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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2207126

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2207126

jeudi 22 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2207126
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantDENIZEAU GABORIT TAKHEDMIT & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 juin et 27 juillet 2022, Mme B A, représentée par la SCP Denizeau-Gaborit-Takhedmit et associés, demande au juge des référés :

1°) statuant sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, de condamner l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Les Mathurins de Beauvoir-sur-Mer à lui verser à titre de provision la somme de 53 152,85 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Les Mathurins de Beauvoir-sur-Mer la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la prescription quadriennale ne lui est pas opposable dans la mesure où elle ignorait l'étendue de sa créance avant le 6 juillet 2016, date à laquelle elle a eu connaissance du rapport d'expertise lui ayant reconnu un taux d'incapacité permanente de 12% imputable à l'accident reconnu imputable au service dont elle a été victime ;

- la créance dont elle se prévaut n'est pas sérieusement contestable dans son principe comme dans son montant ; en effet, la responsabilité sans faute de l'administration fondée sur le risque professionnel est engagée à raison des conséquences dommageables des accidents de service ; son taux d'incapacité partielle permanente a été évalué à 12 % par l'expert ; la date de consolidation de son état de santé fixé par l'expert au 5 janvier 2017 n'est pas sérieusement contestée ; le rapport de l'expertise médicale ordonnée par le juge des référés atteste du caractère non contestable de l'obligation de réparation de la totalité des préjudices extrapatrimoniaux découlant de l'accident dont elle a été victime ainsi que du préjudice patrimonial en résultant qui n'a pas été réparé forfaitairement ; le déficit fonctionnel permanent doit être évalué à 27 600 euros ; le déficit fonctionnel temporaire doit être évalué à 7 802,85 euros ; les souffrances endurées doivent être évaluées à 8 000 euros ; le préjudice d'agrément s'élève à 3 000 euros ; enfin, elle peut prétendre à une indemnité de 6 750 euros au titre de l'assistance par une tierce personne au cours de la période du 20 septembre 2012 au 4 mars 2014.

Par des mémoires en défense enregistrés les 19 juillet et 4 octobre 2022, l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) Les Mathurins de Beauvoir-sur-Mer, représenté par la SELAFA Chaintrier Avocat, conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que le montant de la condamnation soit limité à la somme de 12 272,50 euros et, en tout état de cause, à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de la requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la créance invoquée est prescrite par application de l'article 1er de la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, dès lors que la date de consolidation de l'état de santé de l'intéressée est le 2 décembre 2015 et que la prescription quadriennale était acquise lorsque celle-ci a formé un référé-expertise ; elle est contestable dans son principe comme dans son montant ; les prétentions de l'agent sont excessives dans leur quantum ; elles ne sont pas justifiées s'agissant du déficit fonctionnel permanent, de l'assistance par une tierce personne et du préjudice d'agrément.

La procédure a été communiquée à la caisse primaire d'assurance-maladie de la Loire-Atlantique, qui n'a pas présenté d'observations.

Le président du tribunal a désigné M. Cantié, vice-président, pour statuer sur les demandes en référé.

Vu :

- l'ordonnance n° 2013372 du 22 juin 2021 par laquelle le juge des référés a prescrit une expertise à la demande de Mme A ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code des pensions civiles et militaires ;

- la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 86-33 du 9 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. () ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

2. Mme A, qui a exercé les fonctions d'aide-soignante au sein de l'EHPAD Les Mathurins de Beauvoir-sur-Mer jusqu'à son placement à la retraite pour invalidité le 1er septembre 2019, demande au juge des référés de condamner cet établissement public à lui verser une provision de 53 152,85 euros au titre de la réparation des préjudices personnels et du préjudice patrimonial non réparé forfaitairement qui résultent de la pathologie affectant son épaule gauche qui est la conséquence de l'accident dont l'intéressée a été victime le 20 septembre 2012 et qui a été reconnu comme imputable au service par un arrêté du 16 novembre 2012 du directeur de cet établissement.

Sur l'exception de prescription quadriennale :

3. Aux termes de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'Etat, les départements, les communes et les établissements publics : " Sont prescrites, au profit de l'Etat, des départements et des communes, sans préjudice des déchéances particulières édictées par la loi, et sous réserve des dispositions de la présente loi, toutes créances qui n'ont pas été payées dans un délai de quatre ans à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les droits ont été acquis. Sont prescrites, dans le même délai et sous la même réserve, les créances sur les établissements publics dotés d'un comptable public ". Aux termes de l'article 2 de la même loi : " La prescription est interrompue par : / Toute demande de paiement ou toute réclamation écrite adressée par un créancier à l'autorité administrative, dès lors que la demande ou la réclamation a trait au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, alors même que l'administration saisie n'est pas celle qui aura finalement la charge du règlement. / Tout recours formé devant une juridiction, relatif au fait générateur, à l'existence, au montant ou au paiement de la créance, quel que soit l'auteur du recours et même si la juridiction saisie est incompétente pour en connaître, et si l'administration qui aura finalement la charge du règlement n'est pas partie à l'instance () Un nouveau délai de quatre ans court à compter du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle a eu lieu l'interruption. Toutefois, si l'interruption résulte d'un recours juridictionnel, le nouveau délai court à partir du premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle la décision est passée en force de chose jugée. ". Enfin, l'article 3 de cette même loi dispose que : " La prescription ne court ni contre le créancier qui ne peut agir, soit par lui-même ou par l'intermédiaire de son représentant légal, soit pour une cause de force majeure, ni contre celui qui peut être légitimement regardé comme ignorant l'existence de sa créance ou de la créance de celui qu'il représente légalement. ".

4. S'agissant d'une créance indemnitaire détenue sur une collectivité publique au titre d'un dommage corporel engageant sa responsabilité, le point de départ du délai de prescription prévu par ces dispositions est le premier jour de l'année suivant celle au cours de laquelle les infirmités liées à ce dommage ont été consolidées. Il en est ainsi pour tous les postes de préjudice, aussi bien temporaires que permanents, qu'ils soient demeurés à la charge de la victime ou aient été réparés par un tiers, tel qu'un organisme de sécurité sociale, qui se trouve subrogé dans les droits de la victime.

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire dressé par le Dr B, que la pathologie de Mme A n'a été consolidée que le 5 janvier 2017, compte tenu de la stabilisation de son état à cette date. Dès lors et compte tenu, d'une part, de l'interruption de la prescription quadriennale par l'introduction par la victime, le 23 décembre 2020, du référé-expertise ayant conduit au dépôt de ce rapport et, d'autre part, de la réception par l'établissement défendeur, le 31 mars 2022, de la demande indemnitaire ayant lié le contentieux à son égard, ce dernier n'est pas fondé à soutenir que la créance dont se prévaut Mme A est prescrite en application des dispositions de l'article 1er de la loi du 31 décembre 1968, citées au point 4.

Sur l'octroi d'une provision :

6. Les dispositions qui instituent, en faveur des fonctionnaires victimes d'accidents de service ou de maladies professionnelles, une rente viagère d'invalidité en cas de mise à la retraite et une allocation temporaire d'invalidité en cas de maintien en activité doivent être regardées comme ayant pour objet de réparer les pertes de revenus et l'incidence professionnelle résultant de l'incapacité physique causée par un accident de service ou une maladie professionnelle. Ces dispositions déterminent forfaitairement la réparation à laquelle les fonctionnaires concernés peuvent prétendre, au titre de ces chefs de préjudice, dans le cadre de l'obligation qui incombe aux collectivités publiques de garantir leurs agents contre les risques qu'ils peuvent courir dans l'exercice de leurs fonctions. Elles ne font en revanche pas obstacle à ce que le fonctionnaire qui subit, du fait de l'invalidité ou de la maladie, des préjudices patrimoniaux d'une autre nature ou des préjudices personnels, obtienne de la collectivité qui l'emploie, même en l'absence de faute de celle-ci, une indemnité complémentaire réparant ces chefs de préjudice.

7. En application de ces principes, la responsabilité sans faute de l'EHPAD Les Mathurins est engagée à raison des conséquences dommageables de l'accident reconnu imputable au service, dont a été victime Mme A, qui est fondée à se prévaloir vis-à-vis de son employeur d'une créance non sérieusement contestable dans son principe à raison de l'obligation de réparer les préjudices extrapatrimoniaux et les autres préjudices non réparés forfaitairement qui trouvent leur origine directe dans la pathologie à l'épaule gauche dont elle souffre.

8. Il résulte de l'instruction, et notamment des conclusions de l'expert judiciaire, que Mme A a subi un déficit fonctionnel temporaire partiel sur la période du 20 septembre 2012 au 5 janvier 2017, date de la consolidation de son état de santé, évalué à 25 % durant 530 jours et à 10 % durant 1 036 jours. Il sera fait une juste appréciation des troubles dans les conditions d'existence en ayant résulté pour Mme A en fixant à 3 940 euros la fraction qui n'apparait pas sérieusement contestable de la somme permettant d'en assurer une réparation intégrale.

9. L'instruction a par ailleurs établi que Mme A subit un déficit fonctionnel permanent dont le taux est de 12 %. Compte tenu de l'âge de l'intéressée, née le 28 décembre 1982, à la date de la consolidation de son état de santé, il sera fait une juste appréciation du préjudice qui en découle en allouant à celle-ci la somme provisionnelle de 20 000 euros à ce titre.

10. Il résulte également de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que Mme A a enduré des souffrances estimées à 3 sur une échelle d'évaluation chiffrée de 0 à 7 par l'expert judiciaire. Il sera fait une juste appréciation des souffrances imputables à la pathologie dont elle est atteinte en évaluant à 4 000 euros la fraction non sérieusement contestable de la somme destinée à les réparer.

11. Par ailleurs, il résulte de l'instruction, et notamment des conclusions de l'expert, que la pathologie de Mme A est à l'origine d'un préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de pratiquer certains sports. En l'état du dossier, il y a lieu d'accorder à l'intéressée une provision d'un montant de 2 000 euros au titre de ce chef de préjudice.

12. Enfin, l'expert judiciaire a relevé dans ses conclusions que la pathologie de Mme A a nécessité jusqu'au 4 mars 2014 l'aide d'une tierce personne à raison de cinq heures par semaine. En l'état de l'instruction, les frais ainsi supportés, qui constituent un préjudice patrimonial n'ayant pas été réparé forfaitairement, doivent être regardés comme indemnisables. Il sera fait une juste appréciation de ces dommages en évaluant à 5 000 euros la fraction non sérieusement contestable de la somme destinée à les réparer.

13. Il résulte de ce qui précède que le montant de la provision résultant de l'obligation à la charge de l'EHPAD Les Mathurins qui revêt un caractère de certitude suffisant doit être fixée à 34 940 euros. Par suite, il y a lieu de condamner l'EHPAD Les Mathurins à verser cette somme à Mme A à titre provisionnel.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise, à ce titre, à la charge de Mme A qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EHPAD Les Mathurins le versement à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de ces dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : L'EHPAD Les Mathurins est condamné à verser à Mme A la somme provisionnelle de 34 940 euros.

Article 2 : L'EHPAD Les Mathurins versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A et à l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes Les Mathurins de Beauvoir-sur-Mer.

Fait à Nantes, le 22 juin 2023.

Le juge des référés,

C. CANTIE

La République mande et ordonne au préfet de la Vendée en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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