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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2309238

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2309238

lundi 16 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2309238
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantSELARL LEXCAP ANGERS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 juin 2023, Mme E C, représentée par Me Jahan, demande au juge des référés :

1°) de prescrire une expertise médicale judiciaire aux fins d'évaluer les préjudices qu'elle estime avoir subis à la suite de la prise en charge médicale de son fils A par le centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes et du décès de son fils survenu le 16 janvier 2022 ;

2°) de la dispenser de la consignation en raison de son admission à l'aide juridictionnelle totale ;

3°) de réserver les demandes au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme C soutient que :

-son fils A, issu de son union avec M. H C, est né le 7 janvier 2018 à Nantes ;

-à sa naissance et jusqu'au mois de juillet 2021, il n'a pas présenté de problème de santé ;

-début juillet 2021, son fils a présenté plusieurs symptômes sans amélioration de son état de santé, tels qu'une fatigue intense, des bleus apparaissant sur le corps, une fièvre importante, des douleurs abdominales, de la toux et des vomissements ;

-leur médecin traitant l'a orienté, le 9 juillet 2021, vers les urgences pédiatriques du CHU de Nantes qui n'a pas procédé à un examen sanguin et n'a pas gardé son enfant en soins ;

-à la suite de leur départ en Vendée pour les vacances, l'état de son enfant s'est dégradé, il se sont présentés au centre hospitalier départemental de La Roche-sur-Yon le 11 juillet 2021 où il a été diagnostiqué une leucémie aigüe myéloblastique de type 5, et son enfant a été admis le 12 juillet 2021 dans le service d'oncologie pédiatrique du CHU de Nantes ;

-son enfant a ensuite été transféré au CHU de Rennes dans une chambre stérile et, à compter du 13 juillet 2021, il a effectué une première cure de chimiothérapie avec aplasie fébrile sans germe identifié ;

-le 25 août 2021, il a été rapatrié au CHU de Nantes mais il a été admis en secteur conventionnel non protégé en chambre semi-stérile ;

-après les deux cures de chimiothérapie, une rémission de la leucémie a été confirmé mais le 13 octobre 2021, elle a découvert un insecte dans la chambre de son fils nécessitant le transfert de son enfant dans une chambre conventionnelle équipée d'un plasmair pendant deux jours avant son retour à domicile pendant 13 jours ;

-son enfant a débuté, le 28 octobre 2021, une 3ème cure de chimiothérapie avec plasie fébrile, dans une chambre conventionnelle équipée d'un plasmair ;

-la chambre de son enfant n'était pas adaptée pour son suivi médical, le personnel soignant n'était pas formé au secteur protégé et divisé sur sa prise en charge, des travaux étaient en cours au même étage générant de la projection de poussière et de molécules ;

-son enfant a présenté de la fièvre, des troubles respiratoires et une grande asténie le 12 novembre 2021, et il a alors réintégré une chambre stérile le 12 novembre 2021 ;

-en raison d'une infection pulmonaire, son fils a subi une intervention chirurgicale consistant en un lavage broncho-alvéolaire et une ponction lombaire ;

-après deux placements en service de réanimation, son enfant est tombé dans le coma à compter du 24 décembre 2021, et après la limitation des traitements, son fils A est décédé le 16 janvier 2022 d'un arrêt cardiaque et respiratoire ;

-la prise en charge médicale de son enfant a été insatisfaisante et une expertise médicale judiciaire est utile.

Par un mémoire, enregistré le 28 juin 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Loire-Atlantique, ne s'oppose pas à la demande d'expertise judiciaire et demande que l'expert lui transmette son pré-rapport afin de formuler ses observations.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juillet 2023, le centre hospitalier universitaire de Nantes, représenté par Me Meunier, demande au juge des référés :

1°) de lui donner acte de ses plus expresses réserves quant au principe même de sa responsabilité ;

2°) de désigner un collège d'experts spécialisés en oncologie pédiatrique et en infectiologie aux frais avancés de la requérante ;

3°) de dire et juger que l'expert recevra la mission d'expertise indiquée dans ses écritures ;

4°) d'enjoindre la CPAM de la Loire-Atlantique de produire avant toute opération expertale le relevé détaillé de ses débours ;

5°) de dire et juger que les experts adresseront aux conseils des parties son pré-rapport ;

6°) de réserver les dépens.

Par un mémoire, enregistré le 11 juillet 2023, l'Office National d'Indemnisation des Accidents Médicaux, des infections nosocomiales et des affections iatrogènes (ONIAM), représenté par Me Birot, demande au juge des référés de :

1°) lui donner acte de ses protestations et réserves tant sur le bien-fondé de sa mise en cause que la mesure d'expertise judiciaire sollicitée dont la mission sera complétée selon ses observations ;

2°) dire que l'expert adressera aux parties son pré-rapport ;

3°) réserver les dépens.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 26 janvier 2023.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Le 11 juillet 2021, le jeune A C né le 7 janvier 2018, a été hospitalisé au centre hospitalier départemental de La Roche-sur-Yon (Vendée) où il lui a été diagnostiqué une leucémie aigüe myéloblastique de type 5. L'enfant a été admis le 12 juillet 2021 dans le service d'oncologie pédiatrique du centre hospitalier universitaire de Nantes (Loire-Atlantique). Le 13 juillet 2021, le jeune A a été transféré au centre hospitalier universitaire de Rennes (Ille-et-Vilaine) pour y être placé en chambre stérile et y débuté une cure de chimiothérapie avant de revenir le 25 août 2021 au centre hospitalier universitaire de Nantes où il a suivi deux cures de chimiothérapie successives. Après avoir présenté de la fièvre, des troubles respiratoires et une grande asténie, l'enfant a alors réintégré une chambre stérile le 12 novembre 2021. L'état de santé du jeune A ne s'est toutefois pas amélioré par la suite et il est tombé dans le coma le 24 décembre 2021, et à la suite de la limitation de ses traitements par l'équipe médicale, son fils A est décédé le 16 janvier 2022 d'un arrêt cardiaque et respiratoire. Mme E C, mère du jeune A C, demande ainsi la désignation d'un expert médical à l'effet de déterminer si la prise en charge médicale de son enfant A au CHU de Nantes a été conforme aux pratiques médicales, aux règles de l'art médical et aux données acquises de la science médicale, et d'évaluer les préjudices subis.

Sur la demande d'expertise médicale judiciaire :

2.Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction () ".

3. La mesure d'expertise médicale judiciaire demandée par Mme C, revêt un caractère utile et entre dans le champ d'application des dispositions précitées de l'article R. 532-1 du code de justice administrative. Il y a lieu ainsi d'y faire droit et de fixer la mission de l'expert comme il est précisé à l'article 1er de la présente ordonnance.

4. La mission d'expertise médicale judiciaire ordonnée sera effectuée au contradictoire de Mme C, du CHU de Nantes, de l'ONIAM, et, en tant que de besoin, de la CPAM de la Loire-Atlantique, chaque partie pouvant désigner un médecin conseil pour assister aux opérations d'expertise.

Sur la demande du CHU de Nantes tendant à la production du relevé des débours de la CPAM de la Loire-Atlantique :

5. La production du relevé des débours de la CPAM de la Loire-Atlantique n'apparaît pas utile à la réalisation de l'expertise ordonnée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande du CHU de Nantes tendant à ce que le juge des référés demande à la CPAM de la Loire-Atlantique de produire ce relevé.

Sur la demande de la CPAM de la Loire-Atlantique, du CHU de Nantes et de l'ONIAM tendant à l'établissement par l'expert d'un pré-rapport :

6. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir une note de synthèse ou un pré-rapport. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement de pré-conclusions ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il en résulte que les conclusions de la CPAM de la Loire-Atlantique, du CHU de Nantes et de l'ONIAM, tendant à ce que l'expert dresse un pré-rapport et l'adresse à chacune des parties, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur la charge des frais d'expertise :

7. En application des dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, il appartiendra au président de la juridiction, et non au juge des référés, de fixer par ordonnance les allocations provisionnelles à valoir sur les honoraires qui seront dus à l'expert, ainsi que les frais et honoraires d'expertise définitifs, et de désigner la partie qui en assumera la charge. Il s'ensuit que les conclusions présentées par le CHU de Nantes et l'ONIAM tendant à ce que les dépens de l'instance soient réservés ne peuvent être accueillies. Il s'ensuit également que les conclusions du CHU de Nantes tendant à la prise en charge des allocations provisionnelles à valoir sur les frais d'expertise et la prise en charge de ces frais par la partie requérante, ne peuvent être accueillies.

Sur les frais d'instance :

8. Les conclusions de Mme C tendant à réserver les demandes au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent être accueillies.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est désigné un collège d'experts composé de :

- Mme la docteure D B, inscrite au tableau 2024 des experts agréés auprès de la cour d'appel de Paris à la rubrique " F-01.12 - Oncologie - Hématologie - Transfusion " et exerçant à l'institut Curie (département de radiothérapie), 26 rue d'Ulm à Paris (75005) ;

- M. le docteur G F, inscrit au tableau des experts honoraires agréés auprès de la cour d'appel de Paris et demeurant 20 avenue de la Sibelle à Paris (75014).

Ce collège d'experts aura pour mission :

1°Se faire communiquer l'entier dossier médical de feu l'enfant A C au CHU de Nantes lors de sa prise en charge médicale à compter du 9 juillet 2021 et rappeler son état de santé antérieur ;

2°Procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de l'enfant A ;

3°Décrire les conditions dans lesquelles l'enfant A a été admis et soigné au au CHU de Nantes ;

4°Préciser les examens et soins prodigués et les complications survenues qui ont conduit à la dégradation de son état de santé puis à son décès, et donner toutes explications utiles sur les causes du décès de l'enfant A ;

5°Dire si les soins et actes médicaux éffectués dans l'établissement hospitalier en cause ont été attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science médicale ;

6°Réunir tous éléments devant permettre de déterminer si des erreurs, manquements ou négligences ont été commis par le CHU de Nantes dans l'établissement du diagnostic, l'accomplissement des soins, ainsi, éventuellement, que dans le fonctionnement ou l'organisation du service ;

7°Se prononcer sur l'origine des complications présentées par feu l'enfant A C en distinguant, le cas échéant, celles dont la cause ne serait pas imputable au CHU de Nantes ;

8°Si un retard de diagnostic est relevé, préciser si ce diagnostic comportait des difficultés particulières ;

9°Indiquer si l'état de santé de l'enfant A a pu favoriser ou contribuer à la survenue de la ou des complication(s) et/ou à la gravité des conséquences dommageables ;

10°Déterminer la ou les causes de l'infection qui serait survenue ; préciser si cette infection a été contractée lors de la prise en charge médicale de l'enfant A, en précisant s'il s'agit d'une infection nosocomiale ou si la cause est extérieure et étrangère à l'hospitalisation ; en cas d'infection, de préciser le délai d'incubation ;

11°Dire si, compte-tenu de l'état antérieur du patient et en l'état des données acquises de la science médicale, l'établissement hospitalier concerné a pris toutes les dispositions nécessaires pour éviter le risque d'infection, ou si celui-ci se serait réalisé quelles que soient les précautions prises ;

12°Dire si les protocoles d'aseptisation en vigueur étaient conformes aux normes et aux données actuelles de la science et s'ils ont été respectés ;

13°Dire si l'enfant A présentait des facteurs favorisant la survenue ou le développement de cette infection ;

14°Préciser si une enquête médicale, paramédicale et bactériologique a été effectuée et démontre de façon certaine et exclusive que l'infection que l'enfant A a présentée était d'origine nosocomiale ;

15°Dire si l'on est en présence de conséquences anormales et, le cas échéant, si celles-ci étaient, au regard de l'état de l'enfant comme de l'évolution prévisible de cet état, probables, attendues ou encore redoutées ; dans l'affirmative, indiquer la fréquence d'un tel accident en général et la fréquence attendue chez l'enfant ; déterminer les conséquences probables de la pathologie présentée en l'absence de traitement ; déterminer si ces conséquences anormales sont imputables en totalité ou partiellement à la prise en charge médicale de l'enfant A au centre hospitalier universitaire de Nantes ;

16°Déterminer le contenu et l'étendue de l'information délivrée à sa famille concernant le pronostic vital de l'enfant A et sur les risques des actes médicaux subis de telle sorte que, pour le cas où un défaut d'information serait relevé, ce manquement puisse être apprécié au regard de l'obligation qui pesait sur les praticiens hospitaliers au moment des faits ;

17°Indiquer si le manquement éventuellement constaté a fait perdre à l'enfant A une chance de voir son état de santé s'améliorer ou d'éviter de le voir se dégrader, et d'éviter son décès ; chiffrer la perte de chance (pourcentage ou coefficient) ;

18°Dégager, en les spécifiant, les éléments des préjudices subis par l'enfant A avant son décès, et par ses parents, et tout autre élément permettant au tribunal de se prononcer sur la nature et l'étendue des préjudices résultant du décès.

Article 3 : Le collège d'experts, pour l'accomplissement de sa mission, pourra entendre tout responsable et membre du personnel du service hospitalier ayant prescrit ou donné des soins à l'enfant A.

Article 4 : Le collège d'experts accomplira la mission définie à l'article 1er dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il pourra, au besoin, se faire assister par un sapiteur préalablement désigné par le juge des référés.

Article 5 : Le collège d'experts avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.

Article 6 : Le collège d'experts déposera au greffe un exemplaire papier de son rapport et un exemplaire par voie dématérialisée avant le 31 mars 2025, accompagné de l'état de ses vacations, frais et débours. Il en notifiera copie aux personnes intéressées, notification qui pourra s'opérer sous forme électronique avec l'accord desdites parties, à laquelle il joindra copie de l'état de ses vacations, frais et débours.

Article 7 : Les frais et honoraires dus à chaque expert seront taxés ultérieurement par le président du Tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-13 du code de justice administrative

Article 8 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 9 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C, au CHU de Nantes, à l'ONIAM, à la CPAM de la Loire-Atlantique, à Mme B et M. F, experts.

Fait à Nantes, le 16 septembre 2024.

La juge des référés,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2309238

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