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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2305210

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2305210

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2305210
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantBEARNAIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 avril 2023, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à Mme B F ainsi qu'à ses deux enfants majeurs, D E et C E, de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé 33 boulevard du Maréchal Lyautey à Nantes (Loire-Atlantique), et géré par le CADA " France Terre d'Asile " ;

2°) de l'autoriser à procéder à leur expulsion avec le concours de la force publique ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme F et ses enfants, à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.

Il soutient que :

- le juge administratif est compétent en application des dispositions des articles L. 552- 15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ;

- sa requête est recevable en application des mêmes dispositions ;

- les conditions d'urgence et d'utilité sont satisfaites dès lors que le maintien de l'intéressée, déboutée de l'asile, dans un hébergement d'urgence pour demandeurs d'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'au 31 août 2022, 794 demandeurs d'asile étaient en attente d'un hébergement dans le département ;

- la mesure sollicitée ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse dès lors que Mme F se maintient dans le logement alors que sa demande d'asile a été rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 27 novembre 2020, notifiée le 18 janvier 2021 et que l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) l'a informée de la fin de sa prise en charge par courrier du 24 mars 2021 ; par un courrier du 27 avril 2021 notifié le 11 mai suivant, le préfet l'a mise en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois ; l'occupation irrégulière concerne également ses deux enfants, devenus majeurs postérieurement à la mise en demeure adressée à l'intéressée, alors que la demande d'asile de M. E a été rejetée par une décision de la CNDA du 9 janvier 2023, notifié le 16 janvier suivant, et qu'aucun des deux enfants n'a sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; l'accès à l'hébergement d'urgence de droit commun est sans lien avec le droit au maintien dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile et les dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne lui sont pas applicables ;

- il n'existe pas de circonstances exceptionnelles de nature à faire obstacle à la mesure demandée dès lors que la situation de Mme F ne présente pas un caractère exceptionnel qui pourrait justifier son maintien dans le lieu d'hébergement qu'elle occupe, alors que ses deux enfants sont majeurs, que rien ne permet de conclure qu'un des membres de la famille souffre d'une maladie grave et qu'ils sont présents sur le territoire français depuis septembre 2018 de sorte que rien n'indique qu'ils seraient dans une situation de détresse et d'isolement caractéristique ; le degré de vulnérabilité fixé par l'OFII a été déterminé lors de leur présentation au guichet unique lors du dépôt des demandes d'asile, de sorte qu'il a nécessairement évolué depuis ; la situation sanitaire liée à l'épidémie de covid-19 ne saurait en elle-même justifier le maintien dans son logement ;

- il est nécessaire que Mme F et ses enfants quittent les lieux sans délai, leur présence dans ce logement faisant obstacle à l'accueil de nouveaux arrivants bénéficiant du statut de demandeurs d'asile alors qu'elle a été informée depuis plusieurs mois de la nécessité de quitter les lieux et qu'elle a fait l'objet d'une décision du 24 janvier 2023 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, de sorte que, dans ces conditions, lui accorder un délai serait contraire à l'esprit des dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors que la présence de deux enfants majeurs à ses côtés est sans incidence ;

- il ne lui incombe pas de trouver une solution d'hébergement d'urgence de droit commun Mme F et ses enfants, lesquels ont vu leurs demandes d'asile définitivement rejetées et alors que leur situation ne justifie pas qu'ils bénéficient d'une solution d'hébergement d'urgence, dispositif par ailleurs considéré comme en situation de saturation chronique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 avril 2023, Mme B F, M. D E et Mme H, représentés par Me Béarnais concluent, à titre principal, au rejet de la requête, et, à titre subsidiaire, à ce qu'il leur soit laissé un délai de six mois pour libérer le logement, et, en tout état de cause, à ce qu'il soit mis à la charge du l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administratif et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle fait valoir que :

- les conditions d'urgence et d'utilité ne sont pas satisfaites dès lors que les motifs invoqués sont insuffisants, alors qu'il n'existe pas de présomption en matière d'expulsion : les chiffres de 2022 communiqués ne sont justifiés par aucune source de sorte qu'ils ne peuvent établir une urgence spéciale, alors que le dispositif d'hébergement pour demandeurs d'asile est un dispositif national ; le refus de libérer les lieux est justifié par l'impossibilité pour l'intéressée de trouver une autre solution d'hébergement, malgré des démarches en cours, notamment auprès du 115, dont elle n'a aucune réponse, et alors que les procédures d'accompagnement n'ont pas été mises en place par le gestionnaire ; M. E a, contrairement à ce que soutient la préfecture, déposé une demande de titre de séjour en vue de sa régularisation, et Mme F a contesté l'arrêté portant obligation de quitter le territoire dont elle fait l'objet, recours dont l'instruction est en cours au tribunal administratif ; eu égard à la circonstance qu'ils sont présents sur le territoire français depuis cinq ans et justifient d'une parfaite intégration, ils entendent déposer une demande de titre de séjour au titre de l'admission exceptionnelle au séjour pour Mme E, qui justifie d'une promesse d'embauche de sorte qu'elle pourra travailler rapidement une fois sa situation administrative régularisée ;

- la mesure sollicitée fait l'objet d'une contestation sérieuse dès lors qu'elle porte atteinte à l'intérêt supérieur des enfants tel que protégé par les stipulations du 1er alinéa de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors que les enfants de A F sont scolarisés en France, ont de très bons résultats scolaires et ont tissé des liens d'amitiés dans ce cadre ; Mme F justifie être en situation de vulnérabilité dès lors qu'elle est une mère isolée avec ses deux enfants à charge, alors qu'elle justifie d'une parfaite intégration, notamment par le travail et par ses activités de bénévolat ; la mesure sollicitée porte atteinte à leur droit au respect de leur vie privée et familiale protégée par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte atteinte à leur dignité ;

- ils sollicitent, à titre subsidiaire, un délai de grâce de six mois tel que prévu par les dispositions des articles L. 631-1 du code de la construction et de l'habitat et L. 412-4 du code des procédures civiles d'exécution, notamment eu égard à la situation psychologique et sociale de la famille et alors qu'ils sont sans solution alternative de relogement.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de la construction et de l'habitat ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Le Barbier, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 10 mai 2023 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Le Barbier, juge des référés,

- et les observations de Me Béarnais, avocate de Mme F, présente à l'audience, et accompagnée de sa fille, Mme E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de Mme F du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'il occupe, situé 33 boulevard du Maréchal Lyautey à Nantes (Loire-Atlantique), et géré par le CADA " France Terre d'Asile ".

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 521-3 du code de justice administrative :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. En premier lieu, d'une part, Mme B F, ressortissante arménienne née le 7 août 1981, déclare être entrée irrégulièrement sur le territoire français le 11 septembre 2018, accompagné de ses enfants, D E et C E, respectivement nés le 5 juillet 2003 et le 24 mars 2005. Ils sont hébergés dans un logement dédié aux demandeurs d'asile, situé au 33 boulevard du Maréchal Lyautey à Nantes (Loire-Atlantique), et géré par le CADA " France Terre d'Asile ". La demande d'asile de Mme F été définitivement rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 27 novembre 2020, notifiée à l'intéressée le 18 janvier 2021. Par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 9 janvier 2023, notifié le 16 janvier suivant, la demande d'asile de son fils majeur M. E a également été rejetée. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier, et n'est pas allégués par les intéressés, que Mme E aurait déposé une demande d'asile dont l'examen serait toujours en cours, et bénéficierait, de ce fait, du statut de demandeur d'asile. Mme F a été informée de la fin de sa prise en charge par un courrier de l'office français de l'immigration et de l'intégration en date du 24 mars 2021. Une mise en demeure de quitter ce lieu, dans un délai d'un mois, a été adressée à l'intéressée par le préfet de la Loire-Atlantique le 27 avril 2021. Mme B F et ses deux enfants majeurs se maintiennent ainsi dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, alors que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées.

6. D'autre part, si les intéressés font valoir qu'ils ont effectué des démarches en vue de leur relogement, notamment auprès du 115, de telles démarches ne ressortent d'aucune pièce du dossier. De plus, si M. E soutient avoir déposé une demande de titre de séjour et que Mme E et Mme F font valoir qu'elles entendent déposer des demandes de titres de séjour, ces démarches ne sont attestées par aucune pièce du dossier. Ainsi, aucun des trois intéressés ne justifie de la régularité de son séjour en France, alors que le recours introduit par Mme F à l'encontre de l'arrêté du 24 janvier 2023 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours est sans incidence sur la légalité de la mesure sollicitée. Enfin, la circonstance que M. et Mme E sont scolarisés, alors qu'ils sont tous deux majeurs, est sans incidence sur le présent litige. Dans ces circonstances, la mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse.

7. En second lieu, la libération des lieux par la Mme F et ses deux enfants majeurs, lesquels peuvent être regardés comme demandeurs d'asile, présente, eu égard aux exigences de bon fonctionnement et de continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, ainsi qu'à la situation de tension de ce dispositif, un caractère d'urgence et d'utilité et apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.

8. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à Mme F ainsi qu'à M. et Mme E de quitter, sans délai, le lieu d'hébergement qu'ils occupent et, en l'absence de départ volontaire des intéressés à compter de la notification de cette ordonnance, d'autoriser le préfet de la Loire-Atlantique à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, à leurs frais et risques les biens meubles qui s'y trouveraient.

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espère, de faire droit aux conclusions de Mme F, de M. E et de Mme E présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à Mme F, à M. E et Mme E de libérer, sans délai, le logement qu'ils occupent au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile, situé 33 boulevard du Maréchal Lyautey à Nantes (Loire-Atlantique), et géré par le CADA " France Terre d'Asile ".

Article 2 : En l'absence de départ volontaire de Mme F et de M. et Mme E dans le délai imparti, le préfet de la Loire-Atlantique pourra faire procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 3 : Les conclusions présentées par Mme F, et M. et Mme E sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à Mme B F, à Mme C E, Mme I ainsi qu'à Me Béarnais.

Copie sera en outre adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 17 mai 2023.

La juge des référés,

M. G

La greffière,

M-C. MinardLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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