mercredi 19 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2308811 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Avocat requérant | BOURGEOIS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 20 juin et le 12 juillet 2023, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à M. B C, Mme A D ainsi que leurs deux enfants mineurs de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent, situé 5 venelle Escarpe à Clisson (Loire-Atlantique), et géré par le centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Saint Benoît Labre ;
2°) de l'autoriser à procéder à leur expulsion avec le concours de la force publique ;
3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. C et Mme D, à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.
Il soutient que :
- sa requête relève de la compétence de la juridiction administrative, en application de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- sa requête est recevable en application de ces mêmes dispositions ;
- les conditions d'urgence et d'utilité sont satisfaites dès lors que le maintien de M. C et Mme D, déboutés de l'asile, dans un logement pour demandeurs d'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'en février 2023, 845 demandeurs d'asile étaient en attente d'un hébergement dans le département de la Loire-Atlantique ;
- elle ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse dès lors que M. C et Mme D se maintiennent dans le logement alors que leurs demandes d'asile ont été rejetées par deux décisions de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 6 février 2023, que l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) les a informés de la fin de leur prise en charge, par un courrier du 13 février 2023 qui leur a été remis en mains propres mais que les intéressés ont refusé de signer ; par un courrier du 29 mars 2023, le préfet les a mis en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois ; les intéressés se sont maintenus dans les lieux en dépit de cette mise en demeure, restée infructueuse ;
- il n'existe pas de circonstances exceptionnelles de nature à faire obstacle à la mesure sollicitée, la seule circonstance que les intéressés soient accompagnés d'enfants mineurs étant insuffisante, alors que rien ne permet de conclure qu'ils souffrent d'une maladie grave et que la mesure sollicitée n'a ni pour objet ni pour effet de mettre un terme à un éventuel suivi médical ou un traitement médicamenteux; à cet égard, la malformation au nez dont souffre M. C et qui a justifié une opération chirurgicale au mois de mai 2023, ne constitue pas des circonstances exceptionnelles, alors qu'il n'est pas démontré qu'il y aurait eu des complications post-opératoires ou que l'intervention nécessiterait un suivi régulier ; rien n'indique une situation d'isolement et de détresse à laquelle M. C et Mme D seraient confrontés, le seuil de vulnérabilité fixé par l'OFII lors du dépôt de leurs demandes d'asile ayant pu évoluer; la situation sanitaire actuelle ne saurait justifier leur maintien dans le logement qu'ils occupent indûment ;
- il est nécessaire de leur faire libérer les lieux sans délai dès lors que l'octroi d'un délai supplémentaire serait contraire aux dispositions prévues par l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne serait pas utile, les intéressés ayant fait l'objet de décisions portant obligation de quitter le territoire français et ne disposant d'aucun titre leur permettant de s'y maintenir; M. C et Mme D n'établissent pas avoir entamé des démarches en vue de leur relogement ; au demeurant, quand bien même ils auraient effectivement entamé de telles démarches, cette seule circonstance ne saurait conduire à leur octroyer un délai pour quitter le logement qu'ils occupent indûment dans l'attente qu'ils bénéficient effectivement d'une solution de relogement ;
- les intéressés n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence de droit commun dès lors que leurs demandes d'asile ont été rejetées et alors que leur situation ne caractérise pas une situation de détresse justifiant qu'ils en bénéficient à titre exceptionnel ; par voie de conséquence, il n'appartient pas au préfet de leur trouver une solution d'hébergement d'urgence ;
- l'attestation émanant de l'association 100 pour 1 Clisson a été établie le 5 juillet 2023, postérieurement à l'introduction de la requête et pour les seuls besoins de la cause ; les intéressés ne l'ont pas informé des démarches accomplies en vue de leur relogement, antérieurement à la demande d'expulsion ; en tout état de cause cette perspective de relogement ne remet pas en cause l'urgence et l'utilité de la mesure d'expulsion sollicitée ; cette circonstance ne saurait davantage conduire à accorder à la famille un délai supplémentaire pour quitter son logement, dès lors que les intéressés ont été informés depuis plusieurs mois de ce qu'ils étaient obligés de quitter le logement mis à leur disposition ; l'octroi d'un délai supplémentaire empêcherait subséquemment l'accueil de nouveaux arrivants, demandeurs d'asile ; les attestations de soutien produites par la famille attestent que cette dernière pourra trouver une solution de relogement dans l'attente de son hébergement par l'association 100 pour 1, le 1er septembre 2023.
Par un mémoire en défense enregistrés le 11 juillet 2023, M. C et Mme D, représentés par Me Bourgeois, concluent, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que leur soit laissé un délai de deux mois pour libérer le logement et, en tout état de cause, à ce que soit mis à la charge de l'État le versement à leur conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que leur refus de libérer les lieux et les prétendues conséquences sur l'accueil de nouvelles familles ne sont pas suffisants pour considérer que seraient caractérisées des perturbations graves au fonctionnement normal du service public ; les chiffres rapportés par le préfet ne sont étayés par aucun rapport ou document émis par l'OFII et ne concernent que le département de la Loire-Atlantique, alors que le dispositif est national ; la démonstration du préfet relève d'un état des lieux général de la situation de l'hébergement d'urgence dans le département qui n'est pas en lien avec la situation particulière de la famille ; la seule urgence constituée à ce jour et qui concerne la présente affaire est d'éviter autant que faire se peut que cette famille composée de deux enfants âgés de 7 et 2 ans se retrouve à la rue sans solution d'hébergement ; L'urgence est d'autant moins avérée qu'une association s'engage à les héberger dès le mois de septembre ;
- la mesure demandée n'est pas utile et elle fait l'objet d'une contestation sérieuse dès lors qu'il existe des circonstances particulières de nature à faire obstacle à la mesure demandée et notamment la présence d'enfants mineurs ; elle porte une atteinte disproportionnée à leur droit au respect de la vie privée et familiale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que leurs enfants sont particulièrement jeunes et ont un besoin impérieux de vivre dans un logement décent et auprès de leurs parents ;
- s'ils sont expulsés il se retrouveront sans solution d'hébergement avant leur hébergement pas l'association 100 pour 1 le 1er septembre prochain ; ils seront dans l'impossibilité de se reloger à la suite de leur expulsion ; le préfet ne saurait demander au Tribunal de prendre une décision qui portera manifestement et immédiatement atteinte aux droits fondamentaux de cette famille à un hébergement d'urgence ;
- en tout état de cause le Tribunal doit leur octroyer, sur le fondement des dispositions des articles L. 613-1 du code de la construction et de l'habitation et L. 421-3 du code des procédures civiles d'exécution, un délai valant sursis à exécution de la mesure ; en cas d'expulsion, la famille n'est pas assurée d'avoir accès à un hébergement d'urgence ; par conséquent l'exécution de la mesure sollicitée par le préfet ne doit pas être mise en œuvre immédiatement, et il y a lieu de leur octroyer un délai de deux mois de sursis à expulsion.
M. C, a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2023.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Dias, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 13 juillet 2023 à 9 heures 30 :
- le rapport de M. Dias, juge des référés,
- et les observations de Me Bourgeois représentant M. C et Mme D et leurs enfants, présents à l'audience.
La clôture de l'instruction a été différée au 13 juillet 2023 à 12 heures.
Considérant ce qui suit :
1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de M. C et Mme D du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent, situé 5 venelle Escarpe à Clisson (Loire-Atlantique).
Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 521-3 du code de justice administrative :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".
3. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".
4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.
5. Il résulte de l'instruction que les demandes d'asiles présentées par M. C et Mme D, ressortissants géorgiens, nés respectivement le 29 janvier 1996 et le 3 janvier 1998 et hébergés avec leurs deux enfants mineurs dans un logement dédié aux demandeurs d'asile, situé 5 venelle Escarpe à Clisson (Loire-Atlantique), ont été rejetées par des décisions du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 août 2022. Les recours dirigés contre ces refus ont été rejetés par deux décisions de la Cour nationale du droit d'asile du 6 février 2023, notifiées aux intéressés le 8 février suivant. Après que les intéressés ont été informés de la fin de leur prise en charge par un courrier de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) qui leur a été remise en main propre, 13 février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique les a mis en demeure de quitter les lieux, par lettre du 29 mars 2023, reçue le 7 avril suivant. Il est constant que cette mise en demeure est restée infructueuse.
6. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. C et Mme D se maintiennent dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile alors que leur demande d'asile a été définitivement rejetée. La mesure d'expulsion demandée ne se heurte donc, à cet égard, à aucune contestation sérieuse.
7. En second lieu, la libération des lieux par M. C et Mme D présente, eu égard aux besoins d'accueil des demandeurs d'asile et au nombre de places disponibles dans les lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile en Loire-Atlantique, un caractère d'urgence et d'utilité que ne remet pas en cause la circonstance qu'une association s'est engagée à héberger la famille à Clisson à partir du 1er septembre 2023.
8. Toutefois, il résulte de l'instruction que les intéressés sont parents de deux enfants mineurs, dont le plus jeune est âgé d'à peine deux ans, que M. C souffre de troubles anxiodépressifs chroniques, d'origine traumatique, et ayant un retentissement dans la sphère familiale, pour le traitement desquels M. C est suivi depuis plus d'un an par le centre hospitalier Georges Daumézon. Ces circonstances justifient que soit accordé à M. C et Mme D, pour libérer le logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent indûment, un délai de six semaines à compter de la notification de la présente ordonnance et, en l'absence de départ volontaire des intéressés à l'issue de ce délai, d'autoriser le préfet de la Loire-Atlantique à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques de M. C et Mme D, les biens meubles qui s'y trouveraient.
9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de M. C et Mme D présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
O R D O N N E :
Article 1 : Il est enjoint à M. C et Mme D de libérer, dans un délai de six semaines à compter de la notification de la présente ordonnance, le logement qu'ils occupent au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile, situé 5 venelle Escarpe à Clisson (Loire-Atlantique).
Article 2 : En l'absence de départ volontaire de M. C et Mme D dans le délai imparti, le préfet de la Loire-Atlantique, à l'issue du délai fixé à l'article 1er, pourra faire procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.
Article 3 : Les conclusions de M. C et Mme D présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. B C, à Mme A D, et à Me Bourgeois.
Copie sera en outre adressée au préfet de la Loire-Atlantique.
Fait à Clisson, le 19 juillet 2023.
Le juge des référés,
M. Dias
Le greffier,
J-F. MerceronLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
N°2308811
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