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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2406588

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2406588

mercredi 12 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2406588
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantPHILIPPON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 mai 2024, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à M. C D et Mme B G, ainsi qu'à tous occupants de leur chef, de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé 8 allée de Vendée à Rezé (44400) et géré par le CADA Trajet ;

2°) de l'autoriser à procéder à leur expulsion avec le concours de la force publique ;

3°) de l'autoriser à donner toutes les instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. D et de Mme G, à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.

Il soutient que :

- les conditions d'urgence et d'utilité sont satisfaites dès lors que le maintien dans un logement pour demandeurs d'asile de M. C D et de Mme B G, définitivement déboutés de l'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'au 31 janvier 2024, 1 388 demandeurs d'asile sont en attente d'un hébergement dans le département de la Loire-Atlantique, et qu'en février 2024, 595 des 1 923 places d'hébergement effectives dans le département sont occupées indûment par des personnes déboutées de l'asile ; le logement en cause est occupé indûment, sans que la famille de M. C D et de Mme B G ne justifie d'aucune circonstance exceptionnelle telle que définie par la jurisprudence, qui leur permettrait de prétendre au maintien dans le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile ou de bénéficier d'une solution d'hébergement d'urgence ; il n'y a pas lieu d'octroyer un délai aux intéressés avant leur expulsion, dès lors qu'ils se maintiennent indûment dans l'hébergement pour demandeur d'asile depuis plus d'une année sans effectuer de démarches en vue de leur relogement ; que, le 8 juin 2023, ils ont fait l'objet de décisions les obligeant à quitter le territoire français dont la légalité a été confirmée par le tribunal, et que la présence d'enfants mineurs dans leur foyer ne fait pas obstacle à leur expulsion sans délai dès lors que le maintien indu dans le lieu d'hébergement empêche d'accueillir d'autres familles également composées d'enfants mineurs ;

- la mesure sollicitée ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse dès lors que le contrat de séjour de M. C D et de Mme B G limitait la durée de l'hébergement à celle de l'instruction de leurs demandes d'asile, qui ont été définitivement rejetées par deux décisions de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 25 octobre 2022, notifiées aux intéressés le 3 novembre suivant ; l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) les a informés par un courrier en date du 12 décembre 2022, remis le jour même aux intéressés, de la fin de leur prise en charge à compter du 3 décembre précédent, ce retard de notification étant sans incidence sur le caractère sérieux de la mesure sollicité dès lors que cela a profité à M. C D et de Mme B G ; et, par un courrier du 22 juin 2023, notifié le 27 juin suivant, le préfet les a mis en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 mai 2024, M. C D et Mme B G, agissant en leur nom et en tant que représentants légaux des jeunes E et F D, représentés par Me Philippon, concluent :

1°) à ce qu'ils soient admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) à titre principal, au rejet de la requête ;

3°) à titre subsidiaire à ce qu'il soit sursis à l'exécution de la mesure d'expulsion sollicitée, dans l'attente de l'identification d'une autre solution d'hébergement d'urgence ;

4°) en tout état de cause, à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à leur conseil sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils font valoir que :

- les conditions d'urgence et utilité ne sont pas satisfaites : le préfet n'établit pas suffisamment la prétendue saturation du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile qu'il allègue ; ils présentent un niveau de vulnérabilité élevé tel qu'il ressort de l'évaluation menée par l'OFII en 2019, alors, de plus, que leur situation a défavorablement évolué depuis lors,dès lors qu'ils ne bénéficient plus de l'allocation pour demandeurs d'asile, ni d'aucune autre aide financière alors qu'ils ont deux enfants mineurs à leur charge ; ils accepteront de quitter leur logement s'ils bénéficient d'une solution d'hébergement d'urgence ;

- la mesure sollicitée par le préfet se heurte à une contestation sérieuse :

* elle résulte d'un défaut d'examen et d'une erreur manifeste d'appréciation de leur situation par le préfet et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 552-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : le préfet n'a pas pris en compte la situation de particulière vulnérabilité dans laquelle ils sont placés, constatée par l'OFII, , dès lors qu'ils ont deux enfants mineurs à charge, qu'ils ne bénéficient plus de l'allocation pour demandeurs d'asile pour subvenir à leurs besoins et qu'ils risquent de voir leurs enfants déscolarisés ;

* à titre subsidiaire, elle résulte d'un détournement de pouvoir et de procédure par le préfet : elle n'est justifiée par aucun motif d'intérêt général et vise en réalité à l'exécution des mesures d'éloignement dont ils ont fait l'objet, afin d'éviter l'engagement de procédures plus lourdes d'assignation à résidence ou de placement en rétention administrative.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 mai 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Robert-Nutte, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 23 mai 2024 à 9 heures 30 :

- le rapport de Mme Robert-Nutte, juge des référés,

- et les observations de Me Philippon, représentant M. D et de Mme G, en leur présence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de M. C D et Mme B G et de leurs deux enfants mineurs, du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé 8 allée de Vendée à Rezé (44400) et géré par l'association CADA Trajet.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 17 mai 2024, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à M. D. Par suite, les conclusions susvisées sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 521-3 du code de justice administrative :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

6. En premier lieu, M. D et Mme G, ressortissants géorgiens nés respectivement les 22 juillet 1984 et 9 octobre 1985, déclarent être entrés régulièrement sur le territoire français avec leurs deux enfants mineurs le 13 octobre 2021. Leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées par deux décisions de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 25 octobre 2022 qui leur ont été notifiées le 3 novembre suivant. L'OFII les a informés de la fin de leur prise en charge à compter du 3 décembre 2022, par un courrier en date du 12 décembre 2022 remis en main propre le jour même et que les intéressés ont refusé de signer. Une mise en demeure de quitter leur lieu d'hébergement dans le délai d'un mois leur a été adressée par le préfet de la Loire-Atlantique par un courrier du 22 juin 2023 notifié le 27 juin 2023. Les intéressés se maintiennent ainsi dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, alors que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées. La circonstance qu'ils aient été déboutés de l'asile suffit à justifier du caractère indu du maintien dans le lieu d'hébergement, dès lors qu'aucune pièce ne permet d'établir l'existence d'un détournement de pouvoir ou de procédure dont le préfet aurait entaché sa décision tel qu'allégué par les intéressés. Les circonstances invoquée par M. D et Mme G, selon lesquelles ils ne disposent pas de solution de relogement, y compris en hébergement d'urgence, que leurs enfants mineurs et scolarisés sont également concernés par la mesure d'expulsion sollicitée et que leur situation s'est détériorée depuis qu'ils ne bénéficient plus du versement de l'allocation pour demandeurs d'asile qui leur permettait de subvenir aux besoins de leurs enfants, ne suffisent pas à caractériser une contestation sérieuse faisant obstacle au prononcé de la mesure sollicitée, alors, de plus, qu'ils se maintiennent indument dans le logement qu'ils occupent depuis plus d'un an, délai qui aurait dû leur permettre d'organiser leur relogement. Ainsi, et contrairement à ce que font valoir M. D et Mme G, la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

7. En second lieu, la libération des lieux par M. D et Mme G, définitivement déboutés de l'asile, présente, eu égard aux exigences de bon fonctionnement et de continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, ainsi qu'à la situation de tension de ce dispositif, laquelle est suffisamment justifiée par les données chiffrées actualisées fournies par le préfet, un caractère d'urgence et d'utilité et apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.

8. Toutefois, la circonstance que le foyer de M. D et de Mme G soit composé de deux jeunes enfants scolarisés, âgés de 11 et 13 ans, justifie que leur soit accordé, pour libérer le logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent indûment, un délai, qui ne saurait, toutefois, excéder un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, compte tenu de l'urgence et de l'utilité de la mesure sollicitée. En l'absence de départ volontaire des intéressés à l'issue de ce délai d'un mois, le préfet de la Loire-Atlantique est autorisé à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques de M. D et de Mme G, les biens meubles qui s'y trouveraient.

Sur les frais d'instance :

9. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espère, de faire droit aux conclusions de M. D et de Mme G présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1 : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions de M. D et de Mme G aux fins d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il est enjoint à M. D, à Mme G et tous occupants de leur chef de libérer, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, le logement qu'ils occupent, situé 8 allée de Vendée à Rezé (44400) et géré par le CADA Trajet.

Article 3 : En l'absence de départ volontaire de M. C D et de Mme B G dans le délai imparti, le préfet la Loire-Atlantique pourra faire procéder, à l'issue du délai fixé à l'article 2, à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés au besoin avec le concours de la force publique.

Article 4 : Les conclusions de M. D et de Mme G présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. C D, Mme B G et à Me Philippon.

Copie sera en outre adressée au le préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 12 juin 2024.

La juge des référés,

O. Robert-Nutte

La greffière,

M. ALa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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