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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2314688

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2314688

vendredi 6 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2314688
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantPRELAUD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 3 et 4 octobre 2023, Mme B C, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de sa fille mineure A C, représentée par Me Prélaud, demande au juge des référés, :

1°) sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à titre principal à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, à titre subsidiaire au préfet de la Loire-Atlantique de leur indiquer une solution d'hébergement stable et adaptée à leur situation à Nantes, tenant compte de la scolarisation de A, dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au profit de Me Prélaud, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il est porté atteinte de manière grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales constituées par le droit d'asile constitutionnellement garanti, le droit à la vie et le droit de ne pas subir un traitement inhumain et dégradant protégés par les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le droit au respect de la dignité humaine, l'intérêt supérieur de l'enfant protégé par l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant et le droit à l'hébergement d'urgence dès lors qu'en dépit de sa situation de détresse médicale, sociale et psychologique signalée aux services compétents, notamment caractérisée par le fait qu'elle est demandeuse d'asile et mère d'une fillette scolarisée, il ne lui a pas été accordé de prise en charge par le dispositif national d'asile ou le 115 ;

- la condition particulière d'urgence est, compte tenu de ces éléments de fait, remplie, d'autant que sa fille est malade, alors que sa carte lui ouvrant les droits en tant que demandeur d'asile ne pourra pas être débloquée avant un délai de 40 jours, le seul courriel de l'HUDA ne pouvant servir de justificatif quant à l'impossibilité de l'héberger en urgence, sachant que la famille est prête à aller n'importe où en France pour être hébergée.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2023 l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête :

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie en ce que l'intéressée bénéficie des conditions matérielles d'accueil, notamment l'allocation pour demandeur d'asile majorée depuis l'enregistrement de sa demande d'asile le 22 septembre 2023, le dispositif national et départemental d'accueil des demandeurs d'asile étant saturé, 63 familles monoparentales étant actuellement en attente d'un hébergement ;

- il n'est pas porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit d'asile ni à l'intérêt supérieur de l'enfant de la requérante.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2023 le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête :

Il fait valoir que

- les demandeurs d'asile relèvent d'un hébergement dans le cadre du dispositif national d'accueil ;

- le dispositif d'hébergement d'urgence est saturé et la famille ne pourrait au mieux qu'être prise en charge ne rotation pour permettre l'accès à ce service du plus grand nombre de ménages vulnérables.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a désigné M. Echasserieau, premier conseiller, pour statuer sur les demandes en référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 octobre 2023 à 9 heures 00 :

- le rapport de M. Echasserieau, juge des référés,

- et les observations de Me Renaud substituant Me Prélaud représentant Mme C, en présence de l'intéressée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ". En vertu de l'article L. 522-3 du même code, le juge des référés peut, par une ordonnance motivée, rejeter une requête, sans instruction ni audience, notamment lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci est mal fondée.

2. Au sens des dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la notion de liberté fondamentale englobe, s'agissant des ressortissants étrangers qui sont soumis à des mesures spécifiques réglementant leur entrée et leur séjour en France, et qui ne bénéficient donc pas, à la différence des nationaux, de la liberté d'entrée sur le territoire, le droit constitutionnel d'asile qui a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié, dont l'obtention est déterminante pour l'exercice par les personnes concernées des libertés reconnues de façon générale aux ressortissants étrangers. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, son état de santé ou sa situation de famille.

Sur la demande dirigée contre l'OFII :

3. Aux termes de l'article L. 551-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, comprennent les prestations et l'allocation prévues aux chapitres II [consacré à hébergement des demandeurs d'asile] et III [consacré à l'allocation pour demandeur d'asile]. ". Aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ".

4. L'article L. 552-8 de ce code dispose que : " 'L'Office français de l'immigration et de l'intégration propose au demandeur d'asile un lieu d'hébergement. / Cette proposition tient compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation des besoins et de la vulnérabilité (), ainsi que des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région. ".

5. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L.521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation familiale. Dans cette hypothèse, les mesures qu'il peut ordonner doivent s'apprécier au regard de la situation du demandeur d'asile et en tenant compte des moyens dont dispose l'administration et des diligences qu'elle a déjà accomplies.

6. Il résulte de l'instruction que la demande d'asile de Mme B C, ressortissante angolaise née le 8 février 1984 entrée en France le 30 août 2023 en provenance du Portugal -où elle est arrivée munie d'un visa de court séjour- accompagnée de sa fille A née le 30 mars 2016, a été enregistrée en procédure Dublin à la préfecture de la Loire-Atlantique le 22 septembre 2023. L'évaluation de vulnérabilité de la demandeuse par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a été effectuée le même jour. Par ailleurs, en exécution de l'ordonnance n° 2313170 rendue le 14 septembre 2023 par le juge des référés de ce tribunal, l'intéressée a bénéficié d'un hébergement à l'hôtel procuré par le 115 du 15 septembre 2023 au 26 septembre 2023, date de son rendez-vous au guichet unique pour l'enregistrement de sa demande d'asile. Il est, par ailleurs, constant que, depuis le 26 septembre 2023, date de la fin effective de sa prise en charge par le service du 115, l'intéressée est contrainte de vivre dans la rue, ou dans un squat avec sa fille qui souffre actuellement d'un syndrome grippal associé à de la fièvre. Dans ces conditions, eu égard à la situation de grande précarité dans laquelle se trouve la requérante, à sa vulnérabilité en tant que femme seule, isolée et accompagnée d'une enfant âgée de 7 ans dont l'état de santé se dégrade en raison des nuits passées dans la rue, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

7. Toutefois, sa demande d'asile a été enregistrée le 22 septembre 2023 au guichet unique de la préfecture de la Loire-Atlantique, date à laquelle elle a accepté l'offre de prise en charge au titre du dispositif national d'accueil qui lui a été faite. Il est constant que l'allocation pour demandeur d'asile, dont le montant sera majoré -en application des dispositions précitées de l'article D. 553-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile- pour tenir compte du fait qu'aucune place d'hébergement ne peut lui être proposée pour l'instant compte tenu de la saturation des dispositifs d'hébergement pour demandeurs d'asile, soixante-trois familles composées, comme la sienne d'un adulte et un enfant, étant en attente d'une place d'hébergement dédié dans le département de la Loire-Atlantique, sera versée à Mme C à la fin du mois d'octobre. Dans ces conditions, la carence de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) à procurer à Mme C, à peine quinze jours après l'enregistrement de sa demande d'asile, un hébergement adapté, ne peut être regardée comme présentant les caractéristiques décrites au point 2. Les conclusions dirigées contre l'OFII ne peuvent, en conséquence qu'être rejetées.

Sur la demande dirigée contre le préfet

8. Aux termes de l'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles il est prévu que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". L'article L. 345-2-2 précise que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence () ". Aux termes de l'article L. 345-2-3 du même code : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ".

9. Il appartient aux autorités de l'État, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L.521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée. Les ressortissants étrangers qui font l'objet d'une obligation de quitter le territoire français ou dont la demande d'asile a été définitivement rejetée, et qui doivent ainsi quitter le territoire en vertu des dispositions de l'article L. 542-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'ont pas vocation à bénéficier du dispositif d'hébergement d'urgence. Dès lors, s'agissant des ressortissants étrangers placés dans cette situation particulière, une carence constitutive d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ne saurait être caractérisée, à l'issue de la période strictement nécessaire à la mise en œuvre de leur départ volontaire, qu'en cas de circonstances exceptionnelles. Constitue une telle circonstance, en particulier lorsque, notamment du fait de leur très jeune âge, une solution appropriée ne pourrait être trouvée dans leur prise en charge hors de leur milieu de vie habituel par le service de l'aide sociale à l'enfance, l'existence d'un risque grave pour la santé ou la sécurité d'enfants mineurs, dont l'intérêt supérieur doit être une considération primordiale dans les décisions les concernant.

10. D'une part, ainsi qu'il a été indiqué au point 7 la requérante vit dans des conditions d'extrême vulnérabilité et précarité accentuées par la circonstance que les températures nocturnes commencent à faiblir. D'autre part, il n'est pas davantage contesté qu'à la date de la présente ordonnance, Mme C reste pour l'instant sans ressources, en raison du délai de carence à lui verser l'aide au demandeur d'asile majorée et dépourvue d'hébergement pour elle-même et sa fille et que ses appels auprès du service du 115 afin de trouver une solution d'hébergement d'urgence sont demeurés vains. Dans ces conditions, la requérante doit être regardée comme se trouvant en situation " de détresse médicale, psychique et sociale " au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, en s'abstenant de prendre en charge la requérante au titre de l'hébergement d'urgence, dans l'attente de son admission effective par l'OFII dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique, qui n'établit pas qu'il ne disposerait pas des moyens requis pour assurer une telle prise en charge, doit être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un hébergement d'urgence qui constitue une liberté fondamentale. Il y a donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme C un lieu d'hébergement d'urgence susceptible de l'accueillir avec sa fille dans un délai de 24 heures à compter de la notification de cette ordonnance et jusqu'à son admission effective dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

11. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, Me Prélaud, son avocate, peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Prélaud d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E

Article 1er : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme C un lieu d'hébergement d'urgence susceptible de l'accueillir avec sa fille dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance jusqu'à ce qu'elle bénéficie d'un hébergement pour demandeur d'asile.

Article 2 : L'Etat versera à Me Prélaud une somme de 800 euros (huit cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C, à la ministre des solidarités et des familles, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Prélaud.

Copie en sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 6 octobre 2023.

Le juge des référés,

B. EchasserieauLa greffière,

M-C. MinardLa République mande et ordonne à la ministre des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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