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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2208035

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2208035

mardi 19 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2208035
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantPHILIPPON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 juin 2022 sous le numéro 2208035, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner à M. A D et Mme B E et à tous occupants de leur chef de libérer sans délai le logement qu'ils occupent au 4 place de la Croix Bonneau à Nantes (44100), dédié aux demandeurs d'asile, géré par l'association HUDA Anef-Ferrer ;

2°) de l'autoriser à procéder à leur expulsion avec le concours de la force publique ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. et Mme D et E, à défaut pour eux de les avoir emportés.

Le préfet de la Loire-Atlantique soutient que :

- sa requête relève de la compétence de la juridiction administrative, en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 521-3 du code de justice administrative ;

- sa requête est recevable en application de ces mêmes dispositions ;

- la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse, dès lors que la demande d'asile présentée par M. et Mme D et E a été rejetée définitivement par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) par des décisions du 24 novembre 2020, notifiées le 30 novembre suivant, et que ces derniers se sont maintenus dans le logement depuis lors, malgré la notification de la fin de leur prise en charge le 9 avril 2020 et une mise en demeure de quitter les lieux, adressée par courrier le 26 janvier 2021 et demeurée inexécutée ;

- les conditions d'urgence et d'utilité sont remplies compte tenu de la capacité actuelle des structures d'accueil des demandeurs d'asile dans le département de la Loire-Atlantique, qui totalise 2 119 places au 2 février 2022, et du nombre de demandeurs d'asile bénéficiaires de l'allocation pour demandeur d'asile, qui s'élève à 2 428 dans le département, alors que le refus des intéressés de libérer leur logement compromet le bon fonctionnement du service public d'hébergement des demandeurs d'asile qui en compte actuellement 1 091 en attente d'un hébergement ; le dispositif d'accueil des demandeurs d'asile est saturé au niveau local, se traduisant notamment par le développement de " squats " ; ni la situation de la famille D, ne peut constituer des circonstances particulières susceptibles de faire obstacle à la mesure demandée, de justifier l'octroi d'un délai supplémentaire pour quitter les lieux ou l'octroi d'un hébergement d'urgence par la préfecture, alors, au demeurant, qu'ils ont fait l'objet de mesures d'éloignement, édictées par le préfet le 24 juin 2021 ; les intéressés ne sauraient se prévaloir du laps de temps qui s'est écoulé entre la mise en demeure qui leur a été faite de quitter les lieux et la saisine du juge des référés, qui leur a été favorable ;

- il ne lui incombe pas de trouver une solution d'hébergement d'urgence de droit commun à la famille D.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2022, M. A D et Mme B E, représentés par Me Philippon, demandent le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, concluent au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, demandent qu'il soit sursis à l'exécution de la mesure d'expulsion dans l'attente d'une autre solution d'hébergement d'urgence pour permettre à M. D de poursuivre dans de bonnes conditions son traitement médical qui lui est vital, et, en tout état de cause, de mettre à la charge de l'État 1 400 euros à verser à leur conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils font valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que les chiffres avancés par le préfet sont incohérents et étayés d'aucune production permettant d'en apprécier le bienfondé ; la situation particulière des intéressés n'a pas été prise en compte, alors qu'ils ne bénéficient plus d'aucune aide financière, que l'état de santé de M. D est extrêmement dégradé, le rendant particulièrement vulnérable et lui ayant permis de bénéficier de la reconnaissance du statut de travailleur handicapé ; l'absence de libération du logement est imputable à l'État dès lors qu'elle résulte de la carence de l'État dans la mise en œuvre des dispositifs d'hébergement d'urgence, alors qu'aucun logement ne leur a été proposé ;

- la mesure sollicitée fait l'objet d'une contestation sérieuse dès lors qu'elle méconnait les dispositions des article L. 551-11, L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de leur situation personnelle alors que la demande d'asile est toujours pendante, la décision de rejet de la CNDA n'ayant pas été notifiée ; elle est entachée d'un détournement de procédure au regard des dispositions de l'article R. 552-15 du même code ; elle méconnait les dispositions de l'article L. 552-14 du même code et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, modifiée, relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C, pour statuer sur les demandes en référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juillet 2022 à 9h30 :

- le rapport de M. Jégard, juge des référés ;

- et les observations de Me Philippon, représentant les époux D, en leur présence, qui insiste à la barre sur : l'absence de condition d'urgence et d'utilité dès lors que la saturation du dispositif national d'accueil des demandeurs d'asile et des réfugiés n'est pas établie faute pour le préfet de produire des chiffres cohérents sur la situation des CADA et que le préfet a attendu un an et demi avant de demander leur expulsion alors que leur procédure de demande de titre est sur le point d'aboutir.

Le préfet de la Loire-Atlantique n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de M. A D et Mme B E et de tous occupants de leur chef du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent au 4 place de la Croix Bonneau à Nantes (Loire-Atlantique).

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. M. D ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2022, il n'y a plus lieu de statuer sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle du couple.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 " et l'article L. 542-2 énonce : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / () 2° Lorsque le demandeur : / () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen ; / () ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. M. D et Mme E, ressortissants azerbaïdjanais, déclarent être entrés irrégulièrement sur le territoire français le 15 novembre 2017. Ils sont hébergés dans un logement dédié aux demandeurs d'asile, situé au 4 place de la Croix Bonneau à Nantes (44100), géré par l'HUDA Anef-Ferrer depuis le 1er février 2018. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par des décisions de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 24 novembre 2020, notifiées le 30 novembre 2020 aux intéressés qui ont été avisés, par un courrier du 9 décembre 2020, de ce qu'il serait mis fin à leur prise en charge à la date du 24 décembre 2020. Une mise en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois a été adressée aux intéressés par le préfet de la Loire-Atlantique le 26 janvier 2021. Il résulte toutefois du relevé TememOFPRA produit par le préfet que le recours introduit devant la CNDA par M. D contre la décision de rejet de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides sur sa demande de réexamen est toujours pendant. Dès lors, les requérants sont fondés à soutenir que la mesure sollicitée se heurte à une contestation sérieuse au regard des dispositions de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile.

Sur les frais d'instance :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi relative à l'aide juridique et de mettre à la charge du préfet de la Loire-Atlantique le versement à Me Philippon, avocat des défendeurs, d'une somme de 800 euros, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions présentées par les défendeurs tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête du préfet de la Loire-Atlantique est rejetée.

Article 3 : Le préfet de la Loire-Atlantique versera à Me Philippon une somme de 800 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à ce titre.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur, à M. A D, à Mme B E et à Me Philippon.

Copie sera en outre adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 19 juillet 2022.

Le juge des référés,

X. CLa greffière,

G. PEIGNÉ

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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