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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2204329

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2204329

mercredi 5 novembre 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2204329
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantJAD SUI GENERIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nantes rejette la requête de la communauté de communes des Herbiers, qui demandait la condamnation solidaire des sociétés Renault Trucks SAS et Bernis Trucks à l’indemniser d’un préjudice résultant de pratiques anticoncurrentielles sanctionnées par la Commission européenne le 19 juillet 2016. Le tribunal estime que l’action indemnitaire est prescrite, le délai de prescription ayant commencé à courir à compter de la publication du communiqué de presse de la Commission le 19 juillet 2016, et la requête n’ayant été introduite que le 5 avril 2022, soit après l’expiration du délai de cinq ans prévu à l’article 2224 du code civil. En conséquence, la demande est irrecevable sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 avril 2022, la communauté de communes des Herbiers, représentée par Me Kimboo demande au tribunal :

de condamner solidairement les sociétés Renault Trucks SAS et Bernis Trucks à lui verser une somme de 20 000 euros, au titre de l’achat de deux camions, en réparation des conséquences dommageables des pratiques anticoncurrentielles commises par la société Renault Trucks SAS ;

de désigner un expert aux fins de déterminer le montant du préjudice correspondant au surcoût qu’elle a supporté en raison des pratiques anticoncurrentielles commises par la société Renault Trucks SAS ;

de mettre à la charge de la société Renault Trucks SAS une somme de 10 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :
- la société Renault Trucks SAS est responsable dès lors qu’elle a été condamnée par la décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016 ;
- la société Bernis Trucks, concessionnaire de la société Renault Trucks SAS, est responsable, dès lors que c’est par son intermédiaire que les camions ont été acquis ;
- elle a subi un préjudice du fait des pratiques anticoncurrentielles sanctionnées par la décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016 et tenant à un surcoût du prix des camions ;
- son préjudice s’élève à la somme de 10 000 euros par camions achetés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2022, la société Bernis Trucks, représentée par Me Donnedieu de Vabres-Tranié, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la communauté de communes des Herbiers une somme de 10 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir qu’elle est un concessionnaire indépendant de la société Renault Trucks SAS et qu’elle n’est dès lors pas l’auteur du fait générateur, n’ayant pas concouru à la réalisation des pratiques anticoncurrentielles sanctionnées par la Commission européenne dans sa décision du 19 juillet 2016.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2025, la société Renault Trucks SAS, représentée par Me Lecat, Me Philippe et Me Cuche, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de communauté de communes des Herbiers une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :
- les dispositions du code du commerce issues de l’ordonnance du 9 mars 2017 ne sont pas applicables à l’action indemnitaire, dès lors qu’elles sont entrées en vigueur postérieurement à la survenance du fait générateur ;
- la prescription a commencé à courir le 19 juillet 2016, date de la publication du communiqué de presse relatif à la décision de la Commission européenne, de sorte que l’action est prescrite depuis le 19 juillet 2021 ;
- la communauté de communes des Herbiers ne démontre pas l’existence d’une faute et la seule condamnation par la Commission européenne ne suffit à l’établir ;
- la communauté de communes des Herbiers ne démontre pas le lien de causalité entre le dommage allégué et les pratiques anticoncurrentielles ;
- la communauté de communes des Herbiers ne démontre pas l’existence du préjudice qu’elle a subi ;
- la communauté de communes des Herbiers ne démontre pas que les camions entrent dans le champ des biens identifiés par la décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016 ;
- la communauté de communes des Herbiers ne démontre pas l’absence de répercussion de l’éventuel surcoût sur les consommateurs ;
- la mesure d’expertise sollicitée est dépourvue d’utilité.

Vu les pièces du dossier.

Vu :
- la directive 2014/104/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 novembre 2014 ;
- le code civil ;
- le code de commerce ;
- la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008 ;
- l’ordonnance n° 2017-303 du 9 mars 2017 ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Ribac, conseillère,
- les conclusions de Mme El Mouats-Saint-Dizier, rapporteure publique,
- les observations de Me Kimboo, représentant la commununauté de communes des Herbiers,
- les observations de Me Bardet, substituant Me Lecat, Me Philippe et Me Cuche, représentant la société Renault Trucks SAS,
- et les observations de Me Palle, substituant Me Donnedieu de Vabres-Tranié, représentant la société Bernis Trucks.


Considérant ce qui suit :

Par une décision de transaction du 19 juillet 2016, la Commission européenne a constaté que les sociétés MAN SE, MAN Truck & BUS AG, MAN Truck & Bus Deutschland GmbH (conjointement dénommées « MAN »), Daimler AG (« Daimler »), Fiat Chrysler Automobiles N.V, CNH Industrial N.V., Iveco SpA, Iveco Magirus AG (conjointement dénommées « Iveco »), AB Volvo (publ), Volvo Lastvagnar AB, Renault Trucks SAS, Volvo Group Trucks Central Europe GmbH (conjointement dénommées « Volvo/Renault »), PACCAR Inc., DAF Trucks Deutschland GmbH, DAF Trucks N.V, DAF (conjointement dénommées « DAF ») ont conclu durant la période du 17 janvier 1997 au 18 janvier 2011 des arrangements collusoires sur les prix des camions pesant entre 6 et 16 tonnes (« utilitaires moyens ») ou pesant plus de 16 tonnes (« poids lourds »), vendus dans l’espace économique européen (EEE). Ces arrangements collusoires comprenaient des accords et/ou des pratiques concertées concernant, d’une part, la fixation des prix et l’alignement des prix bruts pratiqués dans l’EEE et, d’autre part, le calendrier et la répercussion des coûts afférents à l’introduction des technologies en matière d’émissions imposées par les normes Euro 3 à 6.

La communauté de communes des Herbiers demande la condamnation des sociétés Renault Trucks SAS et Bernis Trucks à réparer le préjudice qu’elle estime avoir subi, à l’occasion de l’acquisition de deux camions de marque Renault, du fait des pratiques anticoncurrentielles constatées par la Commission européenne dans sa décision du 19 juillet 2016.

Sur la prescription :

Aux termes de l’article 2224 du code civil, résultant de la loi du 17 juin 2008 portant réforme de la prescription en matière civile : « Les actions personnelles ou mobilières se prescrivent par cinq ans à compter du jour où le titulaire d’un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l’exercer ». Aux termes du II de l’article 26 de cette loi : « Les dispositions de la présente loi qui réduisent la durée de la prescription s’appliquent aux prescriptions à compter du jour de l’entrée en vigueur de la présente loi, sans que la durée totale puisse excéder la durée prévue par la loi antérieure ». Aux termes de l’article 2270-1 du code civil, en vigueur jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi du 17 juin 2008 : « Les actions en responsabilité civile extracontractuelle se prescrivent par dix ans à compter de la manifestation du dommage ou de son aggravation ».

Par ailleurs, aux termes de l’article L. 481-1 du code de commerce, dans sa rédaction issue de l’ordonnance du 9 mars 2017 relative aux actions en dommages et intérêts du fait des pratiques anticoncurrentielles : « Toute personne physique ou morale formant une entreprise (…) est responsable du dommage qu’elle a causé du fait de la commission d’une pratique anticoncurrentielle (…) ». Aux termes de l’article L. 482-1 du même code dans la même rédaction : « L'action en dommages et intérêts fondée sur l'article L. 481-1 se prescrit à l'expiration d'un délai de cinq ans. Ce délai commence à courir du jour où le demandeur a connu ou aurait dû connaître de façon cumulative :/ 1° Les actes ou faits imputés à l'une des personnes physiques ou morales mentionnées à l'article L. 481-1 et le fait qu'ils constituent une pratique anticoncurrentielle ;/ 2° Le fait que cette pratique lui cause un dommage ;/ 3° L'identité de l'un des auteurs de cette pratique (…) ». Aux termes de l’article 12 de cette ordonnance : « I. Les dispositions de la présente ordonnance entrent en vigueur le lendemain de sa publication. / Toutefois, les dispositions, d'une part, des articles L. 462-3, L. 483-1 à L. 483-4, L. 483-6, L. 483-7 et L. 483-9, du code de commerce ainsi que des quatre premiers alinéas des articles L. 483-5 et L. 483-8 de ce même code et, d'autre part, de l'article L. 775-2 du code de justice administrative, issues de la présente ordonnance sont applicables aux instances introduites devant les juridictions administratives et judiciaires à compter du 26 décembre 2014. / II. Les dispositions de la présente ordonnance qui allongent la durée d'une prescription s'appliquent lorsque le délai de prescription n'était pas expiré à la date de son entrée en vigueur. Il est alors tenu compte du délai déjà écoulé ».

Il résulte de ces dispositions combinées que, jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi du 17 juin 2008, les actions fondées sur la responsabilité quasi-délictuelle des auteurs de pratiques anticoncurrentielles se prescrivaient par dix ans à compter de la manifestation du dommage. Après l’entrée en vigueur de cette loi, la prescription de ces conclusions est régie par les dispositions de l’article 2224 du code civil. S’appliquent, depuis l’entrée en vigueur de l’ordonnance du 9 mars 2017 relative aux actions en dommage et intérêts du fait des pratiques anticoncurrentielles, les dispositions de l’article L. 482-1 du code de commerce.

Il résulte par ailleurs des dispositions de l’article 12 de l’ordonnance du 9 mars 2017 relative aux actions en dommages et intérêts du fait des pratiques anticoncurrentielles, qui a transposé la directive 2014/104/UE du 26 novembre 2014 relative à certaines règles régissant les actions en dommages et intérêts en droit national pour les infractions aux dispositions du droit de la concurrence des Etats membres et de l’Union européenne, lues à la lumière de l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne du 22 juin 2022, Volvo AB et DAF Trucks NV c. RM (C-267/20), que les dispositions de l’article L. 482-1 du code de commerce créées par cette ordonnance instituant une nouvelle règle de prescription s’appliquent aux actions indemnitaires introduites à compter de leur entrée en vigueur, y compris lorsqu’elles portent sur des pratiques anticoncurrentielles qui ont pris fin avant leur entrée en vigueur, dans la mesure où ces actions n’étaient pas déjà prescrites en vertu des règles antérieurement applicables.

D’une part, il résulte de l’instruction que, par une décision de la Commission européenne du 19 juillet 2016, les sociétés MAN SE, MAN Truck & BUS AG, MAN Truck & Bus Deutschland GmbH, Daimler AG, Fiat Chrysler Automobiles N.V, CNH Industrial N.V., Iveco SpA, Iveco Magirus AG, AB Volvo (publ), Volvo Lastvagnar AB, Renault Trucks SAS, Volvo Group Trucks Central Europe GmbH, PACCAR Inc., DAF Trucks Deutschland GmbH, DAF Trucks N.V et DAF ont été condamnées pour des pratiques anticoncurrentielles commises entre le 17 janvier 1997 et le 18 janvier 2011. Si ces pratiques anticoncurrentielles ont pris fin et ont été constatées avant le 11 mars 2017, date de l’entrée en vigueur de l’ordonnance du 9 mars 2017, la communauté de communes des Herbiers a introduit son action indemnitaire après cette date. Dès lors, et dans la mesure où l’action de la communauté de communes des Herbiers n’était pas déjà prescrite le 11 mars 2017, les dispositions de l’article L. 482-1 du code de commerce s’appliquent au présent litige.

D’autre part, s’il résulte de l’instruction que seules les entreprises responsables des pratiques anticoncurrentielles constatées par la Commission européenne dans sa décision du 19 juillet 2016 ont été destinataires de cette décision, celle-ci a toutefois fait l’objet d’un communiqué de presse le même jour qui mentionne que « MAN, Volvo/Renault, Daimler, Iveco et DAF avaient pris part à une entente ayant pour objet : / la coordination des prix au niveau des « barèmes de prix bruts » pour les camions de poids moyen et lourd dans l’Espace économique européen (…), le calendrier relatif à l’introduction des technologies d’émission pour la mise en conformité des camions de poids moyen et lourd avec les normes européennes de plus en plus strictes en matière d’émissions (…), la répercussion sur les clients des coûts des technologies d'émission nécessaires pour se conformer aux normes européennes de plus en plus strictes en matière d’émissions », et que « l’infraction concernait l’ensemble de l’[Espace économique européen] et a duré 14 ans, de 1997 à 2011 ». En outre, le communiqué de presse mentionne que « de plus amples informations seront disponibles sur le site Concurrence de la Commission, dans le registre public des affaires de la concurrence, sous le numéro 39824 », lequel est lié à un lien hypertexte. Ces indications, combinées au lien hypertexte, permettaient ainsi d’accéder à la dénomination sociale des sociétés condamnées, à savoir « Renault Trucks SAS, MAN SE, Iveco Magirus AG, CNH Industrial N.V., Daimler AG, DAF Trucks N.V., Scania AB, DAF Trucks Deutschland GmbH, MAN Truck & Bus AG, Fiat Chrysler Automobiles N.V., Volvo Lastvagnar AB, MAN Truck & Bus Deutschland GmbH, Scania Deutschland GmbH, Scania CV AB, Iveco S.p.A, AB Volvo (publ), PACCAR Inc., Volvo Group Trucks Central Europe GmbH ».

Dans ces circonstances, le communiqué de presse permettait à la communauté de communes des Herbiers de connaître cumulativement l’existence de faits constitutifs de pratiques anticoncurrentielles, le fait que ces pratiques aient pu lui causer un dommage, et l’identité de l’un des auteurs de ces pratiques. Dès lors, et en application de l’article L. 482-1 du code de commerce, le délai de prescription de cinq ans de l’action a commencé à courir le 19 juillet 2016 et a expiré le 19 juillet 2021. Il suit de là qu’à la date d’enregistrement de la requête, le 5 avril 2022, l’action de la communauté de communes des Herbiers était prescrite.

Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par la communauté de communes des Herbiers doivent être rejetées, sans qu’il soit besoin de faire droit à la mesure d’instruction sollicitée.

Sur les frais liés au litige :

Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la société Renault Trucks SAS, qui n’est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la communauté de communes des Herbiers demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de mettre à la charge de la communauté de communes des Herbiers la somme que les sociétés Renault Trucks SAS et Bernis Trucks demandent au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens.



D E C I D E :


Article 1er : La requête de la communauté de communes des Herbiers est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par les sociétés Renault Trucks SAS et Bernis Trucks sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la communauté de communes des Herbiers, à la société Renault Trucks SAS et à la société Bernis Trucks.


Délibéré après l'audience du 15 octobre 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,
M. Simon, premier conseiller,
Mme Ribac, conseillère.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 novembre 2025.



La présidente,





M. LE BARBIER
La rapporteure,





L.-E. RIBAC

La greffière,





A. GOUDOU


La République mande et ordonne au préfet de la Vendée en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière,



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