inexacts et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- l'illégalité de cette décision est de nature à engager la responsabilité pour faute de l'Etat à son égard ;

- il a subi des préjudices patrimoniaux résultant de pertes de revenus ou, à tout le moins, d'une perte de chance dans le déroulement de sa carrière militaire ;

- il a également subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 septembre 2023 et 27 février 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucune faute n'est imputable à l'Etat ;

- la demande présentée au titre du préjudice financier est irrecevable dès lors que ce chef de préjudice n'est pas chiffré ;

- M. D ne démontre pas la réalité des préjudices qu'il invoque.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2008-961 du 12 septembre 2008 ;

- l'arrêté du 20 décembre 2012 relatif à la détermination et au contrôle de l'aptitude médicale à servir du personnel militaire ;

- l'arrêté du 24 février 2015 portant délégation de pouvoir du ministre de la défense en matière de décisions individuelles concernant les militaires engagés ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Martel,

- les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public,

- et les observations de Me Jaud, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D a souscrit, le 2 avril 2019, un contrat d'engagement au sein du 11ème régiment d'artillerie de marine en tant qu'engagé volontaire de l'armée de terre au grade de soldat de 1ère classe pour une durée de trois ans, avec une période probatoire de six mois. Au mois de mai 2019, il s'est blessé au tibia gauche lors d'une séance d'entraînement militaire. Par un certificat médical en date du 15 mai 2019, un médecin militaire l'a déclaré inapte médicalement à exercer les fonctions militaires. Par une décision du 15 mai 2019, le commandant du 11ème régiment d'infanterie et de marine a dénoncé le contrat d'engagement de M. D pour inaptitude médicale. M. D a été rayé des contrôles le 17 mai 2019. Par une demande du 8 novembre 2019, l'intéressé a sollicité la réparation des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux qu'il estime avoir subis du fait de la dénonciation de son contrat d'engagement. A défaut de réponse dans le délai de deux mois, sa demande a été implicitement rejetée. Le 5 février 2020,

M. D a formé le recours administratif préalable obligatoire contre cette décision devant la commission de recours des militaires. Ce recours a fait l'objet d'une décision implicite de rejet à laquelle a été substituée, le 2 juin 2021, une décision expresse de rejet de sa demande indemnitaire. M. D demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme correspondant à la solde qu'il aurait dû continuer à percevoir assortie des indemnités qui auraient dû lui être allouées, à reconstituer sa carrière, en ce compris les droits à pension, ainsi qu'à lui verser la somme de 20 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence causés par la faute qu'il impute à l'Etat à raison de la dénonciation de son contrat d'engagement.

Sur le principe de la responsabilité :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 8 du décret du 12 septembre 2008 relatif aux militaires engagés, dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision litigieuse : " () Au cours de la période probatoire, quelle qu'en soit la durée, le contrat peut être dénoncé unilatéralement par chacune des parties. Lorsque le contrat est dénoncé par le ministre de la défense, ou le ministre de l'intérieur pour les militaires engagés de la gendarmerie nationale, il l'est par décision motivée () ". Aux termes de l'article 23 de ce décret : " Le ministre de la défense ou le ministre de l'intérieur pour les militaires engagés de la gendarmerie nationale peut, par arrêté, déléguer en matière de décisions individuelles les pouvoirs qu'il tient au titre des articles 3, 7, 8, 19 et 20 du présent décret aux commandants de formation administrative ainsi qu'aux autorités dont ils relèvent. Ces délégataires peuvent déléguer leurs signatures à un ou plusieurs de leurs subordonnés pour la souscription et le renouvellement de contrat, le renouvellement et la prolongation de la période probatoire, la dénonciation et la résiliation d'office de contrat () " Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 24 février 2015 portant délégation de pouvoir du ministre de la défense en matière de décisions individuelles concernant les militaires engagés : " En application des dispositions de l'article 23 du décret du 12 septembre 2008 susvisé, les autorités désignées ci-après reçoivent délégation de pouvoirs du ministre de la défense en matière de décisions individuelles énumérées ci-dessous intéressant les militaires engagés relevant de leur autorité ou qu'elles administrent. "

3. Aux termes de l'article 3 de l'arrêté précité, ont reçu délégation de pouvoirs les commandants de formations administratives concernant la dénonciation d'engagement d'un militaire du rang durant la période probatoire prévue à l'article 8 du décret du 12 septembre 2008. Par une décision du 25 juillet 2018, le colonel B, commandant du 11ème RIMA où était affecté M. D, a délégué sa signature au capitaine C, signataire de la décision portant dénonciation de l'engagement de l'intéressé, pour signer notamment tout acte en matière de gestion des ressources humaines. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision litigieuse vise les textes sur lesquels elle se fonde ainsi que les circonstances de faits propres à la situation du requérant. Par suite, cette décision est suffisamment motivée.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. "

6. Il résulte de l'instruction que la décision litigieuse, qui repose sur le constat de l'inaptitude médicale de M. D, a été prise en considération de sa personne. Dès lors, il résulte des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration précité qu'elle devait être précédée d'une procédure contradictoire. Il est constant, qu'alors que la décision litigieuse est intervenue le jour même où le médecin militaire a conclu à l'inaptitude médicale de M. D, l'intéressé n'a pas été averti, en temps utile, de l'intention de l'autorité administrative de prendre la mesure en cause. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que cette décision est entachée d'un vice de procédure l'ayant privé d'une garantie.

7. En quatrième lieu, l'article L. 4132-1 du code de la défense : " Nul ne peut être militaire : () / 3° S'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 20 décembre 2012 visé ci-dessus : " L'article L. 4132-1 du code de la défense dispose que nul ne peut être militaire s'il ne présente les aptitudes exigées pour l'exercice de la fonction. Cette exigence englobe non seulement les compétences techniques nécessaires pour tenir un emploi, mais aussi les aptitudes physique, mentale et médicale (cette dernière incluant l'aptitude psychique). () / Le médecin des armées (y compris le praticien réserviste) est responsable de la détermination de l'aptitude médicale ()Le médecin des armées peut décider d'une inaptitude en fondant ses conclusions sur les éléments objectifs du bilan médical et sur l'estimation d'un risque pour l'individu ou la collectivité, basée sur sa connaissance des pathologies mais aussi sur celle du milieu militaire et des contraintes liées aux activités et situations d'exception imposées par ce statut () ". Enfin, l'article 7 du même arrêté dispose : " () Au cours de la période probatoire, la découverte d'une affection médicale préexistante à l'engagement, qu'elle soit méconnue ou cachée par le candidat, doit conduire le médecin des armées à reconsidérer l'aptitude médicale. / Dans cette période, le constat d'une affection médicale motivant une décision d'inaptitude définitive peut entraîner la dénonciation par le commandement du contrat signé avec le militaire ".

8. Il résulte de l'instruction que, par un certificat du 15 mai 2019, le médecin militaire de l'antenne médicale de Saint-Aubin-du-Cormier a conclu à l'inaptitude générale au service de M. D. Si le requérant soutient que cette inaptitude n'était que temporaire, se prévalant d'un certificat médical de son médecin traitant du 9 août 2019 faisant état de sa guérison à la suite d'un repos effectif depuis mai 2019, ce médecin précise également que la gonalgie gauche

péri-rotulienne et la périostite tibiale gauche dont il a souffert d'avril à mai 2019 sont des pathologies sportives en lien avec des pratiques physiques comme les entraînements en milieu militaire alors pratiqués. Ce médecin, qui n'est pas un médecin militaire et qui ne se prononce pas sur l'aptitude au service de l'intéressé, n'exclut pas le risque de récidive. Par suite et au vu de l'ensemble des éléments médicaux précités, M. D n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige reposerait sur des faits matériellement inexacts ni qu'elle serait entachée d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. D est seulement fondé à se prévaloir de la faute résultant de l'irrégularité de la procédure suivie, qui est de nature à engager la responsabilité de l'Etat à son égard.

Sur la réparation :

10. Si l'intervention d'une décision illégale peut constituer une faute susceptible d'engager la responsabilité de l'Etat, elle ne saurait donner lieu à réparation si, dans le cas d'une procédure régulière, la même décision aurait pu légalement être prise.

11. Ainsi qu'il a dit précédemment, la décision par laquelle l'administration a dénoncé le contrat d'engagement, motivée par l'inaptitude médicale de l'intéressé, est intervenue au terme d'une procédure irrégulière. Toutefois, M. D n'établit pas que ce motif repose sur des faits matériellement inexacts ou est entaché d'une erreur d'appréciation. Par suite, alors que la même décision aurait pu être prise à l'issue d'une procédure régulière, les préjudices qu'aurait subis le requérant du fait de l'illégalité de la décision portant dénonciation de son contrat d'engagement ne peuvent être regardés comme la conséquence du vice dont cette décision était entachée. Dès lors, les conclusions indemnitaires de M. D doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

7. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce qu'une somme soit mise à ce titre à la charge de l'Etat, qui n'a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Jaud et au ministre des Armées.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

Mme Martel, première conseillère

M. Delohen, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

La rapporteure,

C. MARTEL

Le président,

C. CANTIÉLa greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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