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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2303746

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2303746

jeudi 23 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2303746
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL CORNET VINCENT SEGUREL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 16 mars 2023 à 9h30 sous le numéro 2303746, rectifiée le 17 mars 2023, Mme A D, représentée par Me Raffin, demande au juge des référés, :

1°) sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au directeur général de l'Agence régionale de santé (ARS) des Pays de la Loire et/ou au président du conseil départemental de la Loire-Atlantique de prendre :

- toutes mesures nécessaires pour assurer l'exécution des décisions de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées en date des 1er juillet 2022 et 20 janvier 2023,

- toutes dispositions pour que la situation de Mlle C E soit examinée en vue de sa prise en charge effective par un établissement médico-social adapté à son état de santé (maison d'accueil spécialisée ou foyer d'accueil médicalisé), et qu'une offre de soins permettant cette prise en charge soit proposée à sa mère,

le tout dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

2°) de mettre solidairement à la charge de l'ARS et du département, ou l'un à défaut de l'autre, la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'absence de prise en charge adaptée de sa fille porte une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales constituées par le droit à la vie et à la protection de la santé, à une prise en charge pluridisciplinaire, au respect de la vie privée et familiale et à la dignité à raison de la carence caractérisée des autorités publiques :

* quant au respect de l'obligation légale de prise en charge prévue par les articles L. 246-1 et L. 114-1 du code de l'action sociale et des familles,

* au regard des pouvoirs et des moyens dont elles disposent, tels qu'énoncés aux articles L. 1431-1 du code de la santé publique et L. 313-3 du même code ;

- la condition d'urgence est satisfaite compte tenu des situations respectives de Mme D, en état d'épuisement psychique, et de sa fille, l'hospitalisation de cette dernière au sein d'un établissement psychiatrique pour adultes n'étant pas adaptée à son handicap et entrainant un risque grave et immédiat pour sa santé, de sorte que les troubles autistiques et du comportement dont elle souffre ne cessent de s'aggraver et constituent un danger direct et immédiat pour sa propre sécurité comme celle de son entourage.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mars 2023, le département de la Loire-Atlantique, représenté par Me Marchand, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que dans le cadre des compétences dont il dispose, le conseil départemental a tout mis en œuvre pour tenter de permettre une prise en charge effective et adaptée de C E.

La requête a été communiquée au directeur général de l'ARS des Pays de la Loire, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de la santé publique :

- le code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 mars 2023 à 11h30, à laquelle les parties ont été régulièrement convoquées :

- le rapport de Mlle Wunderlich, présidente,

- les observations de Me Berthou, substituant Me Raffin, représentant Mme D,

- et les observations de Me Couetoux du Tertre, représentant le département de la Loire-Atlantique, qui ne conteste pas l'urgence non plus que le caractère dramatique de la situation de C.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". En vertu de cet article, le juge administratif des référés, saisi d'une demande en ce sens justifiée par une urgence particulière, peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une autorité administrative aurait porté une atteinte grave et manifestement illégale. Ces dispositions législatives confèrent au juge des référés le pouvoir de prendre, dans les délais les plus brefs et au regard de critères d'évidence, les mesures de sauvegarde nécessaires à la protection des libertés fondamentales.

2. Aux termes de l'article L. 114-1-1 du code de l'action sociale et des familles : " La personne handicapée a droit à la compensation des conséquences de son handicap quels que soient l'origine et la nature de sa déficience, son âge ou son mode de vie (). ". Aux termes de l'article L. 246-1 du même code : " Toute personne atteinte du handicap résultant du syndrome autistique et des troubles qui lui sont apparentés bénéficie, quel que soit son âge, d'une prise en charge pluridisciplinaire qui tient compte de ses besoins et difficultés spécifiques. /Adaptée à l'état et à l'âge de la personne, cette prise en charge peut être d'ordre éducatif, pédagogique, thérapeutique et social (). ".

3. Ces dispositions imposent à l'Etat et aux autres personnes publiques chargées de l'action sociale en faveur des personnes handicapées d'assurer, dans le cadre de leurs compétences respectives, une prise en charge effective dans la durée, pluridisciplinaire et adaptée à l'état comme à l'âge des personnes atteintes du syndrome autistique. Si une carence dans l'accomplissement de cette mission est de nature à engager la responsabilité de ces autorités, elle n'est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, que si elle est caractérisée, au regard notamment des pouvoirs et des moyens dont disposent ces autorités, et si elle entraîne des conséquences graves pour la personne atteinte de ce syndrome, compte tenu notamment de son âge et de son état. En outre, le juge des référés ne peut intervenir, en application de cet article, que pour prendre des mesures justifiées par une urgence particulière et de nature à mettre fin immédiatement ou à très bref délai à l'atteinte constatée.

4. Il résulte de l'instruction que C E, née le 3 août 2006, est atteinte de troubles autistiques sévères et d'un syndrome génétique rare se caractérisant notamment par un retard de développement et des troubles cognitifs et du comportement tels qu'une absence de langage et d'autonomie, un repli majeur et une agressivité dirigée contre elle-même et les autres. Elle a été prise en charge à partir de l'année 2013 en accueil de jour à raison de quatre jours et demi par semaine dans un institut médico-éducatif (IME) à Nantes et jusqu'en mars 2020, début de la crise sanitaire, pendant laquelle cet établissement a été fermé. La commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH) de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH) de la Loire-Atlantique lui a reconnu un taux d'incapacité entre 80% et 95% en 2019 et sa mère, Mme D, s'est vue attribuer l'allocation d'éducation de l'enfant handicapé, son complément ainsi que la prestation de compensation du handicap à domicile au titre de l'aide humaine à hauteur de 132 heures 22 mensuelles. La dégradation de l'état psychique de C pendant la période où elle s'est retrouvée au domicile à temps plein, notamment caractérisée par la survenance de crises clastiques incontrôlables, a justifié son hospitalisation en septembre 2020 eu sein du service de pédiatrie du CHU de Nantes, à l'été 2021 au service d'hospitalisation intersectoriel de pédopsychiatrie (SHIP) de Nantes pendant trois semaines, puis, en dépit d'une reprise de l'accompagnement médico-social à l'IME à la rentrée 2020, à l'établissement psychiatrique de Loire-Atlantique Nord (Epsylan) de Blain à compter du 3 novembre 2021. Après que Mme D a formé le 12 février 2022 une demande de " réponse accompagnée pour tous " (RAPT), l'orientation de sa fille vers une maison d'accueil spécialisée (MAS) jusqu'au 31 août 2026 a été décidée par la CDAPH le 1er juillet 2022. Toutes les demandes présentées par Mme D en vue de l'admission de sa fille dans un tel établissement se sont heurtées à des refus faute de places disponibles. Par une décision du 20 janvier 2023, la CDAPH a modifié l'orientation proposée pour C en y adjoignant, pour la même période, et par défaut, l'accueil en foyer d'accueil médicalisé (FAM). C est depuis janvier 2022 accueillie au sein de l'Epsylan en unité de préparation à la sortie (UPAS) en secteur adulte et bénéficie de l'intervention d'éducateurs libéraux, financée par sa mère, et de professionnels de l'IME deux fois par semaine. Le 3 février 2023 s'est tenue, en vue de l'établissement d'un plan d'accompagnement global -prévu au 5e alinéa de l'article L. 114-1-1 du code de l'action sociale et des familles- une réunion du groupe opérationnel de synthèse (GOS) -prévu à l'article L. 146-8 du même code- en présence des professionnels et institutions ou services susceptibles d'intervenir dans la mise en œuvre de ce plan (dont les représentants de plusieurs établissements MAS/FAM, le médecin conseil et la référente RAPT de l'ARS ainsi que la référente parcours RAPT et une infirmière de l'équipe pluridisciplinaire RAPT de la MDPH). Ont été évoqués au cours de cette réunion l'historique de l'accompagnement de C, dont les besoins ont été précisément recensés, sa situation actuelle ayant justifié une demande de RAPT, et les démarches entreprises en vue de son admission dans un établissement adapté. Le plan d'action arrêté à l'issue de cette réunion débute par le constat de ce qu'" il n'y a pas de proposition disponible permettant d'apporter des réponses en termes de fin d'hospitalisation et de parcours stable avec hébergement associé en MAS ou FAM spécialisées dans l'accompagnement des [troubles du spectre autistique] TSA en situation très complexe " et prévoit : " - Pour ce qui concerne l'étude pharmacogénétique : une prise de sang est programmée la semaine prochaine. / - Mme B [directrice du secteur habitat Sud Loire, représentant la MAS/FAM Diapason ADAPEI] se propose de rester en contact avec Mme D et l'UPAS. Elle souhaite avoir tous les bilans. / - Mme D est invitée à visiter la 1ère maisonnée MAS à Epsylan, le 17 mars à 10H30 ".

5. Mme D demande au juges des référés de mettre fin à l'atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales constituées par le droit à la vie et à la protection de la santé, à une prise en charge pluridisciplinaire, au respect de la vie privée et familiale et à la dignité de sa fille que constitue l'absence de prise en charge adaptée de cette dernière à raison de la carence caractérisée des autorités publiques en enjoignant au directeur général de l'ARS des Pays de la Loire et/ou au président du conseil départemental de la Loire-Atlantique de prendre toutes mesures nécessaires pour assurer l'exécution des décisions de la CDAPH en date des 1er juillet 2022 et 20 janvier 2023 -dont il vient d'être question au point 4- et toutes dispositions pour que la situation sa fille C soit examinée en vue de sa prise en charge effective par un établissement médico-social adapté à son état de santé (maison d'accueil spécialisée ou foyer d'accueil médicalisé), et qu'une offre de soins permettant cette prise en charge lui soit proposée.

6. Toutefois, si l'Etat et les autres personnes publiques chargées de l'action sociale en faveur des personnes handicapées sont, ainsi qu'il vient d'être dit au point 3, tenues de prendre toute mesure de nature à répondre aux droits de la personne handicapée atteinte d'un trouble autistique, et ne sauraient en aucune manière s'en exonérer au prétexte de manque de moyen ou de complexités procédurales, sauf à engager leur responsabilité, le juge des référés ne peut quant à lui ordonner, pour répondre à l'urgence et sauvegarder les droits et libertés fondamentaux, que des mesures immédiates et provisoires. Or, compte tenu, d'une part, des missions et compétences respectives des acteurs mis en cause par Mme D, et notamment celles de l'ARS, énoncées aux articles L. 1431-1 et suivants du code de la santé publique, d'autre part, du déficit structurel avéré de place dans les établissements du département susceptibles d'accueillir la fille de la requérante, les seules mesures propres à assurer l'exécution des décisions par laquelle la CDAPH a orienté C E vers une maison d'accueil spécialisée (MAS) et, par défaut, un foyer d'accueil médicalisé (FAM) jusqu'au 31 août 2026 consistent nécessairement en la création immédiate d'une place dans une MAS ou un FAM. Un telle mesure ne saurait, à l'évidence, relever de l'office du juge du référé liberté. Par ailleurs, ainsi qu'il vient d'être dit au point 4, il ne peut être contesté que la situation de C en vue de sa prise en charge effective a, en réponse à la demande de RAPT formée par Mme D, été examinée en dernier lieu par le GOS, même si les conclusions des travaux de ce groupe n'ont, à l'évidence, pas donné satisfaction à l'intéressée.

7. Il résulte de ce qui précède, et pour regrettable que soit la situation dans laquelle se trouve C E en dépit du constat partagé par tous les acteurs de son caractère inadapté, la requête de Mme D ne peut qu'être rejetée, en toutes ses conclusions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A D, au département de la Loire-Atlantique et au ministre de la santé et de la prévention.

Copie en sera adressée au directeur général de l'Agence régionale de santé des Pays de la Loire.

Fait à Nantes, le 23 mars 2023.

La présidente, juge des référés,

A.-C. WUNDERLICHLe greffier,

J-F. MERCERON

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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