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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200459

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200459

mardi 13 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200459
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL LEXCAP ANGERS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 13 janvier et 8 février 2022, Mme A E, représentée par Me Boittin, demande au juge des référés de :

1°) prescrire une expertise médicale judiciaire en vue de déterminer les préjudices qu'elle estime avoir subis à la suite de sa prise en charge médicale au centre hospitalier de Saumur à la suite de l'intervention chirurgicale du 24 février 2016 ;

2°) condamner le centre hospitalier de Saumur au paiement provisionnel d'une somme égale au montant de la consignation qui sera mise à sa charge ;

3°) mettre à la charge du centre hospitalier de Saumur la somme de 600 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) dire la décision à intervenir opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de la Loire-Atlantique.

Elle soutient que :

-le 24 février 2016, elle a subi une intervention chirurgicale au centre hospitalier de Saumur pour la réduction du tablier abdominal et l'ablation d'un nodule péri aréolaire sur une cicatrice de réduction mammaire ;

-après l'apparition d'un écoulement verdâtre, une analyse biologique effectuée le 18 mars 2016 a révélé la présence au niveau abdominal d'un germe bactérien anaerococcus prevotii ;

-elle a été hospitalisée du 23 mars au 1er avril 2016 et a subi un drainage et une antibiothérapie ;

-elle a à nouveau été hospitalisée du 31 août au 2 septembre 2016 pour l'excision chirurgicale de deux collections bactériennes et l'instauration d'une nouvelle antibiothérapie ;

-devant la persistance du germe infectieux, un méchage quotidien et une antibiothérapie ont été mis en place à compter du 20 septembre 2017 ;

-à la suite de l'expertise médicale réalisée à la demande de la CCI qu'elle a saisi le 14 décembre 2017, la SHAM, assureur du centre hospitalier de Saumur, lui a versé la somme de 17 664,12 euros à titre de provision ;

-son état de santé n'est pas consolidé ;

-le déficit fonctionnel permanent doit être quantifié, ainsi que le préjudice esthétique temporaire et permanent ;

-la SHAM n'a pas souhaité organiser une expertise médicale complémentaire contradictoire ;

-la mesure d'expertise sera déclarée opposable à l'ONIAM.

Par un mémoire, enregistré le 17 janvier 2022, la caisse primaire d'assurances maladie (CPAM) de la Loire-Atlantique ne s'oppose pas à la demande d'expertise judiciaire postérieurement à sa consolidation.

Elle demande que l'expert lui transmette son pré-rapport afin de formuler ses observations.

Par un mémoire, enregistré le 21 janvier 2022, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Saidji, conclut :

1°) à titre principal, à sa mise hors de cause ;

2°) à titre subsidiaire, à prendre acte de ce qu'elle s'oppose, sous les protestations et réserves d'usage quant au bien-fondé de sa mise en cause au regard des dispositions des articles L. 1142-1 et L. 1142-1-1 du code de la santé publique, à l'expertise sollicitée dont la mission sera complétée selon ses observations ;

3°) réserver les dépens.

Par un mémoire, enregistré le 24 janvier 2022, le centre hospitalier de Saumur, représenté par Me Meunier, demande au juge des référés de :

1°) lui décerner acte qu'il formule les protestations et réserves d'usage quant à la mesure expertale ;

2°) compléter la mission d'expertise selon ses observations ;

3°) de dire que l'organisme social devra produire le relevé détaillé des débours avant toute opération expertale ;

4°) rejeter la demande de la requérante tendant à sa condamnation provisionnelle ;

5°) rejeter la demande de la requérante tendant à sa condamnation aux frais irrépétibles.

Il soutient qu'il convient que l'expert précise si les mesures d'asepsie ont été correctement respectées, si l'infection peut être qualifiée de nosocomiale et si elle pouvait raisonnablement être évitée, et si cette éventuelle infection a pu être à l'origine d'une perte de chance d'éviter les séquelles et, dans cette hypothèse, de la chiffrer.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1.Mme E, née le 26 septembre 1968, a subi le 24 février 2016 une intervention chirurgicale au centre hospitalier de Saumur pour la réduction du tablier abdominal et l'ablation d'un nodule péri aréolaire sur une cicatrice de réduction mammaire. Par la suite, une analyse biologique a été effectuée le 18 mars 2016 et a révélé la présence au niveau abdominal d'un germe bactérien anaerococcus prevotii. Mme E a ensuite été hospitalisée du 23 mars au 1er avril 2016 pour un drainage et une antibiothérapie, puis elle a de nouveau été hospitalisée du 31 août au 2 septembre 2016 pour l'excision chirurgicale de deux collections bactériennes et l'instauration d'une nouvelle antibiothérapie. Face à la persistance du germe infectieux, un méchage quotidien et une antibiothérapie ont été mis en place le 20 septembre 2017. Mme E a saisi le 14 décembre 2017 la commission de conciliation et d'indemnisation des Pays de la Loire, qui a diligenté une expertise. L'expert a remis son rapport le 24 juillet 2018. La SHAM, assureur du centre hospitalier de Saumur, lui a versé la somme de 17 664,12 euros à titre de provision. Par sa requête, Mme E demande au juge des référés de prescrire une expertise médicale judiciaire aux fins d'évaluer l'ensemble de ses chefs de préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur les conclusions de l'ONIAM aux fins de sa mise hors de cause :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. / II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ".

3. En l'état de l'instruction, la gravité des conséquences des actes de soins sur l'état de santé de Mme E ne sont pas totalement déterminés. En outre, le degré de l'atteinte permanente à l'intégrité physique de l'intéressée et la date de consolidation de son état de santé ne sont pas davantage établis. Il appartient, en effet, à l'expert médical judiciaire désigné par la présente ordonnance de se prononcer sur ces points. En outre, la requérante demande à ce que l'expertise judiciaire soit déclarée opposable à l'ONIAM. Il suit de là que les conclusions de l'ONIAM tendant à sa mise hors de cause ne peuvent, en l'état de l'instruction, être admises.

Sur la demande d'expertise médicale judiciaire :

4. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction (). ".

5. La mesure d'expertise médicale judiciaire demandée par Mme E entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative.

6. Par ailleurs, si le centre hospitalier de Saumur demande que l'expert se prononce sur le respect des conditions d'asepsie lors de l'intervention du le 24 février 2016 et sur le caractère nosocomial de l'infection, il résulte de l'instruction que l'expert désigné par la commission de conciliation et d'indemnisation des Pays de la Loire s'est prononcé sur ces points. Il appartiendra au centre hospitalier de Saumur dans le cadre de l'instance au fond, de faire valoir, le cas échéant, les moyens qu'il entend soulever à l'encontre de l'expertise réalisée. Par suite les conclusions du centre hospitalier tendant à ce que l'expert se prononce sur les questions indiquées sont dépourvues d'utilité et doivent être rejetées.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de faire droit à la demande et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

8. La mission d'expertise médicale judiciaire sera effectuée au contradictoire de Mme E, du centre hospitalier de Saumur, de l'ONIAM, et, en tant que de besoin de la CPAM de la Loire-Atlantique, chaque partie pouvant désigner un médecin conseil pour assister aux opérations d'expertise.

Sur la demande du centre hospitalier de Saumur tendant à la production du relevé des débours de la CPAM de la Loire-Atlantique :

9. La production du relevé des débours de la CPAM de la Loire-Atlantique n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande du centre hospitalier de Saumur tendant à ce que le juge des référés demande à la CPAM de la Loire-Atlantique de produire ce relevé.

Sur la demande la CPAM de la Loire-Atlantique tendant à l'établissement par l'expert d'un pré rapport :

10. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir une note de synthèse ou un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement de pré-conclusions ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il en résulte que les conclusions de la CPAM de la Loire-Atlantique tendant à ce que l'expert lui transmette un pré-rapport ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à ce que l'ordonnance soit déclarée commune et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie :

11. Seuls peuvent se voir déclarer commun un jugement rendu par une juridiction administrative, les tiers dont les droits et obligations à l'égard des parties en cause pourraient donner lieu à un litige dont la juridiction saisie eût été compétente pour connaître et auxquels pourrait préjudicier ledit jugement dans des conditions leur ouvrant droit à former tierce-opposition à ce jugement. En l'espèce, la CPAM de la Loire-Atlantique a été mise en cause par le tribunal dans le cadre de l'instruction de la requête et elle est, par suite, devenue partie à l'instance. Dès lors, les conclusions de la requérante tendant à ce que la présente ordonnance soit déclarée commune et opposable à la CPAM de la Loire-Atlantique sont sans objet et doivent être rejetées.

Sur la charge des dépens et les conclusions de Mme E tendant au versement d'une provision égale à la consignation qui serait mise à sa charge :

12. En application des dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, il appartiendra au président de la juridiction, et non au juge des référés, de fixer par ordonnance les allocations provisionnelles à valoir sur les honoraires qui seront dus à l'expert, ainsi que les frais et honoraires d'expertise définitifs, et de désigner la partie qui en assumera la charge. Il s'ensuit que les conclusions de l'ONIAM tendant à ce que les dépens soient réservés, doivent être rejetées.

13. Par ailleurs, aucune disposition du code de justice administrative ne prévoit la consignation au greffe d'une provision à titre d'avance sur les honoraires d'expertise. Ainsi, les conclusions de Mme E relatives à la charge d'une telle provision doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

14. Il n'y a pas lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Saumur la somme de 600 euros que demande Mme E au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

O R D O N N E

Article 1er : M. B C, médecin spécialisé en infectiologie, demeurant 4 rue La Pérouse à Paris (75116), est désigné en qualité d'expert.

Il aura pour mission de :

1°) Se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme E et notamment tous documents relatifs aux examens, soins et interventions pratiqués sur l'intéressée, notamment depuis l'expertise médicale effectuée le 17 juillet 2018 par le professeur D désigné par la commission de conciliation et d'indemnisation des Pays de la Loire, et prendre connaissance de son entier dossier médical s'y rapportant ;

2°) Procéder à l'examen sur pièces du dossier ainsi qu'à l'examen clinique de Mme E ;

3°) Décrire la prise en charge et les actes de soins réalisés depuis l'expertise médicale du professeur D effectuée le 17 juillet 2018 ;

4°) Dire si l'état de santé de Mme E est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de consolidation ;

5°) Dans l'hypothèse où l'état de santé de Mme E ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle l'intéressée devra à nouveau être examinée ;

6°) Si l'état de santé de Mme E est consolidé, décrire la nature et l'étendue des éventuelles séquelles gardées par Mme E, en lien avec le manquement constaté dans le rapport d'expertise du professeur D établi le 23 juillet 2018, en distinguant, le cas échéant, les conséquences normalement prévisibles de la pathologie initiale ;

7°) Evaluer le déficit fonctionnel temporaire directement imputable à l'infection, depuis la précédente expertise médicale de Mme E réalisée par le professeur D et le déficit fonctionnel permanent en résultant, directement imputable à l'infection ;

8°) Dégager, en les spécifiant les éléments propres à justifier une indemnisation au titre des souffrances endurées et du préjudice esthétique en ce qui concerne les lésions non consolidées (temporaire et/ou permanent), en les qualifiant selon l'échelle, très léger, léger, modéré, moyen, assez important, important ou très important ;

9°) Se prononcer sur l'existence d'un préjudice professionnel et d'agrément ; le cas échéant, évaluer leur importance ;

10°) Se prononcer, le cas échéant, sur la nécessité d'avoir recours à une tierce personne, la qualification requise et la durée de l'intervention, ainsi que la nécessité de bénéficier d'un logement, d'un véhicule adapté ou de matériels spécialisés avec les complications survenues ;

11°) Se prononcer sur la nécessité de soins médicaux, paramédicaux, d'appareillage ou de prothèse, après consolidation, pour éviter une aggravation de l'état séquellaire ; justifier l'imputabilité des soins aux complications en cause en précisant s'il s'agit de frais occasionnels, c'est-à-dire limités dans le temps, ou de frais viagers, c'est-à-dire engagés la vie durant ;

12°) Dire si l'état de santé de Mme E est susceptible de modifications en aggravation ou en amélioration et, dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution et son degré de probabilité.

Article 2 : L'expert, pour l'accomplissement de sa mission, se fera communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme E et notamment tous documents relatifs aux examens, soins et interventions pratiqués sur l'intéressée au cours de son hospitalisation ; il pourra entendre tout responsable et membre du personnel du service hospitalier ayant prescrit ou donné des soins à l'intéressé.

Article 3 : L'expert accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il pourra, au besoin, se faire assister par un sapiteur préalablement désigné par le juge des référés.

Article 4 : L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 5 : L'expert déposera au greffe un exemplaire papier et un exemplaire par voie dématérialisée avant le 31 mars 2023, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours. Il en notifiera copie aux personnes intéressées, notification qui pourra s'opérer sous forme électronique avec l'accord desdites parties, à laquelle il joindra copie de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 6 : Les frais et honoraires dus à l'expert seront taxés ultérieurement par le président du Tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E, au centre hospitalier de Saumur, à l'ONIAM, à la CPAM de la Loire-Atlantique, et à M. C, expert.

Fait à Nantes, le 13 septembre 2022.

La juge des référés,

F. SPECHT

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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