Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2113851

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2113851
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantUGGC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 8 décembre 2021, 17 octobre 2025 et 8 janvier 2026, Mme A... B..., représentée par la SARL Abelia Avocats, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de mettre à la charge de l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), au titre de la solidarité nationale, la somme de 413 023,67 euros à titre principal ou, à titre subsidiaire, la somme de 402 884,72 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 décembre 2021 et de la capitalisation de ces intérêts à compter de la même date ;

2°) de mettre à la charge de l’ONIAM la somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens de l’instance.

Elle soutient que :
- elle a été victime d’un accident médical non fautif lors de la coronarographie pratiquée le 19 mars 2013 au centre hospitalier universitaire de Nantes, accident qui est à l’origine de la diplopie verticale qu’elle a présentée dans les suites immédiates de l’intervention, ouvrant ainsi droit à une indemnisation par l’ONIAM au titre de la solidarité nationale des préjudices qu’elle a subis ;
- à ce titre, elle est fondée à obtenir une réparation au titre de la solidarité nationale, en application du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique, pour un montant total de 413 023,67 euros à titre principal ou de 402 884,72 euros à titre subsidiaire, réparti comme suit :
• concernant ses préjudices temporaires, en lui allouant des montants de :
◦ 18 265,35 euros au titre de l’assistance par tierce personne ;
◦ 3 100 euros au titre de son préjudice esthétique temporaire ;
• concernant ses préjudices permanents, en lui allouant les sommes de :
◦ 5 225,17 euros au titre des dépenses de santé futures ;
◦ 151 548,41 euros en réparation des frais liés à l’assistance par tierce personne ;
◦ 91 025 euros correspondant aux frais d’adaptation de son logement ;
◦ 100 694,74 euros à titre principal ou 90 555,79 euros à titre subsidiaire réparant ses pertes de gains professionnels futurs et l’incidence professionnelle de son accident ;
◦ 38 165 euros au titre de son déficit fonctionnel permanent ;
◦ 5 000 euros au titre de son préjudice sexuel ;
- il y a lieu de réserver les préjudices temporaires constitués par les dépenses de santé, les frais divers, les pertes de gains professionnels, ainsi que les frais futurs.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 13 décembre 2023 et 21 décembre 2025, l’ONIAM, représenté par la SCP UGGC Avocats, conclut à la diminution de l’indemnisation de la requérante à de plus justes proportions, au rejet de la demande de Mme B... au titre des dispositions de l’article R. 761-1 du code de justice administrative et à ce que les entiers dépens de l’instance soient mis à sa charge.

Il soutient que :
- il s’en rapporte à l’appréciation du tribunal concernant les conditions d’engagement d’une prise en charge des préjudices de Mme B... au titre de la solidarité nationale ;
- l’indemnisation due au titre des préjudices subis par Mme B... doit être limitée aux sommes de 24 012 euros s’agissant de son déficit fonctionnel permanent et de 16 651,32 euros s’agissant de l’assistance par tierce personne temporaire ;
- les demandes formulées au titre du préjudice esthétique temporaire et du préjudice sexuel doivent être rejetées, ou, subsidiairement, réduite en ce qui concerne le préjudice esthétique temporaire à la somme de 3100 euros ;
- toutes les demandes présentées sans justificatifs au titre des préjudices patrimoniaux doivent être rejetées.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de Maine-et-Loire, qui n’a pas produit de mémoire.

Vu les autres pièces du dossier.


Vu :
- le code civil ;
- le code monétaire et financier ;
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Théry,
- les conclusions de Mme Baufumé, rapporteure publique,
- et les observations de Me Chalard, représentant Mme B....


Considérant ce qui suit :

1. Mme A... B..., née le 2 juillet 1963, a été hospitalisée au sein du centre hospitalier universitaire de Nantes (Loire-Atlantique) en mars 2013 au sein du service de cardiologie en raison de la dyspnée d’effort qu’elle présentait depuis dix-huit mois, laquelle dyspnée progressait et était associée à des douleurs thoraciques rétrosternales constrictives persistantes, malgré son traitement médical anti-ischémie. La scintigraphie alors réalisée a mis en évidence une ischémie myocardique. Il a été décidé d’effectuer une coronarographie par voie radiale droite le 19 mars 2013, laquelle n’a révélé aucune anomalie coronarienne. Dans les suites immédiates de cette intervention, Mme B... a présenté un déficit neurologique à type de diplopie binoculaire. Si l’angioscanner des troncs supra-aortiques n’a pas retrouvé de lésion ischémique ou hémorragique, l’imagerie par résonance médicale (IRM) réalisée le 21 mars 2013 a révélé une lésion ischémique mésencéphalique confirmant le diagnostic d’accident vasculaire cérébral (AVC) ischémique. Hospitalisée jusqu’au 25 mars 2013, Mme B... a ensuite suivi une rééducation orthoptique pendant une année jusqu’à disparition de la diplopie verticale en regard droit, cette diplopie ayant cependant perduré dans le regard vers le bas. La requérante a saisi la commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médicaux (CCI) des Pays de la Loire, qui a ordonné une expertise. Les experts, une médecin ophtalmologiste et un médecin chirurgien cardio-vasculaire, ont remis leur rapport le 8 octobre 2015. La CCI a rendu son avis lors de sa séance du 10 décembre 2015. Sur le fondement de cet avis, l’ONIAM a proposé deux protocoles transactionnels à Mme B.... Cette dernière a accepté l’offre de l’organisme en régularisant le premier protocole d’indemnisation partielle le 24 octobre 2016 concernant son déficit fonctionnel temporaire, les souffrances qu’elle a endurées, son préjudice d’agrément et son préjudice esthétique permanent. Mme B... a toutefois refusé le second protocole transactionnel qui lui a été proposé par un courrier du 15 mars 2018 concernant le surplus des préjudices qu’elle invoque avoir subis, estimant l’offre trop modique dans son principe comme dans son quantum. Par sa requête, Mme B... demande que le versement de la somme totale de 413 023,67 euros à titre principal, ou de 402 884,72 euros à titre subsidiaire soit mise à la charge de l’ONIAM, au titre de la solidarité nationale, en réparation des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait de l’accident médical non fautif invoqué.

Sur la prise en charge du dommage au titre de la solidarité nationale :

2. D’une part, aux termes du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « Lorsque la responsabilité d’un professionnel, d’un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d’un producteur de produits n’est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient au titre de la solidarité nationale, lorsqu’ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu’ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l’évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d’atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique, de la durée de l’arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d’atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d’un barème ». Aux termes de l’article D. 1142-1 du même code : « Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l’article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l’article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d’un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 % (…) ». Il résulte de ces dispositions que l’ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation des dommages résultant directement d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la double condition qu’ils présentent un caractère d’anormalité au regard de l’état de santé du patient comme de l’évolution prévisible de cet état, et que leur gravité excède le seuil défini à l’article D. 1142-1 du code de la santé publique.

3. D’autre part, la condition d’anormalité du dommage prévue par ces dispositions doit toujours être regardée comme remplie lorsque l'acte médical a entraîné des conséquences notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé de manière suffisamment probable en l’absence de traitement. Lorsque les conséquences de l’acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l’absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l’acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Ainsi, elles ne peuvent être regardées comme anormales au regard de l’état du patient lorsque la gravité de cet état a conduit à pratiquer un acte comportant des risques élevés dont la réalisation est à l’origine du dommage.

4. Enfin, dès lors que l’imputabilité directe à un acte médical est établie et que les conditions d’anormalité et de gravité prévues au II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique sont remplies, le préjudice indemnisable doit être réparé en totalité.

5. Il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise du 8 octobre 2015, que lors de la coronarographie pratiquée le 19 mars 2013 par voie radiale droite avec une sonde ayant épousé les contours de l’aorte de Mme B..., une plaque athéromateuse, qui s’est détachée dans une artère allant au cervelet, a été à l’origine de l’AVC subie par la patiente, lui-même ayant engendré sa diplopie binoculaire verticale plus prononcée dans le regard à droite. Les experts relèvent qu’aucune faute n’a été commise par le centre hospitalier universitaire de Nantes dans la prise en charge de Mme B..., qu’il s’agisse des moyens mis en œuvre ou des soins dispensés, et que, notamment, la coronarographie réalisée était médicalement indiquée. Dans ces conditions, l’AVC subi par Mme B... constitue un accident médical non fautif, lequel représente, selon les experts, un risque majeur et redouté ne survenant que deux fois sur mille coronarographies. Dès lors, et alors au demeurant qu’il résulte de l’instruction et notamment du rapport d’expertise que l’état antérieur de Mme B..., malgré un tabagisme massif, ne l’exposait pas à un AVC aussi précoce, la condition d’anormalité du dommage subi par Mme B... doit être regardée comme étant satisfaite. En outre, il résulte des constatations des experts que Mme B... n’a pu reprendre son activité professionnelle de gérante de bar-tabac depuis la coronarographie du 19 mars 2013. Ainsi, le dommage subi par Mme B..., qui l’a empêchée de reprendre son activité professionnelle, excède également le seuil de gravité défini à l’article D. 1142-1 du code de la santé publique.

6. Il résulte de ce qui précède que les conséquences dommageables de l’aléa thérapeutique subi par Mme B... lors de la coronarographie réalisée le 19 mars 2013 au sein du centre hospitalier universitaire de Nantes doivent être indemnisées dans leur totalité par l’ONIAM sur le fondement de la solidarité nationale en application des dispositions du II de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique. Il suit de là que Mme B... est fondée à demander à l’ONIAM, ce qu’il ne conteste d’ailleurs pas, l’indemnisation des préjudices qui ont résulté de l’AVC ischémique qu’elle a subi.

Sur les préjudices :

7. Il résulte du rapport d’expertise que la date de consolidation de l’état de santé de Mme B... peut être fixée au 30 juin 2014.

En ce qui concerne les préjudices présentés « pour mémoire » :

8. La requérante se borne à mentionner « pour mémoire » les préjudices subis relatifs aux dépenses de santé actuelles, aux frais de déplacements et aux pertes de gains professionnels passés. Il n’y a donc pas lieu d’examiner ces chefs de préjudices.

En ce qui concerne les préjudices temporaires :

S’agissant du besoin d’assistance par tierce personne :

9. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d'abord l'étendue de ces besoins d'aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il fixe, ensuite, le montant de l'indemnité qui doit être allouée par la personne publique responsable du dommage, en tenant compte des prestations dont, le cas échéant, la victime bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. A ce titre, il appartient au juge, lorsqu'il résulte de l'instruction que la victime bénéficie de telles prestations, de les déduire d'office de l'indemnité mise à la charge de la personne publique, en faisant, si nécessaire, usage de ses pouvoirs d'instruction pour en déterminer le montant.

10. Il résulte de l’instruction et notamment du rapport d’expertise que l’état de santé de Mme B... a nécessité l’assistance d’une tierce personne, non spécialisée, à raison de deux heures par jour jusqu’à sa date de consolidation. Le besoin en assistance peut donc être évalué à 463 jours entre le 25 mars 2013 et le 30 juin 2014. Si l’ONIAM conteste à titre principal le principe-même d’indemnisation de ce poste de préjudice au motif que Mme B... ne justifie pas des aides perçues pouvant venir en déduction voire couvrir entièrement le besoin d’assistance par tierce personne temporaire de la requérante, elle produit toutefois une attestation sur l’honneur du 14 octobre 2025 certifiant qu’elle n’a jamais perçu de prestation de compensation du handicap par la maison départementale des personnes handicapées ni de majoration par tierce personne de la part de sa caisse primaire d’assurance maladie ou de la Caisse nationale d’assurance vieillesse. En outre, elle verse aux débats une notification du 21 décembre 2017 de la maison départementale de l’autonomie de Maine-et-Loire refusant de lui attribuer la prestation de compensation du handicap pour aménager son logement. Par suite, l’indemnisation réparant ce préjudice peut donc être fixée au montant de 13 854,35 euros.

S’agissant du préjudice esthétique temporaire :

11. Il résulte de l’instruction que Mme B..., qui a dû porter pendant sa rééducation orthoptique, d’abord un pansement sur l’œil droit jusqu’au 30 avril 2013 puis un prisme sur au moins l’un des verres de ses lunettes jusqu’à sa consolidation, a subi un préjudice esthétique temporaire, évalué par les experts à 3 sur une échelle de 1 à 7. Dès lors, ce préjudice sera justement réparé en lui allouant une somme de 3 800 euros.


12. Il résulte de ce qui précède que la réparation des préjudices temporaires de Mme B... doit être fixée à la somme totale de 17 654,35 euros et mise à la charge de l’ONIAM au titre de la solidarité nationale.

En ce qui concerne les préjudices permanents :

S’agissant des dépenses de santé futures :

13. Mme B... sollicite l’indemnisation de frais médicaux et paramédicaux restant à sa charge, correspondant à l’achat d’une paire de lunettes tous les deux ans, sa diplopie l’obligeant à s’équiper de deux montures avec verres au lieu d’une seule à verres progressifs. Le rapport d’expertise mentionne la nécessité pour la requérante de disposer de deux paires de lunettes, l’une pour voir de près et l’autre pour voir de loin, dès lors que sa diplopie l’empêche de s’équiper de verres progressifs. La requérante produit à cet égard un devis optique du 31 août 2020 en vertu duquel elle doit supporter un reste à charge de 283 euros tous les deux ans soit une somme de 141,50 euros par an. Toutefois, malgré la mesure d’instruction qui lui a été communiquée en ce sens, la requérante n’établit pas son reste à charge concernant ce poste de préjudice alors qu’il est contesté en défense. Il n’y a donc pas lieu de l’indemniser à ce titre.

S’agissant de l’assistance par tierce personne :

14. Bien que les experts, dont il ne résulte pas de l’instruction, contrairement à ce qu’allègue la requérante, qu’ils se seraient mépris sur le sens de la demande de la CCI à cet égard, n’aient pas retenu d’aide par tierce personne en lien avec le dommage ophtalmologique subi par Mme B..., ils relèvent cependant qu’elle souffre de céphalées et de fatigue constante et n’est pas apte à la conduite. A cet égard, l’attestation du 13 juillet 2020 que la requérante produit, émanant de l’un de ses amis, fait état des changements physique et psychologique affectant Mme B... depuis son accident et témoigne de l’aide qui a été nécessaire dans tous les domaines de la vie courante lorsqu’elle était alitée pendant une année à la suite de son accident. En outre, la requérante invoque, outre son inaptitude à la conduite depuis la survenue de son accident médical non fautif, la nécessité d’être assistée de ses proches pour gérer sa vie quotidienne et ses démarches administratives en raison de ses céphalées et de son asthénie intense. Dans ces conditions, et au regard du taux d’incapacité partielle permanente de 17 % de Mme B... et des troubles qui accompagnent son handicap visuel, il sera fait une juste appréciation de ce besoin en l’évaluant à trois heures par semaine.

15. D’une part, s’agissant de l’assistance par tierce personne échue du 1er juillet 2014 au 30 septembre 2026, il sera fait une exacte appréciation de ce poste de préjudice en le fixant au montant de 31 932,23 euros.

16. D’autre part, s’agissant de l’assistance par tierce personne non spécialisée à titre viager, il sera fait une juste appréciation des frais qui en découlent s’agissant des arrérages à échoir à compter du 1er octobre 2026, en fixant le montant correspondant, compte tenu de l’âge de 63 ans de Mme B... à la date du présent jugement, à la somme totale de 68 732,22 euros.

S’agissant des frais de logement adapté :

17. Mme B... demande une indemnisation de 91 025 euros au titre de l’adaptation de son logement à ses séquelles. Il résulte de l’instruction, et notamment de leur rapport, que les experts ont retenu la nécessité d’adapter le logement de la requérante en raison de trois chutes dans les escaliers de son habitation. Il résulte également de l’instruction que Mme B... doit résider désormais au rez-de-chaussée du bar qu’elle exploitait. Toutefois, la seule production du devis qu’elle verse aux débats ne permet pas de considérer que l’ensemble des travaux de réfection prévus résulteraient du besoin d’adaptation aux séquelles de son accident tenant à son handicap visuel, à ses difficultés d’équilibre et à son asthénie. Dès lors, si le lien de causalité entre ces séquelles et la pose de double vitrage des menuiseries, l’isolation des doublages et des plafonds, la pose d’une cloison de distribution et la pose d’un parquet ne peut être regardé comme établi, la création d’une salle de bains avec vasque et douche, la rénovation de l’électricité, la création de toilettes suspendues, l’enlèvement des gravats et la démolition de l’existant, ainsi que la pose d’un bloc porte intérieur peuvent être admis en lien avec l’adaptation de la maison d’habitation de Mme B... à son handicap. Selon les montants mentionnés dans le devis produit, les frais d’adaptation du logement de Mme B... peuvent donc être évalués au montant de 36 025 euros.

S’agissant des pertes de gains professionnels futurs et de l’incidence professionnelle :

18. La pension d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet exclusif de réparer, sur une base forfaitaire, les préjudices subis par la victime dans sa vie professionnelle en conséquence de l'accident, c'est-à-dire ses pertes de revenus professionnels et l'incidence professionnelle de l'incapacité.

19. D’une part, il résulte de l’instruction, et notamment du rapport d’expertise, que Mme B... exerçait, avant son accident médical, le métier de restauratrice-buraliste à Botz‑en‑Mauges (Maine-et-Loire) et que sa gêne visuelle, une fatigue importante, un manque de concentration et des périodes de somnolence ont fait obstacle à ce qu’elle reprenne son activité professionnelle. L’intéressée a dû cesser l’exploitation de son commerce, comme en atteste l’extrait Kbis produit faisant état d’une cessation définitive d’activité depuis le 18 février 2014. Mme B... établit percevoir une pension d’invalidité partielle par le régime social des indépendants depuis le 1er avril 2014 ainsi que l’allocation aux adultes handicapés depuis le 1er décembre 2015. Avant son accident médical, il résulte de l’instruction et notamment des avis d’imposition sur le revenu de Mme B... qu’elle a perçu entre les années 2009 et 2012, en moyenne, des revenus de 203 euros par mois au titre de revenus industriels et commerciaux. Toutefois, il résulte de la notification définitive des débours de la caisse primaire d’assurance maladie dont dépend Mme B..., produite par elle-même, qu’elle a perçu un montant d’indemnités journalières de 6 411,64 euros pour la période du 20 mars 2013 au 29 janvier 2014, et un montant d’indemnités journalières de 1 234,20 euros du 31 janvier au 21 mars 2014, ainsi qu’un montant de 59 687,26 euros au titre de sa pension d’invalidité entre les mois de décembre 2014 et d’août 2022. En outre, il résulte de ses avis d’imposition au titre des revenus perçus en 2022, 2023 et 2024 qu’une pension d’invalidité de l’ordre de 8 000 euros annuels lui a été versée, puis qu’elle a perçu, en 2025, un montant de 4 017 euros au titre de sa retraite et un montant de 5 879 euros au titre de sa pension d’invalidité. Dans ces conditions, les revenus mensuels de Mme B... depuis son accident médical non fautif excèdent ceux qu’elle percevait alors qu’elle exerçait la profession de restauratrice-buraliste. La circonstance qu’elle a par ailleurs été placée à la retraite pour invalidité à compter du 1er août 2025 et perçoit à ce titre une pension mensuelle de 886,97 euros avant prélèvement de l’impôt sur le revenu, compte tenu d’un revenu annuel moyen de 19 352,25 euros ne permet pas de démontrer qu’elle aurait pu disposer, si elle avait repris son activité, de revenus supérieurs à ceux qui résultent de ses avis d’imposition, alors que, ainsi qu’elle l’invoque elle-même, ce revenu annuel moyen de 19 352,25 euros est calculé sur ses vingt-cinq meilleures années d’exercice. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu d’indemniser Mme B... au titre de pertes de gains professionnels post‑consolidation ni au titre de la part professionnelle de son préjudice d’incidence professionnelle à compter de la consolidation de son état de santé, entièrement réparés par la pension d’invalidité qui lui a été versée.

20. Toutefois, la part personnelle du préjudice d’incidence professionnelle, doit, le cas échéant, faire l’objet d’une indemnisation distincte. Dès lors que Mme B... a dû cesser l’exploitation de son bar-restaurant en raison de son handicap visuel, de sa fatigue importante et de son état régulier de somnolence, la part personnelle du préjudice d’incidence professionnelle de Mme B... peut être évaluée, au regard de son âge de 50 ans à la date de consolidation qui aurait dû lui permettre d’exercer encore plusieurs années sa profession, au montant de 10 000 euros.

S’agissant du déficit fonctionnel permanent :

21. A compter de la consolidation de son état de santé le 30 juin 2014, Mme B... a subi un déficit fonctionnel permanent de 17 % imputable à l’accident médical non fautif qu’elle a subi, compte tenu, selon les experts, de ses troubles ophtalmologiques, de sa fatigue, du renoncement à des joies familiales et de sa souffrance morale. Compte tenu de son âge de 50 ans à la date de la consolidation de son état de santé, ce préjudice sera justement évalué au montant de 25 000 euros.

S’agissant du préjudice sexuel :

22. Mme B... invoque un préjudice sexuel en raison de ses céphalées et de son asthénie, que les experts relèvent. Il y a donc lieu de l’indemniser à ce titre en lui allouant une somme de 1 000 euros.

23. Il résulte de ce qui précède que l’ONIAM devra verser à Mme B..., en réparation des préjudices permanents qu’elle a subis et qui sont consécutifs à son accident médical non fautif, une somme de 172 689,45 euros.

24. Il résulte de ce tout ce qui précède qu’une somme totale de 190 343,80 euros doit être mise à la charge de l’ONIAM au titre de la solidarité nationale, en réparation des préjudices subis par Mme B....

Sur les dépens :

25. Il ne résulte pas de l’instruction que les frais de l’expertise diligentée par la CCI aient été pris en charge par Mme B.... Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de mettre à la charge de l’ONIAM les frais de l’expertise réalisée les 24 et 25 septembre 2015.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

26. D’une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1153 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

27. La requérante a droit aux intérêts au taux légal sur l’indemnité totale de 190 343,80 euros à compter du 8 décembre 2021, date d’enregistrement de la requête de Mme B....

28. D’autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d’une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu’à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée pour la première fois lors de l’enregistrement de la présente requête, le 8 décembre 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 8 décembre 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

29. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’ONIAM une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par Mme B... non compris dans les dépens, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.






D E C I D E :





Article 1er : L’ONIAM versera à Mme B... la somme de 190 343,80 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 8 décembre 2021. Les intérêts échus seront capitalisés pour porter eux-mêmes intérêts à compter du 8 décembre 2022 ainsi qu’à chaque échéance annuelle ultérieure.

Article 2 : L’ONIAM versera à Mme B... une somme globale de 2 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., à la caisse primaire d’assurance maladie de Maine-et-Loire et à l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.













Délibéré après l'audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.



La rapporteure,





S. Gibson-Théry





La présidente,





M. Béria-Guillaumie
Le greffier,





P. Vosseler

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme
Le greffier