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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201382

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201382

jeudi 27 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201382
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantGOUACHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 3 février et 15 avril 2022, M. B A, représenté par Me Gouache, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) statuant sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'Etat à lui verser à titre de provision la somme de 84 000 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la créance dont il se prévaut n'est pas sérieusement contestable dans son principe comme dans son montant ; il a subi des conditions indignes de détention au sein du centre de détention de Nantes du 9 avril 2018 au 18 août 2020, ce qui révèle une violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que de celles des articles 14, paragraphe 2, et 16, paragraphe 4, de la convention internationale relative aux droits des personnes handicapées ; en effet, dès lors qu'il est atteint d'un handicap et souffre de diverses pathologies, il devait être considéré comme une personne particulièrement vulnérable ; or, il n'a pas bénéficié d'une cellule spécialement aménagée et adaptée aux personnes à mobilité réduite, ce qui l'a privé de la faculté de se déplacer et d'assurer son hygiène, notamment de se laver, dans des conditions dignes et garantes de sa sécurité ; de plus, il a occupé des cellules particulièrement vétustes et insalubres et a souffert du manque de lumière naturelle ; son placement dans des cellules de type 1 et 2 n'est pas justifié ; il a été également privé de la possibilité de se déplacer au sein de l'établissement, n'ayant pas eu accès aux cours de promenade et un accès très insuffisant aux autres espaces collectifs, en particulier pour bénéficier des soins nécessités par son état de santé et son handicap ; l'ensemble des fautes imputables à l'Etat est à l'origine de préjudices qui doivent être évalués à 3 000 euros par mois de détention, soit au total 84 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 mars 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que le montant de la condamnation soit limitée à la somme de 3 675 euros. Il soutient que la créance invoquée est contestable dès lors qu'aucune violation des stipulations invoquées n'est caractérisée, qu'aucune faute n'est imputable à l'Etat, que le comportement de l'intéressé était incompatible avec un régime de confiance et qu'en tout état de cause, l'évaluation du préjudice allégué ne saurait excéder le montant procédant de la prise en compte, eu égard aux circonstances de l'espèce, d'une somme forfaitaire de 100 euros par mois de détention pour la première année, 150 euros par mois de détention pour la seconde année et 225 euros par mois pour la troisième année, pour la période au cours de laquelle le demandeur a occupé une cellule non adaptée aux personnes à mobilité réduite.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 4 février 2022.

Le président du tribunal a désigné M. Cantié, vice-président, pour statuer sur les demandes en référé.

Vu :

- l'ordonnance n° 2005606 en date du 1er février 2021 du juge des référés prescrivant une expertise à la demande de M. A ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention relative aux droits des personnes handicapées, signée à New-York le 30 mars 2007 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. () ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

2. L'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article D. 349 du code de procédure pénale, en vigueur à la date des faits en litige : " L'incarcération doit être subie dans des conditions satisfaisantes d'hygiène et de salubrité, tant en ce qui concerne l'aménagement et l'entretien des bâtiments, le fonctionnement des services économiques et l'organisation du travail, que l'application des règles de propreté individuelle et la pratique des exercices physiques ". Aux termes des articles D. 350 et D. 351 du même code, d'une part : " les locaux de détention et, en particulier, ceux qui sont destinés au logement, doivent répondre aux exigences de l'hygiène, compte tenu du climat, notamment en ce qui concerne le cubage d'air, l'éclairage, le chauffage et l'aération " et, d'autre part : " dans tout local où les détenus séjournent, les fenêtres doivent être suffisamment grandes pour que ceux-ci puissent lire et travailler à la lumière naturelle. L'agencement de ces fenêtres doit permettre l'entrée d'air frais. La lumière artificielle doit être suffisante pour permettre aux détenus de lire ou de travailler sans altérer leur vue. Les installations sanitaires doivent être propres et décentes. Elles doivent être réparties d'une façon convenable et leur nombre proportionné à l'effectif des détenus ".

3. En raison de la situation d'entière dépendance des personnes détenues vis-à-vis de l'administration pénitentiaire, l'appréciation du caractère attentatoire à la dignité des conditions de détention dépend notamment de leur vulnérabilité, appréciée compte tenu de leur âge, de leur état de santé, de leur personnalité et, le cas échéant, de leur handicap, ainsi que de la nature et de la durée des manquements constatés et eu égard aux contraintes qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre dans les établissements pénitentiaires. Les conditions de détention s'apprécient au regard de l'espace de vie individuel réservé aux personnes détenues, de la promiscuité engendrée, le cas échéant, par la sur-occupation des cellules, du respect de l'intimité à laquelle peut prétendre tout détenu, dans les limites inhérentes à la détention, de la configuration des locaux, de l'accès à la lumière, de l'hygiène et de la qualité des installations sanitaires et de chauffage. Seules des conditions de détention qui porteraient atteinte à la dignité humaine, appréciées à l'aune de ces critères et des dispositions précitées révèlent l'existence d'une faute de nature à engager la responsabilité de la puissance publique. Une telle atteinte, si elle est caractérisée, est de nature à engendrer, par elle-même, un préjudice moral pour la personne qui en est la victime qu'il incombe à l'Etat de réparer. A conditions de détention constantes, le seul écoulement du temps aggrave l'intensité du préjudice subi.

4. S'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

5. M. A, qui a été incarcéré au centre de détention de Nantes du 9 avril 2018 au 18 août 2020, demande que l'Etat soit condamné à lui verser une provision de 84 000 euros au titre de la réparation des préjudices résultant de ses conditions de détention au sein de cet établissement pénitentiaire, qu'il estime contraires aux stipulations citées ci-dessus de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en se prévalant en outre de la violation par l'Etat des articles 14, paragraphe 2, et 16, paragraphe 4, de la convention internationale relative aux droits des personnes handicapées.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que le handicap de M. A, qui est atteint d'une pathologie neurologique invalidante et évolutive le privant progressivement de l'usage de ses membres inférieurs et de ses mains, est incompatible avec le maintien en détention ordinaire et nécessite qu'il occupe une cellule réservée aux personnes à mobilité réduite. Toutefois, l'intéressé a été détenu dans des cellules de type 1 ou de type 2 au cours de l'essentiel de sa détention au sein du centre de détention de Nantes, avant de bénéficier le 22 juin 2020 d'une cellule adaptée à son état. Si le ministre fait valoir que le comportement de M. A faisait obstacle à ce qu'il soit détenu dans une telle cellule, qui est réservée au sein de l'établissement pénitentiaire aux détenus accédant au module " respect ", le maintien de l'intéressé au sein de cet établissement impliquait qu'il puisse en bénéficier. De plus, il résulte de l'instruction que M. A a été détenu jusqu'à son placement en cellule de type 3 dans des cellules sous-dimensionnées, dépourvues d'un apport de lumière naturelle suffisant et dans des conditions d'intimité et d'hygiène insuffisantes. Les effets cumulés de ces éléments, dont il ne résulte pas de l'instruction qu'ils seraient liés aux exigences qu'implique le maintien de la sécurité et du bon ordre, constituent, eu égard à leur nature et à leur durée, une épreuve pour l'intéressé qui excède les conséquences inhérentes à la détention d'une personne atteinte d'un handicap. Ils caractérisent, par suite, des conditions de détention attentatoires à la dignité humaine constitutives d'une faute engendrant, par elle-même, un préjudice moral qu'il incombe à l'Etat de réparer. En revanche, les autres manquements invoqués par M. A en termes imprécis et peu circonstanciés ne peuvent être regardés comme établis. Enfin, si le requérant se prévaut de la méconnaissance des stipulations de l'article 14, paragraphe 2, et de l'article 16, paragraphe 4, de la convention internationale relative aux droits des personnes handicapées, ces stipulations requièrent l'intervention d'actes complémentaires pour produire des effets à l'égard des particuliers et sont, par suite, dépourvues d'effet direct.

7. Il résulte de ce qui précède que l'obligation dont se prévaut M. A à l'encontre de l'Etat, au titre de la période allant du 9 avril 2018 au 22 juin 2020, n'est pas sérieusement contestable dans son principe. Compte tenu de la nature et de l'incidence des fautes identifiées ci-dessus, il y a lieu, eu égard à l'aggravation de l'intensité des dommages subis au fil du temps, de fixer le montant de la provision correspondant à la fraction non sérieusement contestable du préjudice indemnisable à 12 000 euros au titre de la période courant d'avril 2018 à mars 2019, à 18 000 euros au titre de la période courant d'avril 2019 à mars 2020 et à 6 750 euros au titre de la période courant d'avril à juin 2020, soit au total 36 750 euros tous intérêts compris au jour du présent jugement.

8. Par suite, l'Etat doit être condamné à verser à M. A la somme provisionnelle de 36 750 euros.

9. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et sous réserve que Me Gouache, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Gouache de la somme de 1 500 euros au titre de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. A la somme provisionnelle de 36 750 euros.

Article 2 : L'Etat versera à Me Gouache, avocat de M. A, la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Gouache et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Fait à Nantes, le 27 avril 2023.

Le juge des référés,

C. CANTIE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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