Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et deux mémoires, enregistrés les 5 mai 2022, 24 août 2022 et 12 janvier 2024, Mme B... A..., représentée par la société d’avocats Sui Generis, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 29 avril 2022 par laquelle le président du conseil départemental de la Vendée a refusé de lui accorder une remise de sa dette de revenu de solidarité active ;
2°) de lui accorder la remise totale de sa dette.
Elle soutient qu’elle est de bonne foi et qu’elle est dans une situation financière précaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 12 décembre 2023, le département de la Vendée, représenté par Me Cano, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 800 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- les conclusions dirigées contre la décision du 21 octobre 2010 par laquelle la caisse d’allocations familiales de la Vendée a informé la requérante de la remise partielle décidée le 18 octobre 2010 par la commission départementale d’aide sociale sont tardives ;
- la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté dès lors que la décision du 29 avril 2022 est purement confirmative de précédentes décisions refusant d’accorder à l’intéressée une remise gracieuse, et qui sont devenues définitives ;
- la requête n’est pas fondée.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 16 septembre 2022.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’action sociale et des familles ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Huet a été entendu au cours de l’audience publique.
La clôture de l’instruction a été prononcée, en application des dispositions de l’article R. 772-9 du code de justice administrative, à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. Le 29 juillet 2009, la caisse d’allocations familiales de la Vendée a notifié à Mme B... A... un indu de revenu de solidarité active d’un montant de 7 401,57 euros, pour la période de décembre 2006 à juin 2008. Le 18 octobre 2010, la commission départementale d’aide sociale de la Vendée a accordé à Mme A... une remise de sa dette à hauteur de 3 700,79 euros. Le 22 avril 2022, l’intéressée a demandé au département de la Vendée une remise gracieuse de sa dette. Mme A... demande au tribunal d’annuler la décision du 29 avril 2022 par laquelle le département de la Vendée a rejeté cette demande.
Sur les fins de non-recevoir opposées en défense :
2. En premier lieu, Mme A... ne contestant pas le courrier du 21 octobre 2010 par lequel la caisse d’allocations familiales de la Vendée l’a informé de la remise partielle décidée le 18 octobre 2010 par la commission départementale d’aide sociale de la Vendée, la fin de non-recevoir opposée en défense, tirée de la tardiveté de telles conclusions à fin d’annulation de ce courrier, ne peut qu’être écartée.
3. En second lieu, le département de la Vendée fait valoir que la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté dès lors que la décision du 29 avril 2022 est purement confirmative de précédentes décisions refusant d’accorder à l’intéressée une remise gracieuse, et qui sont devenues définitives.
4. D’abord, le département de la Vendée soutient qu’il a rejeté une précédente demande de remise gracieuse par une décision du 21 octobre 2010. Toutefois, cette décision est en réalité un courrier non décisoire de la caisse d’allocations familiales de la Vendée informant la requérante de la remise partielle décidée le 18 octobre 2010 par la commission départementale d’aide sociale de la Vendée et il résulte en tout état de cause de l’instruction que la situation de précarité de Mme A... a évolué entre 2010 et 2022. Dans ces conditions, la décision du 29 avril 2022 ne saurait être regardée comme une décision confirmative du courrier du 21 octobre 2010.
5. Le département de la Vendée soutient ensuite que la requérante avait déjà présenté une demande de remise gracieuse le 28 mai 2020, reçue le 9 juin 2020. Toutefois, il résulte de l’instruction que, par la décision contestée du 29 avril 2022, le président du conseil départemental de la Vendée a statué sur une demande de remise gracieuse présentée le 22 avril 2022 par Mme A..., faisant état de sa situation de précarité à cette date, laquelle a évolué depuis la première demande de remise gracieuse présentée par l’intéressée le 28 mai 2020, à laquelle la même autorité avait répondu implicitement par une décision de rejet née le 9 août 2020. Par suite, la décision attaquée n’a pas eu un caractère confirmatif de celle née le 9 août 2020.
6. Si le département de la Vendée soutient enfin que la requérante avait déjà présenté une demande de remise gracieuse le 3 mai 2020, la demande à laquelle se réfère en réalité le département est datée du 3 mai 2022 et a été reçue le 21 juin 2022 (pièce jointe n° 7 au mémoire en défense). Dans ces conditions, la décision du 29 avril 2022 ne saurait être regardée comme une décision confirmative de celle née postérieurement le 21 août 2022.
7. Dès lors, la requête ayant été enregistrée le 5 mai 2022, les conclusions tendant à l’annulation de cette décision du 29 avril 2022 sont recevables. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le département de la Vendée, tirée de la tardiveté de la requête, doit être écartée.
Sur la demande de remise de dette :
8. D’une part, aux termes de l’article L. 262-46 du code de l’action sociale et des familles : « Tout paiement indu de revenu de solidarité active est récupéré par l'organisme chargé du service de celui-ci ainsi que, dans les conditions définies au présent article, par les collectivités débitrices du revenu de solidarité active. / (…) / La créance peut être remise ou réduite par le président du conseil départemental en cas de bonne foi ou de précarité de la situation du débiteur, sauf si cette créance résulte d’une manœuvre frauduleuse ou d’une fausse déclaration. / (…) ». Il résulte de ces dispositions qu’un allocataire du revenu de solidarité active ne peut bénéficier d’une remise gracieuse de la dette résultant d’un paiement indu d’allocation, quelle que soit la précarité de sa situation, lorsque l’indu trouve sa cause dans une manœuvre frauduleuse de sa part ou dans une fausse déclaration, laquelle doit s’entendre comme désignant les inexactitudes ou omissions qui procèdent d’une volonté de dissimulation de l’allocataire caractérisant de sa part un manquement à ses obligations déclaratives.
9. D’autre part, aux termes de l’article L. 262-47 du code de l’action sociale et des familles : « Toute réclamation dirigée contre une décision relative au revenu de solidarité active fait l’objet, préalablement à l’exercice d’un recours contentieux, d’un recours administratif auprès du président du conseil départemental. (…) ». Aux termes de l’article R. 262-88 du même code : « Le recours administratif préalable mentionné à l'article L. 262-47 est adressé par le bénéficiaire au président du conseil départemental dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision contestée. (…) ».
10. Si une demande de remise de dette présentée au président du conseil départemental constitue, par elle-même, une réclamation au sens des dispositions de l’article L. 262-47 du code de l’action sociale et des familles, elle n’est pas dirigée contre la décision par laquelle l’indu a été mis à la charge de l’allocataire et n’en remet en cause ni le principe, ni le montant. Au demeurant, cette demande peut être justifiée par des changements survenus dans la situation personnelle du débiteur, postérieurs à la notification de la dette. Par suite, elle n’est pas enfermée dans le délai de deux mois prescrit par les dispositions de l’article R. 262-88 du code de l’action sociale et des familles. Dès lors, Mme A... pouvait, le 22 avril 2022, demander une remise gracieuse de sa dette de revenu de solidarité active, sans qu’aucune tardiveté ne puisse lui être opposée. Il résulte de ce qui précède que le motif opposé, tenant à la forclusion de la demande de remise gracieuse, est entaché d’erreur de droit.
11. Néanmoins, il appartient au juge administratif d’examiner si une remise gracieuse totale ou partielle est justifiée et de se prononcer lui-même sur la demande.
12. Il résulte de l’instruction que l’indu de revenu de solidarité active d’un montant initial de 7 401,57 euros pour la période de décembre 2006 à juin 2008 notifié à Mme A... résulte de son absence de déclaration d’indemnités journalières.
En ce qui concerne la bonne foi :
13. Il résulte du rapport d’enquête du 17 décembre 2008 que l’agent assermenté en charge du contrôle de la situation de Mme A... a relevé que l’intéressée « suit des soins pour une addiction sévère depuis plus de cinq ans » et en conclut que, compte tenu de cet élément, « il n’apparaît pas opportun de retenir l’intention frauduleuse ». Il résulte également de l’instruction, et ainsi qu’il a été dit au point 1, que la commission départementale d’aide sociale de la Vendée a accordé à Mme A... le 18 octobre 2010 une remise de sa dette à hauteur de 3 700,79 euros. Cette décision, qui prend expressément en considération le motif de l’indu, est, nécessairement, fondée sur la circonstance que cette créance ne résulte pas d’une manœuvre frauduleuse ou d’une fausse déclaration de la requérante, eu égard aux termes de l’article L. 262-46 du code de l’action sociale et des familles dans sa rédaction alors applicable à la date de la décision du 18 octobre 2010. D’ailleurs, le 21 octobre 2010, la caisse d’allocations familiales de la Vendée a informé la requérante de cette décision en rappelant qu’elle avait « été prise en fonction de ses capacités financières et de l’origine du trop-perçu ». Il s’ensuit que la bonne foi de l’allocataire doit être tenue pour établie.
En ce qui concerne la situation de précarité :
14. Il résulte de l’instruction que Mme A... perçoit chaque mois 810 euros de retraite et 120 euros de prestations sociales. Il résulte également de l’instruction que Mme A... justifie devoir honorer diverses charges mensuelles à hauteur de 560 euros, comprenant, notamment, les frais de loyer, d’assurances, d’eau, d’électricité, d’enlèvement des ordures ménagères, d’abonnements téléphoniques et de complémentaire santé. Eu égard à la part respective de ses ressources et de ses charges, Mme A... doit être regardée comme se trouvant dans une situation de précarité telle qu’elle ne peut être en mesure de rembourser le solde de l’indu de revenu de solidarité active mis à sa charge, qui s’élevait au 25 novembre 2025 à 3 021,48 euros.
15. Il résulte de tout ce qui précède, d’une part, qu’il y a lieu d’accorder la remise du solde de l’indu de 3 021,48 euros et, d’autre part, que Mme A... est fondée à demander l’annulation de la décision du 29 avril 2022 du président du conseil départemental de la Vendée en tant qu’il ne lui a pas été accordé une remise partielle de sa dette.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la requérante, qui n’a pas dans la présente instance la qualité de partie perdante, la somme demandée par le département de la Vendée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 29 avril 2022 du président du conseil départemental de la Vendée est annulée en tant qu’elle a refusé d’accorder à Mme A... une remise gracieuse partielle de l’indu de revenu de solidarité active mis à sa charge.
Article 2 : Il est accordé à Mme A... une remise de 3 021,48 euros (trois mille vingt-et-un euros et quarante-huit centimes) du montant de l’indu de revenu de solidarité active réclamé.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., à la société d’avocats Sui Generis, au département de la Vendée et au ministre du travail et des solidarités.
Copie en sera adressée à la caisse d’allocations familiales de la Vendée.
Délibéré après l'audience du 13 février 2026, à laquelle siégeaient :
M. Giraud, président,
Mme Mounic, première conseillère,
M. Huet, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 avril 2026.
Le rapporteur,
F. HUET
Le président,
T. GIRAUD
La greffière,
C. GENTILS
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,