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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2310818

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2310818

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2310818
TypeDécision
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantREGENT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 juillet 2023 et le 4 septembre 2023, sous le n° 2310818, M. B E I, Mme L D B, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants des enfants mineurs F, H et K B E, et Mmes G et C B E, représentés par Me Regent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre la décision de l'autorité consulaire française en Ethiopie et auprès de l'Union africaine en date du 26 juillet 2022 rejetant la demande de visa d'entrée et de long séjour présentée par Mme L D B au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de délivrer un visa de long séjour à Mme L D B ainsi qu'à Mmes G et C B E et aux enfants F, H et K B E dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire de réexaminer leur demande de visa dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens et le versement de la somme de 1 500 euros au profit de Me Regent, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision méconnaît l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application de ces dispositions ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

II. Par une requête enregistrée le 24 novembre 2023, sous le n° 2317747, M. B E I, Mme L D B, agissant tant en leur nom personnel qu'en qualité de représentants des enfants mineurs H et K B E, et Mmes G, C et F B E, représentés par Me Regent, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba (Ethiopie) en date du 12 mai 2023 rejetant les demandes de visas d'entrée et de long séjour présentées par Mme L D B, Mmes G, C et F B E et pour les enfants H et K B E au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à titre principal, de délivrer un visa de long séjour à Mme L D B, Mmes G, C et F B E et aux enfants H et K B E dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire de réexaminer leur demande de visa dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens et le versement de la somme de 1 500 euros au profit de Me Regent, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision n'a pas été prise à l'issue d'un examen particulier de leur situation personnelle ;

- la décision méconnaît l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

La requête a été transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer qui n'a pas produit de mémoire en défense.

M. E I a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par deux décisions du 5 mars et du 30 avril 2024.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 mai 2024 :

- le rapport de M. Ravaut, rapporteur,

- les observations de Me Regent, représentant M. E I, Mme D B et Mmes B E.

Une note en délibéré présentée par M. B E I, Mme L D B et Mmes G et C B E dans l'affaire n° 2310818 a été enregistrée le 5 juin 2024.

Une note en délibéré présentée par M. B E I, Mme L D B et Mmes G et C B E a été enregistrée le 10 juin 2024 dans les deux affaires.

Considérant ce qui suit :

1. M. E I, Mme D B et Mmes B E, ressortissants somaliens, demandent au tribunal, par la requête n° 2310818, d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française en Ethiopie et auprès de l'Union africaine en date du 26 juillet 2022 rejetant la demande de visa de long séjour présentée par Mme L D B au titre de la réunification familiale. Ils demandent également au tribunal, par la requête n° 2317747, d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours préalable formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba en date du 12 mai 2023 rejetant les demandes de visas de long séjour présentées par Mme L D B, Mmes G, C et F B E et pour les enfants H et K B E au titre de la réunification familiale.

2. Les requêtes nos 2310818 et 2317747 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions de la requête n° 2310818 :

3. Il ressort des pièces du dossier que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être réputée s'être approprié le motif de la décision prise par l'autorité consulaire française, à savoir que la demande de réunification familiale est partielle.

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,: Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire ". Aux termes de l'article L. 434-1 du même code, rendu applicable par l'article L. 561-4 : " Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées aux articles L. 434-2 à L. 434-4. Un regroupement partiel peut toutefois être autorisé pour des motifs tenant à l'intérêt des enfants ".

5. A ressort des pièces du dossier que les enfants de M. E I et Mme D B se sont vu opposer des refus de visa par des décisions de l'autorité consulaire française en Ethiopie et auprès de l'Union africaine en date du 18 août 2021. A la date de la demande formée par Mme D B, la demande de visa des enfants avait été refusée et il n'avait pas encore été définitivement statué sur le recours formé contre cette décision, de sorte que la demande de visa de la mère est isolée. Par suite, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas méconnu les dispositions précitées ni commis d'erreur manifeste d'appréciation.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Toutefois, non seulement, Mme D B est majeure et ne peut se prévaloir de la convention internationale relative aux droits de l'enfant mais, en outre, la demande de réunification familiale étant partielle, la décision attaquée n'a pas portée une atteinte disproportionnée au droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale.

7. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête n° 2310818 présentées par M. E I, Mme D B et Mmes B E doivent être rejetées et par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et les conclusions relatives aux frais du litige.

Sur les conclusions de la requête n° 2317747 :

8. En application des dispositions de l'article D. 312-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, si le recours administratif préalable obligatoire formé contre une décision de refus d'une demande de visa fait l'objet d'une décision implicite de rejet, cette décision, qui se substitue à la décision initiale, doit être regardée comme s'étant appropriée les motifs de la décision initiale. La décision implicite de la commission doit donc être regardée comme s'étant appropriée le motif opposé par l'autorité consulaire française à Addis-Abeba, à savoir que les actes d'état civil présentés ne sont pas probants et que les déclarations conduisent à conclure à une tentative frauduleuse d'obtention du visa sollicité.

9. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire ".

10. Il résulte des dispositions de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

11. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le mariage entre M. E I et Mme D B est attesté par la production d'un certificat de mariage établi par l'office français de protection des réfugiés et apatrides en date du 23 avril 2019. Il ressort de ces mêmes pièces que l'identité de Mme D B ressort du passeport établi à son nom le 26 août 2019 et des photos de la famille produites au dossier. Dans ces conditions, tant les documents d'état civil produit pour attester du mariage que les éléments de possession d'état ressortant du passeport et des photos permettent d'établir le lien familial et l'identité de Mme D B. Par suite, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a méconnu les dispositions précitées.

12. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que l'identité de Mmes G, C et F B E et des enfants H et K B E est établie par la production de certificats de naissance et de passeports qui, s'ils n'ont pas la qualité d'actes d'état civil, présentent des mentions concordantes et permettent, dans les circonstances de l'espèce, de justifier de l'identité des enfants. Il ressort de ces mêmes pièces que la filiation à l'égard de Mme D B doit être regardée comme suffisamment établie. La filiation à l'égard de M. E I est également établie par les éléments de possession d'état ressortant de ses déclarations constantes sur l'identité de ses enfants, lesquels sont nés postérieurement à son mariage avec la mère des enfants, Mme D B. Par suite, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a méconnu les dispositions précitées.

13. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que les déclarations des requérants conduiraient à une tentative frauduleuse d'obtention des visas sollicités.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. E I, Mme D B et Mmes B E sont fondés à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction de la requête n° 2317747 :

15. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme L D B, Mmes G, C et F B E et aux enfants H et K B E le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte de 25 euros par jours de retard.

Sur les frais du litige :

16. M. E I a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Regent renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

17. L'instance n'ayant pas engendré de dépens, les conclusions tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de l'Etat ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France sur le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Addis-Abeba en date du 12 mai 2023 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer les visas sollicités dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 25 euros par jour de retard.

Article 3 : L'Etat versera à Me Regent une somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : La requête no 2310818 est rejetée.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. J I, à Mme L D B, à Mme G B E, à Mme C B E, à Mme F B E et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 24 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Ravaut, conseiller,

Mme Fessard, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.

Le rapporteur,

C. RAVAUT

La présidente,

H. DOUET

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2310818,

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