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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2213453

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2213453

vendredi 28 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2213453
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées les 13 et 27 octobre 2022, la commune du Mans demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à tout occupant dont la présence est constatée au sein de la salle Barbara située 6 boulevard Winston Churchill au Mans, sur la parcelle cadastrée section ER n°229, de quitter les lieux ;

2°) de l'autoriser à se faire assister de la force publique ainsi que de tout serrurier et déménageur en vue de l'évacuation des lieux précités et tout matériel concerné passé un délai de 24 heures à compter du constat dressé par huissier.

Elle soutient que :

- la juridiction administrative est compétente en ce que l'immeuble est une propriété communale affectée au service public de la vie sociale des quartiers de sorte qu'il appartient au domaine public ;

- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que l'occupation sans droit ni titre fait obstacle à l'utilisation des locaux par des associations ainsi qu'à la réalisation de travaux et donc au bon fonctionnement du service public ; le droit de propriété constitue une liberté fondamentale ;

- la libération des lieux présente un caractère d'utilité dès lors que les lieux, qui ne sont pas destinés à l'hébergement, ne comprennent pas de douches, ce qui porte atteinte à la salubrité publique, que le probable recours à des moyens de chauffage précaires est susceptible de porter atteinte à la sécurité publique, que l'occupation sans droit ni titre fait obstacle au fonctionnement du service public et à la maintenance et à l'entretien d'un ouvrage public.

La requête a été communiquée le 20 octobre 2022 par voie administrative aux occupants, lesquels n'ont pas produit à l'instance.

Par une intervention volontaire, enregistrée le 28 octobre 2022, l'association " Droit au Logement 72 ", représentée Me Murillo, conclut :

- au rejet de la requête ;

- à titre reconventionnel, à ce qu'un délai d'un mois soit accordé aux occupants pour quitter les lieux ;

- à ce qu'une somme de 1500 euros soit mise à la charge de la commune du Mans au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la requête est présentée devant une juridiction incompétente pour en connaître dès lors que la salle Barbara qui est mise à disposition d'associations de droit privé et qui est mise en location pour des événements privés, ne relève pas du domaine public de la commune du Mans ;

- le maire du Mans est incompétent pour représenter la commune en justice, à défaut de production de la délibération du conseil municipal l'y habilitant ;

- la requête est irrecevable, sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative, faute d'indiquer les noms des défendeurs ;

- la demande ne présente pas de caractère d'urgence, dès lors que les activités programmées au sein de la salle Barbara pourraient se tenir dans une autre salle communale et compte tenu de l'objet de l'occupation, qui est de mettre à l'abri des personnes vulnérables ;

- la demande ne présente pas de caractère d'utilité compte tenu de la faible occupation de la salle Barbara, de la possibilité d'un lieu d'accueil alternatif des activités qui y sont programmées et des conséquences humaines de l'évacuation des lieux ;

- la mesure porte atteinte au droit de la dignité de la personne humaine, consacré aux articles 6 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et à l'intérêt supérieur de l'enfant, consacré au 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors qu'elle aurait pour effet de priver d'hébergement des personnes vulnérables.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin, première conseillère, pour statuer sur les demandes en référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 28 octobre 2022 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Milin, juge des référés,

- les observations du représentant de la commune du Mans, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures en les développant, en indiquant notamment que l'occupation a eu lieu sans sollicitation préalable à fin de mise à l'abri et en rappelant que les services de la commune n'ont pas pu contribuer au relogement des intéressés, en lien avec leur réseau d'associations et d'organismes publics, en raison de l'opposition de l'association " Droit au logement 72 " à la production d'informations nominatives sur les personnes concernées ;

- et celles de Me Murillo, avocate de l'association " Droit au logement 72 ", qui renonce à la barre à opposer la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité à agir du maire du Mans, compte tenu de la production de la délibération l'autorisant à ester en justice, remise en mains propres au début de l'audience, et qui conclut aux mêmes fins que ses écritures en les développant en, notamment, rappelant le contexte dans lequel est intervenue l'occupation de la salle Barbara, en insistant sur la vulnérabilité des occupants, qui doit relativiser l'urgence et l'utilité de la mesure demandée et en faisant état de récentes propositions d'hébergement de la part de deux associations, susceptibles de rendre possible le relogement des intéressés dans le délai d'un mois sollicité.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. La commune du Mans demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de tous les occupants non autorisés de la parcelle cadastrée section ER n°229 lui appartenant sur laquelle se situe l'ensemble immobilier dit " salle Barbara ".

Sur l'intervention en défense de l'association " Droit au logement 72 " :

2. L'association " Droit au logement 72 " justifie, eu égard à son objet statutaire, d'un intérêt à ce que la demande de la commune du Mans soit rejetée. Par suite, son intervention doit être admise.

Sur la compétence de la juridiction administrative :

3. Il est constant que la salle Barbara est une propriété de la commune du Mans. Elle comprend des salles polyvalentes utilisées par la municipalité comme par des associations pour des activités à caractère social, culturel et de loisirs. Elle est ainsi affectée à un service public communal et est spécialement aménagée à cet effet, ainsi que les espaces extérieurs situés sur la parcelle ER n°229, qui concourent à son utilisation, nonobstant la circonstance que les associations susmentionnées relèvent du droit privé et que la salle est, en période d'inoccupation par ces associations, proposée à la location pour des événements privés. Par suite, cet immeuble et ses espaces extérieurs relèvent, sur le fondement des dispositions de l'article L. 2111-1 du code général de la propriété des personnes publiques, du domaine public de la commune du Mans. Il s'ensuit que l'action aux fins d'expulsion d'occupants sans titre de la parcelle ER n°229 ressort bien à la compétence du juge administratif.

Sur la fin de non-recevoir opposée par l'association " Droit au logement 72 " :

4. L'article R. 411-1 du code de justice administrative énonce une règle de recevabilité selon laquelle " la requête indique les nom et domicile des parties ". En raison de la difficulté qu'il y a à identifier les personnes occupant la salle Barbara, compte tenu de ce qu'un huissier requis par la commune du Mans à l'effet notamment d'identifier les noms et prénoms des personnes présentes s'est vu refuser l'accès aux lieux par un bénévole de l'association " Droit au logement 72 " présent sur les lieux le jour du constat, la circonstance que la requête de la commune du Mans ne mentionne pas les noms de tous les occupants ne saurait suffire à faire regarder cette requête comme irrecevable, dès lors qu'il résulte de l'instruction qu'elle a été notifiée par voie administrative le 20 octobre 2022, que les occupants ont ainsi été en mesure de présenter leurs observations en défense et qu'ainsi le caractère contradictoire de la procédure n'a pas été méconnu. La fin de non-recevoir opposée par l'association " Droit au logement 72 " doit ainsi être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-3 du code de justice administrative :

5. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ". Le juge des référés tient de ces dispositions le pouvoir, en cas d'urgence et d'utilité, d'ordonner l'expulsion des occupants sans titre du domaine public. Saisi de conclusions en ce sens, il y fait droit dès lors, d'une part, que la demande présentée ne se heurte à aucune contestation sérieuse compte tenu de la nature et du bien-fondé des moyens soulevés à son encontre, d'autre part, que la libération des lieux occupés présente un caractère d'urgence.

6. Comme il a été dit au point 3, la salle Barbara et ses espaces extérieurs relèvent du domaine public de la commune du Mans.

7. Il résulte de l'instruction que, depuis le 1er septembre 2022, une trentaine de personnes occupent la salle Barbara. Il est constant que les intéressés se sont installés sans autorisation, sur cette dépendance du domaine public communal et en sont, de fait, occupants sans droit ni titre. Ainsi, la demande de la commune du Mans tendant à ce que soit ordonnée leur expulsion du domaine public communal ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

8. Il résulte de l'instruction que la salle Barbara est normalement utilisée, comme il a été dit, pour des activités à caractère social, culturel ou de loisirs qui concourent à l'animation du quartier des Sablons. Elle est fréquentée habituellement par le public. Compte tenu du nombre d'associations qui y programment des activités et du taux d'occupation de la salle par celles-ci, il n'est pas établi que l'activité de cet équipement pourrait être déportée sur une autre salle municipale située à proximité. L'occupation de la salle Barbara compromet enfin la réalisation de travaux de réfection dont la programmation à la fin du mois d'octobre 2022 a eu lieu dès le mois de juin 2022. En conséquence cette situation fait obstacle au fonctionnement normal du service public assuré par la commune. La mesure sollicitée présente donc un caractère d'utilité.

9. Il résulte de l'instruction que l'occupation à des fins d'hébergement de la salle Barbara, qui ne constitue ni une habitation ni un lieu d'hébergement par nature, comporte un risque pour la salubrité et la sécurité publiques, et fait obstacle comme il a été dit au fonctionnement normal du service public. La mesure sollicitée présente donc un caractère d'urgence.

Sur la prise en compte de l'intérêt supérieur des enfants des occupants et sur les conclusions reconventionnelles de l'association " Droit au logement 72 " :

10. Aux termes de l'article 3 § 1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Lorsqu'il est saisi d'une demande d'expulsion d'occupants sans droit ni titre d'une dépendance du domaine public, il appartient au juge administratif, lorsque l'exécution de cette demande est susceptible de concerner des enfants, de prendre en compte l'intérêt supérieur de ceux-ci pour déterminer, au vu des circonstances de l'espèce, le délai qu'il impartit aux occupants afin de quitter les lieux. Ce délai doit ainsi être fixé en fonction, notamment, d'une part, des diligences mises en œuvre par les services de l'État aux fins de procurer aux personnes concernées, après leur expulsion, un hébergement d'urgence relevant des dispositions de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles ou, si les intéressés remplissent les conditions requises, un hébergement ou logement de la nature de ceux qui sont visés à l'article L. 441-2-3 du code de la construction et de l'habitation et, d'autre part, de l'existence éventuelle d'un danger grave et imminent pour les occupants de l'immeuble du fait de leur maintien dans les lieux.

11. Il résulte de l'instruction qu'à la date du 27 octobre 2022 se trouvaient dans les lieux 17 enfants mineurs, accompagnés de leur père et mère ou de leur seule mère. Il résulte également de l'instruction que les services de l'Etat, ainsi que les services de la commune du Mans en charge de la solidarité et du logement, ont vainement tenté d'obtenir, auprès des occupants et des représentants des associations et collectifs intervenant au soutien de l'occupation et s'opposant à un contact direct entre les services de l'Etat et les occupants, l'identité de ceux-ci, afin d'examiner les possibilités d'hébergement et de logement de ces personnes. Cependant, à défaut de danger avéré, grave et imminent, pour la sécurité des occupants de l'immeuble en cause, et pour tenir compte de la présence de ces enfants mineurs, que l'exécution de la demande d'occupation des lieux est susceptible de concerner, un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance doit, en l'espèce, être accordé aux occupants de la salle Barbara pour quitter les lieux, la durée de ce délai ne méconnaissant ni l'article 6 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ni l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il y a dès lors lieu, dans ce contexte, de prescrire aux occupants sans droit ni titre de la salle Barbara de libérer le bâtiment en question et ses espaces extérieurs dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Faute pour les intéressés d'avoir libéré les lieux à l'issue de ce délai, la commune du Mans pourra, au besoin avec le concours de la force publique, procéder d'office à leur expulsion et, le cas échéant, à l'enlèvement des tous les objets mobiliers qui s'y trouvent à l'initiative des occupants.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. L'association " Droit au logement 72 " n'a pas la qualité de partie à l'instance, de sorte que ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E

Article 1er : L'intervention de l'association " Droit au logement 72 " est admise.

Article 2 : Il est enjoint à tous les occupants sans droit ni titre de la salle Barbara et de ses espaces extérieurs, situés sur la parcelle cadastrée section ER n°229 sur le territoire de la commune du Mans, à la date de la présente ordonnance, d'évacuer dans un délai de quinze jours l'immeuble et ses dépendances en cause, dès notification de la présente ordonnance. A défaut pour les intéressés de déférer à cette injonction dans un délai de quinze jours ainsi imparti, la commune du Mans pourra y procéder d'office, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 3 : Les conclusions de l'association " Droit au logement 72 " présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la commune du Mans, aux occupants sans droit ni titre des lieux et à l'association " Droit au logement 72 ".

Fait à Nantes, le 28 octobre 2022.

La juge des référés,

C. MILIN Le greffier,

J-F. MERCERONLa République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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