mardi 13 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2113363 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 26 novembre 2021, M. B A, représenté par la SELARL Teissonniere-Topaloff-Lafforgue-Andreu Associés, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 27 septembre 2021 par laquelle le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande d'indemnisation ;
2°) de condamner le CIVEN à lui verser la somme de 489 797 euros en indemnisation des préjudices subis, outre les intérêts de droit à compter du 28 août 2019, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette date ;
3°) dans l'hypothèse où le tribunal diligenterait une expertise médicale sur l'évaluation du dommage corporel consécutif à la pathologie imputable à l'expositions aux rayonnements ionisants, de mettre les frais d'expertise à la charge du CIVEN et de condamner ce dernier à lui verser une indemnité provisionnelle de 40 000 euros ;
4°) de mettre à la charge du CIVEN la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les conditions légales d'indemnisation sont remplies dès lors qu'il a séjourné dans une zone et à une période visées par l'article 2 de la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010, et qu'il est porteur d'une maladie figurant sur la liste établie dans le décret n° 2010-653 du 11 juin 2010 ;
- le CIVEN n'établit pas qu'il a été exposé, au cours de son affectation à Mururoa, à une dose inférieure à 1 millisievert (mSv) par an ;
- au cours de la période de son affectation au centre d'expérimentation du Pacifique à Mururoa et Hao, 22 tirs nucléaires souterrains y ont été réalisés ; les fuites post-forage de ces essais souterrains étaient fréquentes ;
- il était donc nécessairement soumis à un risque de contamination interne par inhalation ou ingestion de poussières et de gaz radioactifs ;
- les mesures de sécurité et de contrôle pour détecter la contamination des personnels à la suite des tirs nucléaires atmosphériques ont été insuffisantes :
- le CIVEN doit donc indemniser les préjudices résultant de ses pathologies radio-induites, pour un montant évalué à 489 797 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 20 janvier 2022, le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires conclut au rejet de la requête. Il soutient que la responsabilité de l'Etat n'est pas engagée à l'égard du requérant.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la santé publique ;
- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;
- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;
- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;
- le code de justice administrative ;
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Martel,
- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public,
Considérant ce qui suit :
1. M. A, né le 14 octobre 1950, mécanicien-machine, a été affecté sur le site d'expérimentations nucléaires français en Polynésie à Hao et à Mururoa du 5 février 1977 au 14 août 1979. En 1992, lui a été diagnostiqué un cancer du côlon, puis en 2016 lui ont été diagnostiqués des cancers cutanés. Il a présenté, auprès du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), une demande d'indemnisation, qui a été rejetée par une décision du 27 septembre 2021. M. A doit être regardé comme demandant au tribunal de condamner l'Etat à réparer les préjudices qu'il estime imputables à des pathologies radio-induites.
Sur la responsabilité de l'Etat :
2. Aux termes de l'article 1er de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français : " I. Toute personne souffrant d'une maladie radio-induite résultant d'une exposition à des rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d'Etat conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale peut obtenir réparation intégrale de son préjudice dans les conditions prévues par la présente loi. () ". Aux termes de l'article 2 de cette même loi : " La personne souffrant d'une pathologie radio-induite doit avoir résidé ou séjourné : / 1° Soit entre le 13 février 1960 et le 31 décembre 1967 au Centre saharien des expérimentations militaires, ou entre le 7 novembre 1961 et le 31 décembre 1967 au Centre d'expérimentations militaires des oasis ou dans les zones périphériques à ces centres ; / 2° Soit entre le 2 juillet 1966 et le 31 décembre 1998 en Polynésie française. / () ". Aux termes du I de l'article 4 de la même loi : " I. - Les demandes individuelles d'indemnisation sont soumises au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires () ". L'article 4, V de cette loi dispose, dans sa rédaction issue de l'article 232 de la loi du 28 décembre 2018 de finances pour 2019 : " Ce comité examine si les conditions sont réunies. Lorsqu'elles le sont, l'intéressé bénéficie d'une présomption de causalité, à moins qu'il ne soit établi que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants fixée dans les conditions prévues au 3° de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique ".
3. Aux termes de l'article L. 1333-2 du code de la santé publique : " Les activités nucléaires satisfont aux principes suivants : () 3° Le principe de limitation, selon lequel l'exposition d'une personne aux rayonnements ionisants résultant d'une de ces activités ne peut porter la somme des doses reçues au-delà des limites fixées par voie réglementaire () ". Son article R. 1333-11 dispose : " I.- Pour l'application du principe de limitation défini au 3° de l'article L. 1333-2, la limite de dose efficace pour l'exposition de la population à des rayonnements ionisants résultant de l'ensemble des activités nucléaires est fixée à 1 mSv par an, à l'exception des cas particuliers mentionnés à l'article R. 1333-12. () ".
4. Il résulte des dispositions de la loi 5 janvier 2010 citées au point 2 que le législateur a entendu que, dès lors qu'un demandeur satisfait aux conditions de temps, de lieu et de pathologie prévues par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010 modifiée, il bénéficie de la présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenance de sa maladie. Cette présomption ne peut être renversée que si l'administration établit que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv. Si, pour le calcul de cette dose, l'administration peut utiliser les résultats des mesures de surveillance de la contamination tant interne qu'externe des personnes exposées, qu'il s'agisse de mesures individuelles ou collectives en ce qui concerne la contamination externe, il lui appartient de vérifier, avant d'utiliser ces résultats, que les mesures de surveillance de la contamination interne et externe ont, chacune, été suffisantes au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé. En l'absence de mesures de surveillance de la contamination interne ou externe et en l'absence de données relatives au cas des personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour, il appartient à l'administration de vérifier si, au regard des conditions concrètes d'exposition de l'intéressé précisées ci-dessus, de telles mesures auraient été nécessaires. Si tel est le cas, l'administration ne peut être regardée comme rapportant la preuve de ce que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par l'intéressé a été inférieure à la limite de 1 mSv.
5. Il résulte de l'instruction que M. A a séjourné dans les lieux et pendant une période définie par l'article 2 de la loi du 5 janvier 2010. Les pathologies dont il souffre, à savoir un cancer du côlon et des cancers cutanés, figurent sur la liste annexée au décret du 15 septembre 2014 relatif à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes d'essais nucléaires français. Il bénéficie donc d'une présomption de causalité entre l'exposition aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français et la survenue de ses maladies.
6. Le ministre des armées fait valoir que la dosimétrie d'ambiance dans la zone où se trouvait M. A n'a pas révélé de niveau anormal de rayonnements ionisants et que l'intéressé a subi un examen de sortie anthroporadiamétrique, au moment de son départ le 9 août 1979, qui a conclu à un indice de tri de 1,08 correspondant à une valeur " normale ".
7. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. A a été affecté sur le bâtiment la Lorientaise, à Mururoa et à Hao, en qualité de chef de quart, chargé de la conduite et de l'entretien des moteurs principaux, des groupes électrogènes et des bouilleurs, du 5 février 1977 au 14 août 1979. Ce bâtiment était chargé de missions de transport dans les atolls, de lâcher de ballons sondes et de suivi météorologique. Les éléments versés aux débats ne permettent pas, en revanche, de connaitre avec précision les zones dans lesquelles il a pu se rendre. Durant la période d'affectation de M. A en Polynésie, 22 essais nucléaires sous-terrain ont été réalisés. En outre, le requérant fait valoir, sans être contredit, que durant son séjour est survenu, d'une part, le 5 juillet 1979, à Mururoa, l'explosion du caisson Meknès à l'origine d'une fuite radioactive et, d'autre part, le tir Tydée réalisé le 25 juillet 1979 qui a provoqué des effondrements de la falaise récifale et a donné lieu à des phénomènes hydrauliques différés. Ainsi, eu égard aux conditions concrètes d'exposition de l'intéressé, compte tenu des circonstances qui viennent d'être rappelées, les résultats de la dosimétrie d'ambiance et l'unique examen individuel dont a bénéficié M. A ne peuvent suffire à établir qu'il aurait reçu une dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français inférieure à la limite de 1 mSv par an, en l'absence, d'une part, d'autres mesures de surveillance individuelle de la contamination interne ou externe et, d'autre part, de données relatives au cas de personnes se trouvant dans une situation comparable à celle du demandeur du point de vue du lieu et de la date de séjour.
8. Le CIVEN n'apportant pas la preuve, qui lui incombe, que la dose annuelle de rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français reçue par M. A a été inférieure à la limite de 1 mSv par an en exposition externe et en contamination interne, celui-ci est fondé à obtenir l'indemnisation des préjudices subis en tant que victime des essais nucléaires français.
Sur la réparation :
9. L'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier l'étendue des préjudices subis par M. A. Dès lors, il y a lieu, avant dire droit, d'ordonner une expertise à cette fin, et, dans les circonstances de l'espèce, de mettre les frais de cette expertise à la charge provisoire de l'Etat.
10. Il résulte de ce qui précède que l'État est tenu de réparer les conséquences dommageables de la maladie de M. A. En l'état de l'instruction, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une allocation provisionnelle de 20 000 euros à verser à M. A.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est tenu de réparer les conséquences dommageables de l'exposition de M. A aux rayonnements ionisants dus aux essais nucléaires français.
Article 2 : Il est mis à la charge de l'Etat une somme de 20 000 euros à verser à M. A à titre de provision.
Article 3 : Il sera, avant de statuer sur les conclusions indemnitaires de M. A, procédé à une expertise médicale avec mission pour l'expert de procéder, contradictoirement, à l'évaluation des préjudices directement liés aux dommages corporels subis par M. A du fait du cancer du côlon et des cancers cutanés qui lui ont été diagnostiqués, en distinguant les points suivants à la lumière de la nomenclature dite " Dintilhac " :
1°) se faire communiquer les dossiers et tous documents relatifs aux pathologies dont M. A est atteint ;
2°) décrire les pathologies dont souffre M. A depuis les premiers signes de leur apparition, leur évolution, leur état actuel ;
3°) indiquer la date de consolidation ;
4°) décrire les soins, examens, traitements, actes médicaux et chirurgicaux que les pathologies ont rendu nécessaires (nature, durée, dates et lieux d'hospitalisation notamment) ;
5°) pour la phase avant consolidation :
- dire si l'état de M. A a nécessité l'assistance d'une tierce personne ; fixer les modalités, la qualification et la durée de cette intervention en lien avec les pathologies dont il est atteint ;
- décrire les éléments de préjudice fonctionnel temporaire, en précisant si la victime a subi une ou des périodes d'incapacité temporaire totale ou partielle ;
- décrire les souffrances endurées et les évaluer dans une échelle de 1 à 7 ;
- décrire un éventuel préjudice esthétique temporaire et, le cas échéant, en évaluer l'importance sur une échelle de 1 à 7 ;
6°) pour la phase après consolidation :
- décrire les éléments de déficit fonctionnel permanent entraînant une limitation d'activité ou un retentissement sur la vie professionnelle, en chiffrer le taux,
- dire s'il existe un retentissement professionnel ;
- dire si des traitements ou soins futurs sont à prévoir ;
- dire si les lésions entraînent un préjudice esthétique permanent le décrire et l'évaluer sur une échelle de 1 à 7 ;
- dire s'il existe un préjudice sexuel ;
- dire s'il existe un préjudice d'agrément ;
7°) indiquer si la pathologie est à l'origine d'un préjudice moral lié à une maladie évolutive et, le cas échéant, en évaluer l'importance sur une échelle de 1 à 7 ;
8°) préciser l'existence et l'étendue de tout autre préjudice personnel en lien avec les pathologies cancéreuses et fournir toutes précisions complémentaires que l'expert jugera utile à la solution du litige.
Article 4 : L'expertise aura lieu en présence de M. A et de l'Etat (Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires).
Article 5 : L'expert sera désigné par le président du tribunal administratif. Après avoir prêté serment, il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal administratif.
Article 6 : L'expert déposera son rapport en deux exemplaires au greffe du tribunal. Il en notifiera des copies aux parties intéressées. Avec leur accord, cette notification pourra s'opérer sous forme électronique. L'expert n'établira un pré-rapport que s'il l'estime indispensable.
Article 7 : L'Etat fera l'avance des frais d'expertise, dont la charge définitive sera déterminée en fin d'instance.
Article 8 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.
Article 9 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.
Délibéré après l'audience du 23 janvier 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cantié, président,
Mme Martel, première conseillère,
M. Delohen, conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.
La rapporteure,
C. MARTEL
Le président,
C. CANTIELa greffière,
F. MERLET
La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
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01/06/2026