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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2214152

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2214152

vendredi 29 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2214152
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL BIROT - MICHAUD - RAVAUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 octobre 2022, Mme F C, représentée par Me Favre d'Echallens, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative de :

1°) prescrire une expertise médicale judiciaire en vue de déterminer l'existence de fautes ou négligences ayant conduit au décès de sa fille A ;

2°) indiquer le délai dans lequel, sauf prorogation dûment sollicitée auprès du juge, l'expert devra déposer son rapport ;

3°) réserver les dépens.

Elle soutient que :

- elle était suivie pendant sa grossesse au sein de l'établissement hospitalier de Châteaubriant-Nozay-Pouance à compter du mois de janvier 2018 ;

- du 9 au 11 mai 2018, elle a été hospitalisée au sein du service gynécologie obstétrique à la suite d'une consultation du 7ème mois en raison de son diabète et des glycémies mal équilibrées, puis à nouveau à partir du 10 juillet 2019 pour hypertension ;

- pour autant et malgré ces constats, aucune mesure préventive ou thérapeutique n'a été mise en œuvre par le centre hospitalier de Châteaubriant pour éviter le décès de sa fille ;

- la surveillance du rythme cardiaque fœtal a été approximative et négligée puisque réalisée à plusieurs reprises le 10 juillet 2019 sans que soit détectée l'absence d'activité cardiaque de A ;

- le décès fœtal a été estimé par le rapport d'autopsie entre un et quatre jours avant l'accouchement ;

- l'expertise médicale est utile aux fins de déterminer les responsabilités dans le décès de A ainsi que la nature et l'étendue du préjudice subi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 novembre 2022, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Ravaut, demande au juge des référés de :

1°) lui donner acte de ses protestations et réserves tant sur le bien-fondé de sa mise en cause que sur la mesure d'expertise sollicitée ;

2°) compléter la mission de l'expert selon les termes contenus dans ses observations ;

3°) dire que l'expert déposera un pré-rapport ;

4°) réserver les dépens.

Par un mémoire, enregistré le 8 novembre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie du Finistère déclare intervenir à l'instance mais n'être en mesure de chiffrer sa créance qu'après le dépôt du rapport d'expertise.

La procédure a été communiquée au centre hospitalier de Châteaubriant-Nozay-Pouance qui n'a pas produit de mémoire.

Mme F C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Nantes a désigné Mme Béria-Guillaumie, vice-présidente du tribunal administratif de Nantes, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F C, née le 15 août 1983, a effectué le suivi de sa grossesse auprès du centre hospitalier de Châteaubriant-Nozay-Pouance à compter de janvier 2018. Elle a fait l'objet de plusieurs examens échographiques entre janvier et mars 2018. Elle était également suivie au même centre hospitalier pour un diabète de type I nécessitant l'utilisation d'une pompe dont l'évolution a été jugée satisfaisante malgré des constantes relativement élevées. Deux autres examens échographiques ont été réalisés les 24 juin 2018 et 3 juillet 2018. Mme C a ensuite été hospitalisée pour la fin de sa grossesse ainsi que pour son hypertension le 10 juillet 2018. Le même jour, le décès fœtal de A, l'enfant de Mme C, est découvert. L'accouchement a été déclenché. Il résulte du rapport d'autopsie, réalisée le 11 juillet 2018, que le décès fœtal est estimé un à quatre jours avant l'accouchement. Mme C demandeau juge des référés, en application des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, la désignation d'un expert médical aux fins de déterminer les responsabilités dans le décès de sa fille A, ainsi que la nature et l'étendue des préjudices subis.

Sur la demande d'expertise médicale :

2. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ".

3. La mesure d'expertise médicale judiciaire demandée par la requérante aux fins de déterminer les responsabilités dans le décès in utero de sa fille A, ainsi que la nature et l'étendue des préjudices, revêt un caractère utile et entre ainsi dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

4. La mission d'expertise médicale judiciaire ordonnée sera effectuée au contradictoire de Mme C, du centre hospitalier de Châteaubriant-Nozay-Pouance, de l'ONIAM et, en tant que de besoin, de la CPAM du Finistère, chaque partie pouvant désigner un médecin conseil pour assister aux opérations d'expertise.

Sur la demande de l'ONIAM tendant à l'établissement par l'expert d'un projet de rapport :

5. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un projet de rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement de pré-conclusions ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il en résulte que les conclusions de l'ONIAM tendant à ce que le juge des référés demande à l'expert de dresser un pré-rapport et de l'adresser aux parties ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la charge des frais d'expertise :

6. En application des dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, il appartiendra au président de la juridiction, et non au juge des référés, de fixer par ordonnance les allocations provisionnelles à valoir sur les honoraires qui seront dus à l'expert, ainsi que les frais et honoraires d'expertise définitifs, et de désigner la partie qui en assumera la charge. Il s'ensuit que les conclusions présentées par Mme C et l'ONIAM tendant à ce que les dépens soient réservés ne peuvent qu'être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme B D, médecienne spécialisée inscrite au tableau 2023 des experts agréés auprès de la cour d'appel de Rennes à la rubrique F-03.09 Gynécologie obstétrique, et exerçant au centre hospitalier universitaire de Rennes, hôpital Sud, 16 boulevard de Bulgarie à Rennes (35203 cedex 2), est désignée en qualité d'experte.

Elle aura pour mission de :

1°Se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de Mme F C et notamment tous documents relatifs aux examens, soins et interventions pratiqués sur l'intéressée au cours de sa grossesse, au sein des différents établissements de santé, à compter du 16 janvier 2018, et prendre connaissance de son entier dossier médical ;

2°Décrire les conditions dans lesquelles Mme C a été admise et soignée, à compter du début de sa grossesse, au centre hospitalier du Châteaubriant-Nozay-Pouance ; préciser les examens et soins prodigués ;

3°Décrire la ou les complications survenues lors de sa grossesse puis au moment de son transfert au centre hospitalier du Châteaubriant-Nozay-Pouance à la fin de sa grossesse en juillet 2018 et dire si les soins et actes médicaux ont été attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science médicale ;

4°Réunir tous éléments devant permettre de déterminer si des erreurs, manquements ou négligences ont été commis dans l'établissement du diagnostic, l'accomplissement des soins, ainsi, éventuellement, que dans le fonctionnement ou l'organisation des services hospitaliers du centre hospitalier ;

5°Se prononcer sur l'origine des complications présentées par Mme C lors de sa grossesse et lors de sa prise en charge médicale pour la fin de sa grossesse et l'accouchement en distinguant, le cas échéant, celles dont la cause ne serait pas imputable à la prise en charge hospitalière ;

6°Rechercher les causes du décès de son enfant à naître et dire si elles sont consécutives à un défaut dans sa prise en charge médicale et/ou à une erreur ou un retard de diagnostic ; préciser si l'établissement du diagnostic présentait des difficultés particulières ; préciser si la mère de l'enfant à naître a bénéficié d'un traitement adapté à son état de santé dès le début de sa grossesse et au cours de celle-ci et si un autre traitement était susceptible d'éviter le décès de l'enfant à naître ;

7°Indiquer si l'état de santé de la patiente a pu favoriser ou contribuer à la survenue de la ou des complication(s) et/ou à la gravité des conséquences dommageables subies par l'enfant à naître ;

8°Dire si l'on est en présence de conséquences anormales et, le cas échéant, si celles-ci étaient, au regard de l'état de la personne comme de l'évolution prévisible de cet état, probables, attendues ou encore redoutées ;

9°Déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à la patiente sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits litigieux ;

10°Indiquer si le ou les manquement(s) éventuellement constaté(s) a / ont fait perdre à Mme C une chance de voir son état de santé et celui de son enfant à naître s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader, et/ou d'éviter le décès de l'enfant à naître ; chiffrer la perte de chance (pourcentage ou coefficient)

11°Dire si l'état de santé de Mme C est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de consolidation ;

12°Dans l'hypothèse où l'état de santé de Mme C ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle l'intéressée devra à nouveau être examinée ;

13°Décrire la nature et l'étendue des éventuelles séquelles gardées par Mme C et évaluer le déficit fonctionnel temporaire et permanent en résultant en distinguant la part due à la pathologie initiale, de celle imputable, le cas échéant, à un manquement du centre hospitalier ;

14°Dégager, en les spécifiant, les éléments propres à justifier une indemnisation au titre de la douleur et du préjudice esthétique (temporaire et/ou permanent), en les qualifiant selon l'échelle : très léger, léger, modéré, moyen, assez important, important ou très important ;

15°Se prononcer le cas échéant sur l'existence d'un préjudice sexuel, d'un préjudice professionnel et d'agrément, et évaluer leur importance ;

16°Se prononcer, le cas échéant, sur la nécessité d'avoir recours à une tierce personne, la qualification requise et la durée de l'intervention ;

17°Se prononcer sur la nécessité de soins médicaux, paramédicaux, d'appareillage ou de prothèse, après consolidation, pour éviter une aggravation de l'état séquellaire ; justifier l'imputabilité des soins aux complications en cause en précisant s'il s'agit de frais occasionnels, c'est-à-dire limités dans le temps, ou de frais viagers, c'est-à-dire engagés la vie durant ;

18°Dire si l'état de santé de Mme C est susceptible de modifications en aggravation ou en amélioration et, dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution et son degré de probabilité ;

19°Plus généralement fournir au tribunal tous éléments d'information utiles.

Article 2 : L'experte, pour l'accomplissement de sa mission, pourra entendre tout responsable et membre du personnel du service hospitalier ayant prescrit ou donné des soins à l'intéressé.

Article 3 : L'experte accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il pourra, au besoin, se faire assister par un sapiteur préalablement désigné par le juge des référés.

Article 4 : L'experte avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 5 : L'experte déposera au greffe un exemplaire papier de son rapport et un exemplaire par voie dématérialisée avant le 30 avril 2024, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours. Il en notifiera copie aux personnes intéressées, notification qui pourra s'opérer sous forme électronique avec l'accord desdites parties, à laquelle il joindra copie de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 6 : Les frais et honoraires dus à l'expert seront taxés ultérieurement par le président du Tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F C, à l'ONIAM, au centre hospitalier de Châteaubriant-Nozay-Pouance, à la CPAM du Finistère et à Mme D, experte.

Fait à Nantes, le 29 septembre 2023.

La juge des référés,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La République mande et ordonne au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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