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Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2315754

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2315754
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 22 octobre 2023, M. B... A... demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 3 janvier 2023 par laquelle le préfet d’Ille-et-Vilaine a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, ainsi que la décision du 28 août 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur a, d’une part, rejeté le recours qu’il a exercé à l’encontre de la décision préfectorale du 3 janvier 2023, et, d’autre part, maintenu cet ajournement à deux ans ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation.

Il soutient que :
- les décisions attaquées sont entachées d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que, d’une part, il a effectué quasiment toutes ses études en France, y ayant obtenu un diplôme universitaire technologique de génie industriel et maintenance ainsi qu’un diplôme de technicien supérieur en automatisme et les ayant poursuivies en école d’ingénieur en mécatronique à l’université Paris-Saclay en apprentissage effectuant son alternance au sein d’une laiterie et justifiant ainsi d’un salaire de 1 747 euros bruts par mois, d’autre part, son parcours professionnel se déroule entièrement en France et, enfin, il a vocation à demeurer en France puisqu’il y est entré à la faveur d’un regroupement familial et non en qualité d’étudiant ;
- son parcours démontre son intégration familiale et sociale en France, son attachement profond à ce pays et sa volonté de contribuer à son développement économique et social.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 septembre 2025, le ministre de l’intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- les conclusions dirigées à l’encontre de la décision préfectorale du 3 janvier 2023 sont irrecevables dès lors que sa décision explicite du 28 août 2023 s’y est substituée, rendant inopérants les moyens soulevés à l’encontre de la décision préfectorale ;
- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.


Vu les pièces du dossier.

Vu :
- le code civil ;
- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Gibson-Théry a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 3 janvier 2023, le préfet d’Ille-et-Vilaine a ajourné à deux ans la demande de naturalisation de M. B... A..., ressortissant sénégalais né le 14 mai 1997. Le recours qu’il a formé par courrier à l’encontre de cette décision a été rejeté par une décision explicite du ministre de l’intérieur et des outre-mer du 28 août 2023 qui s’est substituée à la décision préfectorale, le ministre ayant également décidé de maintenir l’ajournement à deux ans de la demande de naturalisation de M. A... à compter du 3 janvier 2023. Par sa requête, M. A... demande l’annulation de la décision préfectorale du 3 janvier 2023 et de la décision ministérielle du 28 août 2023.

Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision préfectorale :

2. Aux termes de l’article 45 du décret susvisé du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : « Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations, à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. / Le silence gardé par le ministre chargé des naturalisations sur ce recours pendant plus de quatre mois vaut décision de rejet du recours ».

3. Il résulte de ces dispositions que les décisions par lesquelles le ministre en charge des naturalisations statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont soumises. Par suite, la décision explicite du ministre du 28 août 2023 s’est substituée à la décision explicite du préfet d’Ille-et-Vilaine du 3 janvier 2023. Dès lors, les conclusions de M. A... tendant à l'annulation de cette dernière décision ne peuvent qu’être rejetées comme irrecevables et les moyens qu’il a soulevés sont inopérants en tant qu’ils sont dirigés contre cette décision.

Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision ministérielle du 28 août 2023 :

4. En premier lieu, aux termes de l’article 21-15 du code civil : « (…) l’acquisition de la nationalité française par décision de l’autorité publique résulte d’une naturalisation accordée par décret à la demande de l’étranger ». En vertu des dispositions de l’article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, si le ministre chargé des naturalisations estime qu’il n’y a pas lieu d’accorder la naturalisation sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l’ajournement en imposant un délai ou des conditions. Une fois ce délai expiré ou ces conditions réalisées, il appartient au postulant, s’il le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l’intérêt d’accorder la naturalisation au ressortissant étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d’opportunité, il peut légalement prendre en compte le degré d’autonomie matérielle et d’insertion professionnelle du postulant.

5. Pour ajourner à deux ans la demande d’acquisition de la nationalité française du requérant, le ministre de l’intérieur s’est fondé sur le motif tiré de ce que le requérant poursuivait sa première année d’ingénieur en génie industriel en apprentissage, les revenus dégagés étant d’un montant insuffisant pour subvenir à ses besoins. Il soutient également en défense que le contrat d’apprentissage du requérant ne peut être considéré comme traduisant une insertion professionnelle achevée au regard du cursus universitaire de l’intéressé.

6. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des bulletins de salaire produits, qu’à la date de la décision contestée, M. A... avait débuté son apprentissage au 1er septembre 2022 au sein de la laiterie de Saint-Malo dans le secteur de la maintenance, soit un an seulement avant l’intervention de la décision ministérielle. S’il a poursuivi avec succès des études en France ayant abouti à l’obtention d’un diplôme universitaire de technologie en septembre 2021 puis d’un diplôme de technicien supérieur en automatique et informatique industrielle en juillet 2022, il est toutefois constant que la situation professionnelle dont il se prévaut était récente à la date de la décision en litige et qu’il ne peut justifier d’une activité professionnelle pérenne, un contrat d’apprentissage étant par nature limité dans sa durée d’exécution, et qu’il n’a perçu que 55 % du salaire minimum de croissance (SMIC) entre le 1er septembre 2022 et le 31 mai 2023 avant d’être en mesure de se prévaloir d’une rémunération au moins égale au SMIC à compter du 1er septembre 2023. Ainsi, malgré la réussite de M. A... dans ses études et le niveau de salaire dont il bénéficie en qualité d’apprenti, supérieur au SMIC depuis le mois de juin 2023, l’intéressé ne peut être regardé comme justifiant, à la date de la décision en litige, d’une insertion professionnelle stable et, ainsi, de moyens financiers suffisamment pérennes pour subvenir à ses besoins. Dans ces conditions, en ajournant à deux ans la demande de naturalisation de M. A..., le ministre de l’intérieur et des outre-mer n’a pas entaché sa décision d’une erreur manifeste d’appréciation eu égard au large pouvoir dont il dispose pour apprécier l’opportunité d’accorder ou non la nationalité française au ressortissant étranger qui la sollicite.

7. En second lieu, les circonstances invoquées par le requérant relatives au contexte de son entrée en France au titre du regroupement familial, à son intégration sociale et familiale, à la nationalité française de sa mère et de deux de ses frères ainsi qu’à son attachement profond à la France sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée eu égard au motif qui la fonde.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A... doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A... est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.

Délibéré après l’audience du 10 septembre 2026 à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

La rapporteure,



S. Gibson-Théry

La présidente,



M. Béria-Guillaumie

Le greffier,



P. Vosseler

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
Le greffier,