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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2407922

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2407922

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2407922
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantPAPINEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 mai et 19 juin 2024, le préfet de Loire-Atlantique demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à M. D A et à Mme E B, ainsi qu'à tous occupants de leur chef, de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent situé 2 rue de Trignac à Saint-Nazaire (44600), et géré par le CADA France Horizon ;

2°) à défaut pour les intéressés de libérer les lieux, d'autoriser leur expulsion par tous moyens légaux, au besoin, avec le concours de la force publique ;

3°) de l'autoriser à donner toutes les instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. A et à Mme B, à défaut pour celui-ci de les avoir emportés.

Il soutient que :

- les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure sont satisfaites dès lors que le maintien indu dans un logement pour demandeurs d'asile de M. A et de Mme B, définitivement déboutés de l'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'en février 2024, le dispositif d'accueil pour les demandeurs d'asile du département de la Loire-Atlantique totalise 1923 places dont 595 sont indument occupées, et qu'au 31 janvier 2024, 1388 demandeurs d'asile sont en attente d'une place d'hébergement. Le logement en cause est occupé indûment, sans que la famille de M. A et de Mme B ne justifie de circonstances exceptionnelles telles que définies par la jurisprudence, qui leur permettrait de prétendre au maintien dans le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, à cet égard les demandes de réexamen n'ayant aucune incidence sur leur droit au maintien. Les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ne sont pas méconnues, dès lors que la mesure sollicitée n'a pas pour effet de séparer les deux enfants mineurs de leurs parents, ni d'empêcher leur scolarisation ; aucun élément ne permet d'établir que la famille se trouve en situation de vulnérabilité telle que cela fasse obstacle à leur expulsion, ni que l'un ou l'autre de ses membres souffre d'une pathologie grave. Les intéressés ont été informés, par une lettre du SIAO 85 du 3 mai 2024, qui leur a été remise en main propre le 7 mai suivant, de la possibilité d'appeler le 115 pour bénéficier d'un hébergement d'urgence pour une durée maximale de quinze jours afin d'organiser leur sortie du lieu d'hébergement ; aucun délai ne saurait leur être accordé pour leur départ volontaire ;

- La mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse, dès lors que le contrat de séjour de M. A et de Mme B limitait la durée de l'hébergement à celle de l'instruction de leurs demandes d'asile, qui ont été rejetées par deux décisions de la Cour nationale du droit d'asile en date du 2 janvier 2024. L'OFII les a informés de la fin de leur prise en charge à compter du 2 février 2024, par un courrier du 16 janvier 2024 qui leur a été remis en main propre le même jour et qu'ils ont refusé de signer ; et, par un courrier du 26 février 2024, notifié au gestionnaire le 28 février suivant, il les a mis en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois. La mise en demeure étant restée infructueuse, ils se maintiennent indument dans le logement qu'ils occupent depuis plusieurs mois ; il n'est aucunement porté atteinte à leur droit à un hébergement d'urgence de droit commun ; enfin l'état de santé de Mme B tel qu'il ressort des documents médicaux anciens ne fait pas obstacle à la sortie du logement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 juin 2024, M. A et Mme B, représentés par Me Papineau, concluent à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce qu'il leur soit accordé un délai minimal de six mois avant de procéder à leur expulsion et à ce que soit mis à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils font valoir que :

- la mesure est dépourvue d'urgence et d'utilité en ce que le droit au logement est un droit vital et incontestable qui conditionne l'accès une vie familiale normale et constitue un préalable indispensable au respect du droit à la dignité au sens notamment de l'article L. 116-2 du code de l'action sociale et des familles, alors que la procédure repose sur une fin de prise en charge du 16 janvier 2024 et une mise en demeure de quitter les lieux du 26 février 2024, et qu'ils se retrouveraient sans solutions de relogement avec deux enfants mineurs à la rue, les plaçant ainsi dans une situation de particulière vulnérabilité qui doit entrer en comparaison avec l'intérêt général de prévention de la saturation du dispositif d'accueil ;

- la mesure souffre d'une contestation sérieuse en ce qu'ils préparent une demande de réexamen de leur demande d'asile alors que Mme B est de santé fragile et qu'ils ont deux enfants, leur mise à la rue portant, dans ces conditions, atteinte à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'intérêt supérieur des enfants garanti par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la situation de particulière vulnérabilité de la famille exige qu'il leur soit au moins accordé un délai d'exécution de la mesure demandée qui les placerait dans une situation de détresse sociale, psychique et médicale ;

Par un mémoire en réplique enregistré le 19 juin 2024 à 9 heures 01, le préfet de la Loire-Atlantique conclut aux mêmes fins que dans sa requête.

Il soutient que :

- la circonstance que les intéressés aient l'intention de déposer une demande de réexamen de leur demande d'asile est sans incidence, dès lors qu'ils n'établissent aucunement avoir commencé ces démarches ; en tout état de cause il ressort d'une jurisprudence constante que le dépôt d'une demande de réexamen ne constitue pas une contestation sérieuse ;

- l'état de santé de Mme B ne fait pas obstacle à la mesure d'expulsion, dès lors que cette mesure n'a pas pour objet ni pour effet de la priver de suivi psychologique et que son état n'est pas suffisamment établi au regard de l'unique certificat produit, daté par ailleurs de plusieurs mois.

M. D A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 juin 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Echasserieau, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 19 juin 2024 à 9 heures 30 :

- le rapport de M. Echasserieau, juge des référés,

- et les observations de Me Papineau, avocate de M. A et Mme B, en leur présence.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de M. A et de Mme B, ainsi que tous occupants de leur chef, du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent, situé 2 rue de Trignac à Saint-Nazaire (44600), et géré par le CADA France Horizon.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. En premier lieu, M. A et de Mme B, ressortissants bangladais nés respectivement le 1er janvier 1984 et le 23 janvier 1989, déclarent être entrés en France le 26 janvier 2023 accompagnés de leurs deux enfants, C A née le 24 septembre 2010 et Shiddartho Sunny A né le 27 février 2014. Ils sont hébergés dans un logement dédié aux demandeurs d'asile situé 2 rue de Trignac à Saint-Nazaire (44600), et géré par le CADA France Horizon. Leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées par deux décisions de la CNDA du 2 janvier 2024, qui leur ont été notifiées le 9 janvier suivant pour madame, et le 11 janvier pour monsieur. Ils ont été avisés, par un courrier du 16 janvier 2024, de la fin de leur prise en charge par l'OFII à compter du 2 février 2024, et leur refus de signer lors de la remise en main propre est sans incidence sur la notification intervenue le jour même. Une mise en demeure de quitter ce lieu, dans un délai d'un mois a été adressée aux intéressés par le préfet de la Loire-Atlantique par courrier du 26 février 2023, notifié au gestionnaire du CADA le 28 février suivant. Il résulte de ce qu'il précède que M. A et de Mme B se maintiennent dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, alors que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées. A cet égard demeure sans incidence sur leur situation la circonstance qu'ils ont pour projet, non concrétisé à la date de la présente ordonnance, de déposer une demande de réexamen de leur demande d'asile. La mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse.

6. En second lieu, la libération des lieux par M. A et de Mme B, définitivement déboutés de l'asile, présente, eu égard aux exigences de bon fonctionnement et de continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, ainsi qu'à la situation de tension de ce dispositif, un caractère d'urgence, nonobstant le délai écoulé depuis la notification de la mise en demeure de quitter les lieux, et d'utilité et apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.

7. Toutefois, il résulte de l'instruction que le foyer familial est composé de deux enfants âgés de dix et quatorze ans et scolarisés pour l'année 2023-2024 en CM1 et en 5ème, et que Mme B souffre de détresse psychologique. Eu égard à ces circonstances particulières, il y a lieu de leur accorder, pour libérer le logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent indûment, un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance afin de laisser les enfants terminer leur année scolaire et permettre à la famille de trouver plus facilement une solution de relogement et, en l'absence de départ volontaire des intéressés à l'issue de ce délai, d'autoriser le préfet de la Loire-Atlantique à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques de M. A et de Mme B, les biens meubles qui s'y trouveraient.

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espère, de faire droit aux conclusions de M. A et de Mme B présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à M. A et à Mme B de libérer, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance le logement qu'ils occupent au sein du centre d'accueil pour demandeurs d'asile, situé 2 rue de Trignac à Saint-Nazaire (44600), et géré par le CADA France Horizon ;

Article 2 : En l'absence de départ volontaire de M. A et de Mme B dans le délai imparti, le préfet de la Loire-Atlantique pourra faire procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 3 : Les conclusions de M. A et de Mme B sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. D A, à Mme E B, et à Me Papineau.

Copie sera en outre adressée au le préfet la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 21 juin 2024.

Le juge des référés,

B. Echasserieau

La greffière,

G. Peigné

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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