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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2408504

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2408504

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2408504
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 juin 2024, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, à M. C, à Mme D, ainsi qu'à tous occupants de leur chef, de libérer sans délai le logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent, situé 31 rue du Brossais à Bouguenais (44340) et géré par l'HUDA ASBL ;

2°) à défaut pour les intéressés de libérer les lieux, de l'autoriser à procéder à leur expulsion par tous moyens légaux, au besoin, avec le concours de la force publique ;

3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. C et de Mme D, à défaut pour ceux-ci de les avoir emportés.

Il soutient que :

- les conditions d'urgence et d'utilité de la mesure sont satisfaites dès lors que le maintien dans un logement pour demandeurs d'asile de M. C et de Mme D, définitivement déboutés de l'asile, compromet le bon fonctionnement du service public, alors qu'au 31 janvier 2024, 1 388 demandeurs d'asile étaient en attente d'un place d'hébergement dans le département de la Loire-Atlantique, et qu'en février 2024, 595 des 1 923 places d'hébergement dédiées aux demandeurs d'asile dont dispose le département sont occupées indument ; les intéressés ne présentent aucune circonstance exceptionnelle de nature à faire obstacle à la mesure sollicitée ;

- sa demande ne fait l'objet d'aucune contestation sérieuse dès lors que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a définitivement rejeté les demandes d'asile de M. C et de Mme D, par des décisions du 18 novembre 2022 pour monsieur et du 4 octobre 2023 pour madame ; la circonstance selon laquelle M. C a formulé une demande de réexamen de sa demande d'asile ne constitue pas une contestation sérieuse ; les intéressés ont été avisés, par un courrier qui leur a été remis en main propre le 31 octobre 2023, qu'il serait mis fin à leur prise en charge à la date du 30 novembre 2023 ; une mise en demeure de quitter les lieux dans un délai d'un mois leur a été adressée, par un courrier du 26 février 2024 qui leur a été notifié le 5 mars suivant ; ils se maintiennent dans ce logement indûment depuis cette date.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juin 2024, M. C et Mme D, représentés par Me Rodrigues-Devesas, concluent au rejet de la requête ; à défaut à ce que leur soit accordé un délai de neuf mois pour quitter les lieux. En tout état de cause, ils demandent que soit mise à la charge de l'Etat la somme de 1 500 € à verser à leur conseil au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve pour leur avocate de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Ils soutiennent que :

- sur l'urgence : si le préfet fonde sa demande sur la saturation des dispositifs des centres d'accueil et des hébergements d'urgence pour demandeurs d'asile, ses arguments ne sont pas suffisamment précis. Par ailleurs, le juge ne pourra que constater le manque d'empressement de l'administration à saisir la juridiction en référé, alors que leur demande d'asile a été rejetée il y a plusieurs mois.

- sur l'existence d'une contestation sérieuse : si le préfet soutient les avoir mis en demeure de quitter le logement qu'ils occupent et que cette mise en demeure est restée infructueuse au terme du délai qu'elle prescrivait, il ne l'établit pas.

- sur l'utilité de la mesure : le préfet considère que l'expulsion serait utile parce qu'elle permettrait un " roulement " dans l'hébergement des demandeurs d'asile et dans l'hébergement d'urgence. Toutefois, s'ils ne peuvent effectivement plus prétendre à un hébergement en qualité de demandeur d'asile, ils ont droit à un hébergement d'urgence, tant qu'ils n'ont pas d'autre solution d'hébergement. En l'espèce, ils se retrouveront incontestablement sans abri si l'expulsion est ordonnée sans délai du CADA qu'ils occupent, puisqu'ils sont complètement isolés sur le territoire français. Il convient de rappeler la particulière vulnérabilité des intéressés compte tenu de la présence de deux enfants mineurs, A, âgée de 16 ans et Nuray, âgée de 12 ans. Les deux jeunes filles sont actuellement scolarisées. En cas d'expulsion, les enfants se retrouveraient aussi à la rue. Leur scolarité ne pourrait qu'en être impactée.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 juin 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Bouchardon, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 28 juin 2024 à 9 heures 30 :

- le rapport de M. Bouchardon, juge des référés,

- et les observations de Me Rodrigues-Devesas, avocate de M. C et de Mme D, en leur présence, qui insiste sur l'existence d'une contestation sérieuse dès lors que la mise en demeure qui leur a été adressée ne l'a pas été à leur domicile. Elle fait également valoir que le préfet ne démontre pas la saturation du dispositif d'accueil. En tout état de cause, il convient de prendre en compte la situation de vulnérabilité de la famille.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d'ordonner l'expulsion de M. C et de Mme D ainsi que leurs deux enfants, du logement dédié aux demandeurs d'asile qu'ils occupent, situé 31 rue du Brossais à Bouguenais (44340) et géré par l'HUDA ASBL.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 521-3 du code de justice administrative :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".

4. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.

5. En premier lieu, M. C et Mme D, ressortissants azerbaïdjanais nés respectivement les 9 août 1984 et 24 juin 1987, déclarent être entrés en France le 6 décembre 2021 pour monsieur et le 9 juin 2022 pour madame, accompagnés de leurs deux enfants, A B née le 16 août 2008 et Nuray B née le 5 février 2012. Ils sont hébergés depuis le 11 juillet 2022 dans un logement dédié aux demandeurs d'asile situé 31 rue du Brossais à Bouguenais (44340) et géré par l'HUDA ASBL. La demande d'asile de M. C a été définitivement rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 18 novembre 2022, qui lui a été notifiée le 24 novembre suivant ; sa demande de réexamen a ensuite été rejetée par une décision en date du 4 octobre 2023. La demande d'asile de Mme D a été définitivement rejetée par une décision de la CNDA en date du 4 octobre 2023, laquelle lui a été notifiée le 12 octobre suivant. Ils ont été informés par courrier de l'office français de l'immigration et de l'intégration en date du 25 octobre 2023, remis en main propre le 31 octobre suivant, de la fin de leur prise en charge à compter du 30 novembre 2023. S'étant maintenus dans leur logement, ils ont été mis en demeure, par un courrier du 26 février 2024, de quitter les lieux dans un délai d'un mois. Si les requérants soutiennent que cette mise en demeure ne leur a pas été notifiée, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en ce qu'elle a été envoyée, non à leur adresse 31 rue du Brossais à Bouguenais, mais à celle de l'HUDA, 319 route de Vannes à Saint-Herblain, il résulte de l'instruction que les intéressés sont administrativement domiciliés à l'adresse de l'association gestionnaire, l'HUDA Saint Benoit Labre, que le préfet a informée de son courrier en lui demandant d'accompagner la famille dans ses démarches de sortie. Alors que les intéressés se maintiennent dans ces conditions dans un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile, la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse.

6. En second lieu, la libération des lieux par M. C et Mme D, définitivement déboutés de l'asile, présente, eu égard aux exigences de bon fonctionnement et de continuité du service public d'accueil et d'hébergement des demandeurs d'asile, ainsi qu'à la situation de tension de ce dispositif, et alors que rien au dossier ne permet de penser que les indications du préfet, du reste de notoriété publique, seraient inexactes, un caractère d'urgence et d'utilité et apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l'accueil des demandeurs d'asile.

7. Toutefois, la famille des intéressés étant composée de deux jeunes filles âgées de 12 et 16 ans, ces circonstances justifient que soit accordé à M. C et à Mme D, pour libérer le logement pour demandeurs d'asile qu'ils occupent indûment, un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. En l'absence de départ volontaire des intéressés à l'issue de ce délai, il y a lieu d'autoriser le préfet de la Loire-Atlantique à procéder à l'évacuation forcée des lieux avec le concours de la force publique et à prendre les mesures nécessaires pour faire enlever, aux frais et risques des intéressés, les biens meubles qui s'y trouveraient.

Sur les conclusions présentées au titre des frais d'instance :

8. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de M. C et de Mme D présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

O R D O N N E :

Article 1 : Il est enjoint à M. C et à Mme D de libérer, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, le logement qu'ils occupent avec leurs enfants, situé 31 rue du Brossais à Bouguenais (44340).

Article 2 : En l'absence de départ volontaire des intéressés dans le délai imparti à l'article 1er, le préfet de la Loire-Atlantique pourra faire procéder à leur expulsion et à l'évacuation de leurs biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls des intéressés, au besoin avec le concours de la force publique.

Article 3 : Les conclusions de M. C et de Mme D présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. C, à Mme D et à Me Rodrigues Devesas.

Copie sera en outre adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 5 juillet 2024.

Le juge des référés,

L. Bouchardon

La greffière,

G. PeigneLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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