mardi 14 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2404628 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Avocat requérant | PAVY |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 26 mars 2024, le préfet de la Vendée demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à Mme G H et M. B D de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé au 1 rue Guinefolle, appartement 311, 3ème étage, Résidence " les Charmes " à Fontenay-le-Comte (85200), et géré par l'association AREAMS ;
2°) de l'autoriser à procéder à leur expulsion avec le concours de la force publique ;
3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de Mme H et M. D, à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.
Il soutient que :
- le juge administratif est compétent en application des dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- sa requête est recevable en application des mêmes dispositions ;
- les conditions d'urgence et d'utilité sont satisfaites dès lors que le maintien dans un logement pour demandeurs d'asile de Mme H et M. D, définitivement déboutés de l'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'au 31 janvier 2024, 95 demandeurs d'asile et leurs familles étaient en attente d'un hébergement dans le département ; les intéressés ne justifient d'aucune circonstance exceptionnelle, alors qu'ils pourront bénéficier, à leur sortie, d'un hébergement d'urgence d'une durée maximale de quinze jours ;
- la mesure sollicitée ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse dès lors que le contrat de séjour de Mme H et M. D limitait la durée de l'hébergement à celle de l'instruction de leurs demandes d'asile, qui ont été rejetées par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 15 décembre 2022, rejets confirmés par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 9 novembre 2023, notifiée le
29 novembre suivant ; l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) les a informés par un courrier du 13 novembre 2023, notifié le 17 novembre suivant, de la fin de leur prise en charge à compter du 31 décembre 2023, et, par courriers du 18 janvier 2024 et du 5 février 2024, ils ont été mis en demeure de quitter les lieux dans un délai de quinze jours ; la mesure sollicitée n'a pas pour effet de faire obstacle à la poursuite de la scolarisation de leurs enfants mineurs ; Mme H et M. D ont fait l'objet d'arrêtés portant obligation de quitter le territoire français le 27 novembre 2023.
Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2024, Mme H et M. D, agissant en leur nom et en tant que représentants légaux des jeunes I E F, I J C et I K D, représentés par Me Pavy, concluent :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce qu'il soit sursis à la mesure d'expulsion sollicitée pendant un délai de six mois, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
3°) en tout état de cause, à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à leur conseil par application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du
10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils font valoir que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que leur maintien dans le logement en cause ne caractérise pas des perturbations graves au fonctionnement normal du service public ; les chiffres avancés par le préfet ne sont étayés par aucun rapport ou document émis par l'OFII ; le dispositif est national, par conséquent, l'invocation d'une saturation locale est inopportune ; le préfet n'a pas pris en compte leur situation particulière ; ils ne retrouveront probablement pas un hébergement d'urgence s'ils se retrouvent à la rue ; leur présence ne vient pas perturber le dispositif d'accueil des demandeurs d'asile qui démontre ses propres failles et il ne saurait être mis sur eux la responsabilité de l'absence d'hébergement d'autres familles, lorsque les services publics de l'État organisent leur propre carence ; leur mise à la rue avec leurs 3 enfants âgés de 14, 10 et 3 ans et leur trouver une solution de relogement constituent la véritable urgence en plein mois d'avril ;
- la mesure demandée se heurte à une contestation sérieuse et n'est pas utile :
* s'agissant de la méconnaissance de l'article R. 744-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : ils n'ont pas été informés de la possibilité de saisir l'OFII pour obtenir une aide au retour et solliciter un délai supplémentaire ;
* s'agissant de l'atteinte disproportionnée portée à leur situation personnelle : ils n'ont aucun proche pouvant les héberger et le 115 ne leur trouve aucune place d'urgence ; outre le fait que leurs enfants soient scolarisés, M. D souffre d'une tuberculose, qui nécessite un suivi médical régulier ; une mise à la rue de leur famille aggraverait cette pathologie et mettrait en péril la scolarité de leurs enfants ; la demande d'expulsion litigieuse, en l'absence de proposition d'hébergement alternative, porte une atteinte manifestement disproportionnée aux droits fondamentaux de leur famille ; la mise en balance entre les motifs invoqués par le préfet pour justifier de la mesure sollicitée et l'atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, révèle l'existence d'une contestation sérieuse, eu égard à la détresse psychologique et sociale de leur famille ;
*s'agissant de l'atteinte au droit à un hébergement d'urgence, consacré par la déclaration universelle des droits de l'homme et régi par les articles L. 345-2 et suivants du code de l'action sociale et des familles : en dépit de multiples appels au 115, aucun hébergement d'urgence ne leur a été proposé et la préfecture ne leur apporte pas de réelles garanties qu'une place d'hébergement d'urgence leur sera réservée alors que le dispositif est saturé ; la mesure sollicitée porte ainsi manifestement une atteinte immédiate à leur droit fondamental à un hébergement d'urgence, ce qui révèle l'existence d'une contestation sérieuse ;
- en tout état de cause, il y a lieu de leur octroyer un sursis en raison d'une part des conséquences d'une exceptionnelles gravité que cette décision pourrait avoir sur leur situation et celle de leurs enfants et, d'autre part, en raison de leur incapacité à se reloger dans des conditions normales dès lors qu'ils ne disposent d'aucun titre de séjour en cours de validité.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la déclaration universelle des droits de l'homme ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de l'action sociale et des familles ;
- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 18 avril 2024 à 9 heures 30 :
- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,
- et les observations de Me Pavy, représentant Mme H et M. D, en présence de celui-ci, qui reprend ses écritures à la barre et insiste, d'une part, sur le défaut d'urgence à prononcer la mesure sollicitée, au regard des éléments invoqués par le préfet et compte tenu des graves incidences de cette mesure sur la situation de Mme H et M. D et leurs enfants, et, d'autre part, sur le fait qu'il convient, à tout le moins, de leur accorder un délai pour libérer le logement, dès lors qu'ils ne disposent pas de solution de relogement d'urgence, en dépit de leurs appels répétés au 115, et afin, notamment, que leur droit au séjour ait été examiné par le tribunal saisi d'une contestation des mesures d'éloignement dont ils ont fait l'objet.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Des mémoires, présentées par Mme H et M. D, ont été enregistrés par le greffe du tribunal les 18 et 19 avril 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction et n'ont pas été communiqués.
Considérant ce qui suit :
1. Le préfet de la Vendée demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de Mme G H et M. B D du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé au 1 rue Guinefolle à Fontenay-le-Comte (85200), Résidence " les Charmes ", appartement 311, 3ème étage et géré par l'association AREAMS.
Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 521-3 du code de justice administrative :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".
3. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".
4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.
5. En premier lieu, Mme G H et M. B D, ressortissants ivoiriens nés les 7 février 1985 et 27 avril 1983, sont hébergés dans un logement dédié aux demandeurs d'asile, situé 1 rue Guinefolle à Fontenay-le-Comte (85200), Résidence " les Charmes ", appartement 311, 3ème étage et géré par l'association AREAMS. Leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 9 novembre 2023, notifiée aux intéressés le 29 novembre suivant. Ils ont été informés de la fin de leur prise en charge à compter du 31 décembre 2023 par un courrier de l'office français de l'immigration et de l'intégration en date du 13 novembre 2023, notifié le 17 novembre suivant, qui comporte les informations mentionnées à l'article R. 552-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, contrairement à ce que font valoir Mme H et M. D en défense. Une mise en demeure de quitter ce lieu, dans un délai de quinze jours, leur a été adressée par le préfet de la Vendée par courriers du 18 janvier 2024, notifiés le 5 février 2024. Mme H et M. D se maintiennent ainsi dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, alors que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées. Par suite, et en dépit des incidences de la mesure sollicitée sur la situation des intéressés, notamment de M. D, qui présente une infection tuberculeuse latente et a bénéficié d'un suivi pour une hépatite virale B chronique, et celles de leurs enfants, scolarisés, cette mesure ne se heurte à aucune contestation sérieuse.
6. En second lieu, la libération des lieux par Mme H et M. D, définitivement déboutés de l'asile, présente, eu égard aux exigences de bon fonctionnement et de continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, ainsi qu'à la situation de tension de ce dispositif, laquelle est justifiée par les données chiffrées actualisées fournies par le préfet, un caractère d'urgence et d'utilité et apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.
7. Toutefois, il n'est pas contesté que Mme H et M. D ne disposent pas de solution de relogement, en dépit de leurs appels au 115, faisant suite à la proposition du SIAO du 12 mars 2024. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que le foyer des intéressés est composé de trois enfants, âgés de 14, 11 et 4 ans et scolarisés. Ces circonstances justifient que leur soit accordé, pour libérer le logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent indûment, un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, en l'absence de départ volontaire des intéressés à l'issue de ce délai, d'autoriser le préfet de la Vendée à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques de Mme H et M. D, les biens meubles qui s'y trouveraient.
Sur les frais d'instance :
8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espère, de faire droit aux conclusions de Mme H et M. D présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
O R D O N N E :
Article 1er : Il est enjoint à Mme H et M. D de libérer, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance, le logement qu'ils occupent au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile, situé au 1 rue Guinefolle, Résidence " les Charmes ", appartement 311, 3ème étage, à Fontenay-le-Comte (85200).
Article 2 : En l'absence de départ volontaire de Mme H et M. D dans le délai imparti, le préfet de la Vendée, à l'issue du délai fixé à l'article 1er, pourra faire procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.
Article 3 : Les conclusions de Mme H et M. D présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à Mme G H, M. B D et à Me Pavy.
Copie sera en outre adressée au le préfet de la Vendée.
Fait à Nantes, le 14 mai 2024.
La juge des référés,
O. ROBERT-NUTTE
La greffière,
M. ALa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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