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Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2319107

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2319107
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantTRAORE

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 5 octobre 2023 sous le numéro 2314864, M. B... A..., représenté par la SAS Itra Consulting, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision implicite née du silence gardé par le ministre de l’intérieur sur le recours administratif préalable qu’il a exercé à l’encontre de la décision du préfet de la Seine‑Saint‑Denis du 13 février 2023 ayant ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la décision attaquée n’est pas motivée, en méconnaissance des dispositions de l’article 27 du code civil et des dispositions des articles L. 211-2, L. 211-5 et L. 232-4 du code des relations du public et de l’administration, malgré la demande de communication des motifs qu’il a formulée auprès du ministre de l’intérieur par un courrier du 7 septembre 2023 ;
- le motif préfectoral d’ajournement que s’est approprié le ministre de l’intérieur, qui tient à son irrégularité de séjour entre novembre 2009 et février 2015, est entaché d’une erreur d’appréciation au regard de l’article 21-27 du code civil dès lors que la condition de régularité de séjour s’apprécie au jour de la demande de régularisation, date à laquelle il séjournait régulièrement en France ;
- ce motif est entaché d’une erreur manifeste d’appréciation dès lors que sa période d’irrégularité de séjour est trop ancienne pour fonder la décision attaquée, notamment au regard des énonciations des circulaires des 16 octobre 2012 et du 21 juin 2013 qui limitent la durée de séjour régulier à cinq ans ;
- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles 21-16, 21-17, 21-18, 21-22, 21-23 et 21-24 du code civil ainsi que la circulaire du 16 octobre 2012 dès lors qu’il remplit les conditions pour se voir octroyer la nationalité française ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation eu égard à son insertion professionnelle, étant présent sur le territoire français depuis 2009, bénéficiant d’un contrat de travail à durée indéterminée et justifiant de revenus suffisants, étant à jour de ses obligations fiscales et bien assimilé à la communauté française, et ne constituant pas une menace pour l’ordre public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- les conclusions dirigées à l’encontre de la décision préfectorale du 13 février 2023 sont irrecevables dès lors que sa décision implicite de rejet s’y est substituée et les conclusions dirigées à l’encontre de cette dernière doivent être regardées comme l’étant contre sa décision explicite de rejet du 26 octobre 2023, qui a implicitement mais nécessairement retiré sa décision implicite ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des circulaires du 16 octobre 2012 et du 21 juin 2013 est inopérant, en application des dispositions de l’article L. 312-2 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que ces circulaires n’ayant pas été publiées sur le site internet dédié, elles doivent être regardées comme abrogées ;
- le moyen tiré de ce que M. A... remplirait les conditions d’octroi de la nationalité française est inopérant ;
- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.


II. Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2023 sous le numéro 2319107, M. B... A..., représenté par la SAS Itra Consulting, demande au tribunal :

1°) d’annuler la décision du 26 octobre 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur et des outre-mer a explicitement rejeté le recours administratif préalable qu’il a exercé à l’encontre de la décision du préfet de la Seine‑Saint‑Denis du 13 février 2023 ayant ajourné à deux ans sa demande de naturalisation, et confirmé l’ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation ;

2°) d’enjoindre au ministre de l’intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation de sa situation notamment au regard de son parcours professionnel appréhendé dans sa globalité dès lors qu’il a toujours subvenu à ses besoins depuis son arrivée en France, qu’il est conducteur receveur depuis le mois de juillet 2018 auprès de divers employeurs successifs et que son activité lui permet de bénéficier de ressources stables et suffisantes quelle que soit la nature de ses contrats de travail, à durée déterminée ou en intérim ;
- elle méconnaît les dispositions des articles 21-16, 21-17, 21-18 ,21-22, 21-23 et 21-24 du code civil ainsi que les circulaires du 16 octobre 2012 et du 21 juin 2013 dès lors qu’il remplit les conditions pour se voir octroyer la nationalité française, étant présent sur le territoire français depuis 2009, bénéficiant d’un contrat de travail à durée déterminée et justifiant de revenus suffisants, étant à jour de ses obligations fiscales et bien assimilé à la communauté française, et ne constituant pas une menace pour l’ordre public.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :
- les conclusions dirigées à l’encontre de la décision préfectorale du 13 février 2023 sont irrecevables dès lors que sa décision implicite de rejet s’y est substituée et les conclusions dirigées à l’encontre de cette dernière doivent être regardées comme l’étant contre sa décision explicite de rejet du 26 octobre 2023, qui a implicitement mais nécessairement retiré sa décision implicite ;
- le moyen tiré de la méconnaissance des circulaires du 16 octobre 2012 et du 21 juin 2013 est inopérant, en application des dispositions de l’article L. 312-2 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors que ces circulaires n’ayant pas été publiées sur le site internet dédié, elles doivent être regardées comme abrogées ;
- le moyen tiré de ce que M. A... remplirait les conditions d’octroi de la nationalité française est inopérant ;
- les autres moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.


Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :
- le code civil ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Le rapport de Mme Gibson-Théry, première conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes enregistrées sous les nos 2314864 et 2319107 concernent la situation d’un même requérant et ont fait l’objet d’une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour statuer par un même jugement.

2. Par une décision du 13 février 2023, le préfet de la Seine-Saint-Denis a ajourné à deux ans la demande de naturalisation présentée par M. B... A..., ressortissant malien né le 3 avril 1982. Saisi d’un recours administratif préalable obligatoire présenté par un courrier du 4 avril 2023, le ministre de l’intérieur et des outre-mer a, par une décision explicite du 26 octobre 2023, rejeté ce recours et confirmé la décision d’ajournement. Par sa requête enregistrée sous le numéro 2314864, M. A... demande l’annulation de la décision implicite née du silence gardé par le ministre de l’intérieur sur le recours administratif préalable qu’il a exercé à l’encontre de la décision du préfet de la Seine‑Saint‑Denis du 13 février 2023 ayant ajourné à deux ans sa demande de naturalisation. Par sa requête enregistrée sous le n 2319107, M. A... demande l’annulation de la décision explicite du 26 octobre 2023 par laquelle le ministre de l’intérieur a rejeté le recours administratif qu’il a formé et confirmé l’ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation.

Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision implicite de rejet :

3. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, se substitue à la première décision.

4. En l’espèce, la décision implicite née du silence gardé par le ministre de l’intérieur et des outre-mer pendant plus de quatre mois sur le recours de M. A... a disparu de l’ordonnancement juridique dès lors que sa décision explicite du 26 octobre 2023 s’y est substituée. Il en résulte, d’une part, que les conclusions à fin d’annulation du requérant doivent être regardées comme étant dirigées contre la décision du 26 octobre 2023 du ministre de l’intérieur et des outre‑mer ayant explicitement rejeté son recours administratif du 4 avril 2023 et confirmé l’ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation, et, d’autre part, que les moyens soulevés à l’encontre de la décision implicite de rejet, inopérants, ne peuvent qu’être écartés.

Sur les conclusions à fin d’annulation de la décision ministérielle du 26 octobre 2023 :

5. En premier lieu, aux termes de l’article 21-15 du code civil : « (…) l’acquisition de la nationalité française par décision de l’autorité publique résulte d’une naturalisation accordée par décret à la demande de l’étranger ». En vertu des dispositions de l’article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, si le ministre chargé des naturalisations estime qu’il n’y a pas lieu d’accorder la naturalisation sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l’ajournement en imposant un délai ou des conditions. Une fois ce délai expiré ou ces conditions réalisées, il appartient au postulant, s’il le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l’intérêt d’accorder la naturalisation au ressortissant étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d’opportunité, il peut légalement prendre en compte le degré de l’insertion professionnelle du postulant apprécié au regard du caractère suffisant et stable de ses ressources.

6. Pour ajourner à deux ans la demande d’acquisition de la nationalité française de M. A..., le ministre de l’intérieur et des outre-mer s’est fondé sur le motif tiré de ce que l’intéressé n’avait pas pleinement réalisé son insertion professionnelle en l’absence de ressources suffisamment stables.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A... exerce les fonctions de conducteur de voyageurs et justifie, à ce titre, de missions effectuées en intérim entre les mois de juin 2018 et décembre 2022, ainsi que de contrats à durée déterminée exécutés auprès de diverses entreprises de transport en 2018 pour quatre mois, en 2020 pour quatre-vingt-quinze jours, en 2021 pour un mois et en 2023 pour huit mois et demi. Si le ministre soutient que l’intéressé n’a déclaré au titre de ses revenus d’activité que les sommes de 10 501 euros pour l’année 2020, 5 339 euros pour l’année 2021 et 13 733 euros pour l’année 2022, il ressort de ses avis d’imposition que M. A... a perçu un montant de revenus de 18 649 euros en 2020 dont 10 501 euros de salaires correspondant à un revenu fiscal de référence de 17 400 euros, et un montant de revenus de 18 490 euros en 2022 dont 13 733 euros de salaires pour un revenu fiscal de référence de 19 207 euros. Toutefois, en dépit de ses efforts d’insertion professionnelle, il est constant qu’à la date de la décision attaquée, M. A..., qui exerçait depuis plusieurs années ses fonctions en qualité d’intérimaire et de salarié en contrat à durée déterminée dont la plus longue durée s’établit à moins de neuf mois, ne justifiait pas d’une activité professionnelle stabilisée, alors en outre qu’il ne justifie pas, par les pièces produites, des revenus qu’il a perçus au cours de l’année 2021. Dans ces conditions, le ministre de l’intérieur n’a pas, en estimant que M. A... n’avait pas pleinement réalisé son insertion professionnelle en l’absence de ressources stables et eu égard au large pouvoir dont il dispose pour accorder la naturalisation à l’étranger qui la sollicite, entaché sa décision d’erreur manifeste d’appréciation.

8. En deuxième lieu, M. A... ne peut utilement soutenir remplir les conditions de recevabilité ressortant des dispositions du code civil pour acquérir la nationalité française, lesquelles concernent l’appréciation de la recevabilité des demandes de naturalisation, dès lors qu’il ressort des termes de la décision contestée qu’elle a été prise en opportunité sur le fondement exclusif des dispositions de l’article 48 du décret du 30 décembre 1993. Il en va également ainsi des circonstances que M. A... séjourne régulièrement en France depuis plus de cinq ans, qu’il justifie d’une insertion professionnelle, qu’il est à jour de ses obligations fiscales et bien assimilé à la communauté française, et qu’il ne constitue pas une menace pour l’ordre public, d’ailleurs non contestées, qui n’ont pas d’influence sur la légalité de la décision contestée.

9. En dernier lieu, si le requérant invoque les énonciations des circulaires du 16 octobre 2012 et du 21 juin 2013 relatives aux procédures d’accès à la nationalité française, ces énonciations, dans leur ensemble, ne constituent pas des lignes directrices dont il peut utilement se prévaloir devant le juge. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait ces énonciations doit être écarté comme inopérant.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes n° 2314864 et 2319107 de M. A... doivent être rejetées, en toutes leurs conclusions.





D E C I D E :



Article 1er : Les requêtes n° 2314864 et 2319107 sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A... et au ministre de l’intérieur.




Délibéré après l’audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.





Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La rapporteure,




S. Gibson-Théry
La présidente,




M. Béria-Guillaumie



Le greffier,




P. Vosseler

La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
Le greffier,