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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2306218

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306218

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2306218
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 mai 2023, M. B C, représenté par Me Conte, demande au juge des référés de :

1°) prescrire une expertise médicale judiciaire en vue de déterminer les préjudices qu'il estime avoir subis à la suite de ses prises en charge médicales successives au sein des centres hospitaliers d'Alençon et du Mans à compter de décembre 2020 ;

2°) déclarer la décision à intervenir commune et opposable à la caisse primaire d'assurance maladie de la Sarthe ;

3°) condamner le centre hospitalier du Mans à supporter l'intégralité des frais d'expertise ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier du Mans la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que :

-il s'est rendu fin décembre 2020 au service des urgences du centre hospitalier du Mans en raison de l'apparition brutale d'une paralysie faciale avec une sensation d'engourdissement de l'hémi-langue droite ;

-le 19 mars 2021, il a subi une récidive de paralysie faciale périphérique droite et il s'est rendu à nouveau au service des urgences du centre hospitalier du Mans ;

-il a bénéficié d'une corticothérapie de trois semaines au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, laquelle a permis la régression des symptômes ;

-la biopsie de ses glandes salivaires a mis en évidence une hypertrophie carotidienne bilatérale et par la suite, le scanner thoracique réalisé le 8 juin 2021et la tomographie par émission de position réalisée le 22 juin 2021 ont orienté le tableau symptomatologique vers une suspicion de sarcoïdose ;

-une fibroscopie et une écho-endoscopie bronchique ont été réalisées le 16 novembre 2021 au centre hospitalier du Mans pour confirmer le diagnostic de sarcoïdose systémique avec atteinte pulmonaire, ganglionnaire et ophtalmique, ainsi qu'une médiastinoscopie réalisée le 17 décembre 2021 sous anesthésie générale ;

-à la suite de cette intervention, sa voix est apparue " cassée " et très peu puissante ;

-il a effectué une nasofibroscopie le 14 février 2022 pour visualiser les cordes vocales et le médecin ORL a conclu à une paralysie gauche avec corde vocale en position latérale causée par l'intervention chirurgicale du 17 décembre 2021 ;

-il a subi ensuite des séances d'orthophonie et une nouvelle intervention chirurgicale le 7 novembre 2022 pour une réinnervation laryngée non sélective unilatérale, avec injection de graisse ;

-du fait de sa paralysie définitive de sa corde vocale gauche consécutive à l'opération chirurgicale du 17 décembre 2021, il présente désormais de nombreux troubles de la respiration, de la déglutition et d'élocution, qui ont des répercussions sur sa vie sociale et professionnelle ;

-l'expertise médicale judiciaire est utile pour apprécier la conformité des soins reçus.

Par un mémoire, enregistré le 5 mai 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de Loire-Atlantique, agissant au nom et pour le compte de la CPAM de la Sarthe, ne s'oppose pas à la demande d'expertise et demande que l'expert lui transmette son pré-rapport pour formuler ses dires.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2023, le centre hospitalier du Mans, représentée par Me Chiffert, demande au juge des référés de :

1°) lui donner acte de ses plus expresses réserves sur les faits exposés et qu'il s'en rapporte à justice sur la demande d'expertise ;

2°) désigner un expert spécialisé en chirurgie ORL et de lui donner la mission indiquée dans ses observations ;

3°) dire que l'expert transmettra son pré-rapport aux parties ;

4°) rejeter les conclusions du requérant tendant à sa condamnation au titre des frais irrépétibles ;

5°) rejeter les conclusions du requérant tendant à sa condamnation à supporter le coût de la mesure d'expertise ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2023, le centre hospitalier intercommunal d'Alençon Mamers, représenté par Me Tamburini-Bonnefoy, demande au juge des référés de :

1°) lui donner acte de ce qu'il ne s'oppose pas à sa participation à une mesure d'expertise ;

2°) confier la mission d'expertise indiquée dans ses observations à un expert chirurgien ORL ;

3°) dire que l'expert déposera un pré-rapport.

Il soutient que les préjudices ne sont pas suffisamment graves au regard des seuils de gravité exigés par l'article D. 1142-1 du code de la santé publique.

La requête a été communiquée à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des infections nosocomiales et des affections iatrogènes (ONIAM) qui n'a pas produit d'observations.

Vu les pièces jointes à la requête.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Nantes a désigné Mme Béria-Guillaumie, vice-présidente du tribunal administratif de Nantes, pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né le 10 mars 1993, s'est rendu fin décembre 2020 au service des urgences du centre hospitalier du Mans en raison de l'apparition brutale d'une paralysie faciale avec une sensation d'engourdissement de l'hémi-langue droite. Le 19 mars 2021, il a subi une récidive de paralysie faciale périphérique droite et il s'est rendu à nouveau au service des urgences du centre hospitalier du Mans. Il a bénéficié d'une corticothérapie de trois semaines au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers qui a permis la régression des symptômes. La biopsie de ses glandes salivaires a mis en évidence une hypertrophie carotidienne bilatérale et par la suite le scanner thoracique réalisé le 8 juin 2021et la tomographie par émission de position réalisée le 22 juin 2021 ont orienté le tableau symptomatologique vers une suspicion de sarcoïdose. Une fibroscopie et une écho-endoscopie bronchique ont été réalisées le 16 novembre 2021 au centre hospitalier du Mans pour confirmer le diagnostic de sarcoïdose systémique avec atteinte pulmonaire, ganglionnaire et ophtalmique, ainsi qu'une médiastinoscopie réalisée le 17 décembre 2021 sous anesthésie générale. A la suite de cette intervention, sa voix est apparue " cassée " et très peu puissante. Il a effectué une nasofibroscopie le 14 février 2022 pour visualiser les cordes vocales et le médecin ORL a conclu à une paralysie gauche avec corde vocale en position latérale causée par l'intervention chirurgicale du 17 décembre 2021. Il a subi ensuite des séances d'orthophonie et une nouvelle intervention chirurgicale le 7 novembre 2022 pour une réinnervation laryngée non sélective unilatérale, avec injection de graisse. Du fait de la paralysie définitive de sa corde vocale gauche, il présente désormais de nombreux troubles de la respiration, de la déglutition et d'élocution qui ont des répercussions sur sa vie sociale et professionnelle. M. C demande, en application des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, la désignation d'un expert médical à l'effet de déterminer si sa prise en charge médicale au centre hospitalier du Mans, notamment la médiastinoscopie réalisée le 17 décembre 2021 sous anesthésie générale, a été conforme aux pratiques médicales, aux règles de l'art médical et aux données acquises de la science médicale et d'évaluer les préjudices subis.

Sur la demande d'expertise médicale judiciaire :

2. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ".

3. En l'état de l'instruction, la mesure d'expertise médicale judiciaire demandée par M. C revêt un caractère utile et entre ainsi dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu de faire droit à la demande et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

4. La mission d'expertise médicale judiciaire sera effectuée au contradictoire de M. C, du centre hospitalier du Mans, du centre hospitalier intercommunal d'Alençon Mamers, de l'ONIAM et de la CPAM de la Loire-Atlantique, chaque partie pouvant désigner un médecin conseil pour assister aux opérations d'expertise.

Sur les conclusions tendant à l'établissement par l'expert d'un projet de rapport :

5. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un projet de rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement de pré-conclusions ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il en résulte que les conclusions des centres hospitaliers du Mans et d'Alençon Mamers et la CPAM de la Loire-Atlantique tendant à ce que le juge des référés demande à l'expert de dresser un pré-rapport et de l'adresser à chacune des parties ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les dépens :

6. En application des dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, il appartiendra au président de la juridiction, et non au juge des référés, de fixer par ordonnance les frais et honoraires d'expertise définitifs, et de désigner la partie qui en assumera la charge. Il s'ensuit que les conclusions présentées par M. C tendant à la condamnation du centre hospitalier du Mans à supporter l'intégralité des frais d'expertise, ne peuvent être accueillies.

Sur les frais du litige :

7. En l'état actuel du litige, le centre hospitalier du Mans ne peut être regardé comme ayant qualité de parties perdantes pour l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les conclusions présentées à cette fin par M. C doivent dès lors être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. D A, médecin spécialisé inscrit au tableau 2024 des experts agréés auprès de la cour administrative d'appel de Nantes à la rubrique " F.3.12 Chirurgie ORL et chirurgie du cou " et exerçant 6 boulevard de la Boutière à Saint Grégoire cedex (35768), est désigné en qualité d'expert.

Il aura pour mission de :

1° Se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. C et notamment tous documents relatifs aux examens, soins et interventions pratiqués sur l'intéressé aux cours de ses hospitalisations au centre hospitalier du Mans et si besoin au centre hospitalier intercommunal d'Alençon Mamers à compter de décembre 2020, et prendre connaissance de son entier dossier médical s'y rapportant ;

2° Procéder à l'examen de M. C et rappeler son état de santé antérieur ;

3° Décrire les conditions dans lesquelles M. C a été admis et soigné dans l'établissement hospitalier mis en cause, et si besoin au centre hospitalier intercommunal d'Alençon Mamers, à compter de décembre 2020 ;

4° Préciser les examens et soins prodigués et les complications survenues ;

5° Prendre connaissance de son entier dossier médical se rapportant aux interventions chirurgicales qu'il a dû subir ;

6° Décrire la ou les complications survenues lors de ces opérations chirurgicales et postérieurement à celles-ci et dire si les soins et actes médicaux ont été attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science médicale ;

7° Réunir tous éléments devant permettre de déterminer si des erreurs, manquements ou négligences ont été commis dans l'établissement du diagnostic, l'accomplissement des soins, ainsi, éventuellement, que dans le fonctionnement ou l'organisation du service pour M. C dans les établissements hospitaliers fréquentés à partir de décembre 2020 ;

8° Se prononcer sur l'origine des complications présentées par M. C en distinguant, le cas échéant, celles dont la cause ne serait pas imputable à la prise en charge hospitalière par le ou les établissements hospitaliers ;

9° Indiquer si l'état de santé du patient a pu favoriser ou contribuer à la survenue de la ou des complications(s) et/ou à la gravité des conséquences dommageables subies par l'intéressé ;

10° Dire si l'on est en présence de conséquences anormales et, le cas échéant, si celles-ci étaient, au regard de l'état de la personne comme de l'évolution de cet état, probables, attendues ou encore redoutées ; dans l'affirmative, indiquer la fréquence d'un tel accident en général et la fréquence attendue chez le patient ; déterminer les conséquences probables de la pathologie présentée en l'absence de traitement ;

11° Déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée au patient sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers ou sur son médecin traitant au moment des faits litigieux ;

12° Indiquer si le ou les manquement(s) éventuellement constaté(s) commis par l'établissement hospitalier mis en cause a fait perdre à l'intéressé une chance de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader ; chiffrer la perte de chance (pourcentage ou coefficient) ;

13° Dire si l'état de santé de M. C est consolidé et, le cas échéant, fixer la date de consolidation ;

14° Dans l'hypothèse où l'état de santé de M. C ne serait pas consolidé, fixer l'échéance à l'issue de laquelle l'intéressé devra à nouveau être examiné ;

15° Décrire la nature et l'étendue des éventuelles séquelles gardées par M. C et évaluer le déficit fonctionnel temporaire et permanent en résultant en distinguant la part due à la pathologie initiale, de celle imputable, le cas échéant, à un manquement de l'établissement hospitalier mis en cause ;

16° Dégager, en les spécifiant, les éléments propres à justifier une indemnisation au titre de la douleur et du préjudice esthétique (temporaire et/ou permanent), en les qualifiant selon l'échelle : très léger, léger, modéré, moyen, assez important, important ou très important ;

17° Se prononcer sur l'existence d'un préjudice sexuel, d'un préjudice professionnel et d'agrément ; le cas échéant, évaluer leur importance ;

18° Se prononcer, le cas échéant, sur la nécessité d'avoir recours à une tierce personne, en précisant la qualification requise et la durée de l'intervention ;

19° Se prononcer sur la nécessité de soins médicaux, paramédicaux, d'appareillage ou de prothèse, après consolidation, pour éviter une aggravation de l'état séquellaire ; justifier l'imputabilité des soins aux complications en cause en précisant s'il s'agit de frais occasionnels, c'est-à-dire limités dans le temps, ou de frais viagers, c'est-à-dire engagés la vie durant ;

20° Dire si l'état de santé de M. C est susceptible de modifications en aggravation ou en amélioration et, dans l'affirmative, fournir toutes précisions utiles sur cette évolution et son degré de probabilité.

Article 2 : L'expert, pour l'accomplissement de sa mission, pourra entendre tout responsable et membre du personnel du service hospitalier ayant prescrit ou donné des soins à M. C.

Article 3 : Après avoir prêté serment, l'expert accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il pourra, au besoin, se faire assister par un sapiteur préalablement désigné par le juge des référés.

Article 4 : L'experts avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-4 du code de justice administrative.

Article 5 : L'expert déposera au greffe un exemplaire papier et un exemplaire par voie dématérialisée de son rapport d'expertise avant le 31 décembre 2024, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours pour chaque expert. Il en notifiera copie aux personnes intéressées, notification qui pourra s'opérer sous forme électronique avec l'accord desdites parties, à laquelle il joindra copie de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 6 : Les frais et honoraires dus à chaque expert seront taxés ultérieurement par le président du Tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative.

Article 7 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 8 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C, au centre hospitalier du Mans, au centre hospitalier intercommunal d'Alençon Mamers, à l'ONIAM, à la CPAM de la Loire-Atlantique, et à M. A, expert.

Fait à Nantes, le 22 mai 2024.

La juge des référés,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de la prévention en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2306218

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