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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2107635

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2107635

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2107635
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantIPSO FACTO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 juillet 2021 et 14 mars 2024, M. D C, représenté par Me Parent, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 décembre 2020 par laquelle la ministre des armées a rejeté sa demande tendant à la concession d'une pension militaire d'invalidité pour des " acouphènes gauches permanents " et des " séquelles de barotraumatisme - Hypoacousie bilatérale ", ainsi que la décision du 28 avril 2021 par laquelle la commission de recours de l'invalidité a rejeté son recours administratif préalable obligatoire ;

2°) d'enjoindre au ministre des armées de prendre une nouvelle décision relative à son taux d'invalidité résultant de ses acouphènes gauches permanents en le réévaluant à 20 %, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'ordonner une expertise médicale afin de déterminer si les acouphènes gauches dont il souffre sont en lien avec l'accident survenu le 19 juin 1992 et de fixer les taux des infirmités en lien avec l'hypoacousie bilatérale et les acouphènes gauches ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ont été signées par une autorité incompétente ;

- la décision du 28 avril 2021 est insuffisamment motivée ;

- la décision du 28 avril 2021 est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle :

* il est reconnu que le type d'accident qu'il a subi est générateur d'acouphènes et l'imputabilité au service des troubles dont il fait état, en l'absence d'autre traumatisme pouvant les expliquer, ne pouvait être remise en cause,

* ses acouphènes sont imputables au service et résultent de l'accident de barotraumatisme survenu le 19 juin 1992.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 février 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les conclusions de la requête de M. C dirigées contre la décision du 22 décembre 2020 sont irrecevables et que les moyens de la requête sont infondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 2 avril 2024 à 12 heures par une ordonnance du 19 mars 2024.

Un mémoire, enregistré le 29 mars 2024, a été produit par le ministre des armées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pons,

- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 13 avril 1964, s'est engagé dans l'armée de terre du 1er septembre 1989 au 1er avril 2022, date de sa radiation des cadres. Il bénéficie d'une pension militaire d'invalidité concédée par un arrêté du ministre de la défense du 29 décembre 2014, au taux d'invalidité de 30%, à compter du 26 juillet 2014, pour des " séquelles de fracture tassement de L1 traitée par arthrodèse. Lombalgies permanentes. Nette raideur dorso-lombaire. Perte des inflexions latérales. Signes de Lasègue bilatéral de 40° ". Par deux demandes, l'intéressé a sollicité une pension militaire d'invalidité pour la prise en compte de deux nouvelles infirmités relatives à son épaule gauche ainsi qu'au titre d'une " surdité qui augmente chaque année " qu'il rattache à des évènements survenus en service. Il a obtenu une pension militaire d'invalidité concédée par un arrêté de la ministre des armées du 7 juillet 2020 au taux global de 45%, à compter du 26 juin 2018, pour l'infirmité pensionnée au titre de l'arrêté du 29 décembre 2014 et pour des " séquelles de luxation acromio-claviculaire gauche chez un droitier " au taux de 10% + 5. M. C a formé le 12 janvier 2021 un recours administratif préalable obligatoire devant la commission de recours de l'invalidité, pour contester la fiche descriptive des infirmités du 15 décembre 2020 en tant que cette dernière a rejeté sa demande tendant à ce que lui soit concédée une pension militaire d'invalidité au titre de ses infirmités concernant des " acouphènes gauches permanents " et des " séquelles de barotraumatisme - Hypoacousie bilatérale ". Par une décision du 28 avril 2021, la commission de recours de l'invalidité a rejeté le recours de l'intéressé. M. C demande au tribunal l'annulation de cette décision et de la décision du 15 décembre 2020.

Sur l'objet du litige :

2. Lorsqu'il est saisi d'un litige en matière de pensions militaires d'invalidité, il appartient au juge administratif, en sa qualité de juge de plein contentieux, de se prononcer sur les droits de l'intéressé en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction, et aussi, le cas échéant, d'apprécier, s'il est saisi de moyens en ce sens ou au vu de moyens d'ordre public, la régularité de la décision en litige.

3. Aux termes de l'article 51 de la loi du 13 juillet 2018 relative à la programmation militaire pour les années 2019 à 2025, qui a modifié l'article L. 711-2 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre : " les recours contentieux contre les décisions individuelles prises en application du livre Ier et des titres Ier à III du livre II sont précédés d'un recours administratif préalable () ". Pour son application, le décret du 29 décembre 2018 a institué auprès du ministre de la défense et du ministre chargé du budget une commission de recours de l'invalidité chargée d'examiner les recours administratifs formés à l'encontre de ces décisions individuelles. Le nouvel article R. 711-1 du code dispose ainsi que l'exercice des recours administratifs doit obligatoirement précéder tout recours contentieux " à peine d'irrecevabilité ". En vertu de l'article R. 711-15 : " Dans un délai de quatre mois à compter de sa saisine, la commission notifie à l'intéressé sa décision prise sur le recours, qui se substitue à la décision contestée. L'absence de décision notifiée à l'expiration du délai de quatre mois vaut décision de rejet du recours formé devant la commission ".

4. Il résulte de ces dispositions, entrées en vigueur le 1er novembre 2019, que, pour les décisions individuelles entrant dans son champ d'application, les décisions prises sur le recours administratif préalable obligatoire se substituent aux décisions initiales et sont seules susceptibles de faire l'objet d'un recours contentieux, selon les modalités précitées. Cette substitution ne fait toutefois pas obstacle à ce que soient invoqués à leur encontre des moyens tirés de la méconnaissance de règles de procédure applicables aux décisions initiales qui, ne constituant pas uniquement des vices propres à ces décisions, sont susceptibles d'affecter la régularité des décisions soumises au juge.

5. En l'espèce, la décision du 28 avril 2021 de la commission de recours de l'invalidité ayant rejeté la demande de M. C tendant à ce que lui soit concédée une pension militaire d'invalidité au titre de ses infirmités concernant des " acouphènes gauches permanents " et des " séquelles de barotraumatisme - Hypoacousie bilatérale " s'est substituée à la décision de la ministre des armées du 15 décembre 2020. Par suite, le ministre des armées est fondé à soutenir que les conclusions de la requête de M. C dirigées contre la décision du 15 décembre 2020 sont irrecevables.

Sur le droit à pension :

6. En premier lieu, la décision du 28 avril 2021 a été signée par M. B A, contrôleur général des armées, nommé président de la commission de recours de l'invalidité pour une durée de deux ans par un arrêté interministériel du 28 novembre 2019, publié au Journal officiel de la République française le 1er décembre 2019. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de son signataire manque en fait.

7. En deuxième lieu, eu égard à l'office du juge, le moyen tiré de ce que la décision en litige serait insuffisamment motivée ne peut qu'être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre, dans sa version applicable au litige : " Ouvrent droit à pension :1° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'événements de guerre ou d'accidents éprouvés par le fait ou à l'occasion du service ; 2° Les infirmités résultant de maladies contractées par le fait ou à l'occasion du service ; 3° L'aggravation par le fait ou à l'occasion du service d'infirmités étrangères au service ; 4° Les infirmités résultant de blessures reçues par suite d'accidents éprouvés entre le début et la fin d'une mission opérationnelle, y compris les opérations d'expertise ou d'essai, ou d'entraînement ou en escale, sauf faute de la victime détachable du service. ". Aux termes de l'article L. 121-4 du même code : " Les pensions sont établies d'après le taux d'invalidité résultant de l'application des guides barèmes mentionnés à l'article L. 125-3. Aucune pension n'est concédée en deçà d'un taux d'invalidité de 10 %. ".

9. S'il ne peut prétendre au bénéfice de la présomption légale d'imputabilité, le demandeur de la pension doit apporter la preuve de l'existence d'une relation certaine et directe de cause à effet entre l'affection qu'il invoque et les circonstances particulières du service à l'origine de l'affection. Cette preuve ne saurait résulter de la seule circonstance que l'infirmité soit apparue durant le service, ni d'une hypothèse médicale, ni d'une vraisemblance, ni d'une probabilité, aussi forte soit-elle, ni des conditions générales de service partagées par l'ensemble des militaires servant dans la même unité.

10. D'une part, il résulte de l'instruction que, dans son rapport établi le 15 octobre 2020, l'expert médical ayant examiné M. C relève que : " l'examen des oreilles sous microscope optique () ne retrouve aucune anomalie au niveau des tympans. Les conduits auditifs sont parfaitement perméables ". Après un examen audiométrique en cabine insonorisée, il note une perte auditive moyenne de 26,25 décibels pour l'oreille droite et de 31,25 décibels pour l'oreille gauche et souligne que : " les deux éléments de l'invalidité sont en relation directe et certaine avec le barotraumatisme du 19 juin 1992, sur une oreille qui présentait certainement à l'incorporation une fragilité endocochléaire " en concluant à un taux d'invalidité suivant le tableau d'évaluation pour l'hypoacousie de 2 %. Dans son avis du 9 novembre 2020, le médecin chargé des pensions militaires d'invalidité est en accord avec l'expert médical sur le taux d'invalidité de 2% afférent à cette infirmité. Le compte rendu du 17 février 2021 relevant, pour l'intéressé, " des effets très envahissants et allant croissant du déficit auditif et des acouphènes dont il souffre ", n'est pas de nature à remettre en cause les expertises concordantes des 15 octobre 2020 et 9 novembre 2020. Dans ces conditions, en rejetant la demande de M. C tendant à ce que lui soit concédée une pension militaire d'invalidité au titre de son infirmité résultant de " séquelles de barotraumatisme - Hypoacousie bilatérale ", la commission de recours de l'invalidité n'a pas méconnu les dispositions précitées.

11. D'autre part, il résulte de l'instruction que, dans son rapport établi le 15 octobre 2020, l'expert médical a évalué l'infirmité résultant des " acouphènes gauches permanents " dont souffre M. C à un taux de 20 %. Dans son avis du 9 novembre 2020, le médecin chargé des pensions militaires d'invalidité, en désaccord avec l'expert médical, évalue l'infirmité en cause à un taux de 10 %, en l'absence de retentissement sur l'état général, moral et psychique du requérant. La commission de recours de l'invalidité a relevé, pour rejeter la demande de l'intéressé, que " le médecin conseil expert de la sous-direction des pensions a ainsi conclu que l'acouphène ne pouvait, faute de preuve et faute pour M. C de bénéficier du régime de présomption, être regardé comme imputable au service ". Toutefois, il résulte de l'instruction que le requérant a été victime d'un accident le 19 juin 1992, à l'issue d'un exercice de franchissement en caisson au camp de Mourmelon, à l'issue duquel il s'est plaint des oreilles et d'un défaut d'audition. L'expert médical, assisté dans son examen par un médecin ORL spécialisé dans les surdités médicales dans le service ORL de la Pitié-Salpêtrière, souligne que : " les deux éléments de l'invalidité sont en relation directe et certaine avec le barotraumatisme du 19 juin 1992, sur une oreille qui présentait certainement à l'incorporation une fragilité endocochléaire ". En outre, les éléments du dossier de l'intéressé ne mettent en évidence aucune trace d'acouphènes avant le barotraumatisme du 19 juin 1992. Dans ces conditions, M. C doit être regardé comme apportant la preuve que son infirmité résultant des " acouphènes gauches permanents " dont il souffre est, à la date de sa demande de pension, imputable au service au taux de 20 %, comme l'a estimé l'expert.

12. Il résulte de ce qui précède qu'alors que l'expertise médicale sollicitée n'apparait pas utile eu égard à ce qui a été dit précédemment, M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 28 avril 2021 de la commission de recours de l'invalidité en tant qu'elle a rejeté sa demande tendant à la concession d'une pension militaire d'invalidité pour des " acouphènes gauches permanents ".

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

13. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le ministre des armées prenne une nouvelle décision relative au taux d'invalidité de M. C résultant de ses " acouphènes gauches permanents ", en l'évaluant au taux de 20 %. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. C d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision en date du 28 avril 2021 de la commission de recours de l'invalidité est annulée en tant qu'elle porte rejet de la demande de M. C tendant à la concession d'une pension militaire d'invalidité pour des " acouphènes gauches permanents ".

Article 2 : Il est enjoint au ministre des armées de prendre une nouvelle décision relative au taux d'invalidité de M. C résultant de ses " acouphènes gauches permanents ", en l'évaluant au taux de 20 %, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. C la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

M. Pons, premier conseiller,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le rapporteur,

F. PONS

Le président,

C. CANTIÉLa greffière,

C. DUMONTEIL

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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