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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2410073

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2410073

lundi 9 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2410073
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantPHILIPPON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 juillet 2024, Mme F E, agissant en son nom propre, en qualité de représentante légale de ses enfants mineurs, et en qualité d'héritière de Mme A, représentée par Me Philippon, demande à la juge des référés sur le fondement de l'article R. 541-1 du code de justice administrative :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une provision de 21 204,70 euros assortie des intérêts et de la capitalisation des intérêts, en réparation des préjudices que ses enfants et elles ont subis du fait de la faute commise par l'administration, dans un délai de 10 jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, le versement direct de cette même somme à son profit ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 13 euros au titre des droits de plaidoirie en application des articles R. 652-27 et R.652-28 du code de la sécurité sociale.

Elle soutient que :

- sa créance n'est pas contestable : la responsabilité de l'Etat est engagée à raison de l'illégalité du refus de visa opposé à sa mère, que le tribunal administratif de Nantes a annulé par un jugement n° 2215787 du 16 octobre 2023 ;

- il y a lieu de condamner l'Etat à lui verser une somme de 1 204,70 euros au titre des frais de dossier et de transport exposés en vain par sa mère, et des frais contentieux qu'elle a dû exposer pour se faire représenter, une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a subis du fait de la séparation avec sa mère, et une somme de 5 000 euros pour chacun de ses enfants en réparation de ces mêmes préjudices et de la perte de chance subie par son plus jeune enfant de rencontrer pour la première fois sa grand-mère, depuis lors décédée.

Par un mémoire, enregistré le 16 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le lien de causalité entre la faute résultant du refus de visa et les préjudices dont il est demandé réparation n'est pas établi.

Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Gourmelon pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.

En ce qui concerne le principe de la responsabilité de l'Etat :

2. Il résulte de l'instruction que Mme D A, ressortissante centrafricaine, mère de Mme F E, a sollicité un visa de court séjour de trois mois pour la période du 20 juillet au 17 octobre 2022 pour rendre visite à sa fille, atteinte d'une grave pathologie. Cette demande a été rejetée par les autorités consulaires françaises à Bangui le 13 septembre 2022, refus confirmé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France le 22 février 2023. Toutefois, par un jugement du 16 octobre 2023 devenu définitif, le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision du 22 février 2023 en raison de l'erreur d'appréciation dont elle était entachée. L'illégalité du refus de visa opposé à Mme A constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne la période de responsabilité :

3. Mme A est décédée accidentellement le 2 mai 2023, avant que le tribunal statue. La responsabilité de l'Etat est donc engagée uniquement sur la période allant du 13 septembre 2022, date à laquelle les autorités consulaires ont rejeté sa demande de visa, au 2 mai 2023.

En ce qui concerne le droit à indemnisation :

Sur le préjudice financier subi par Mme A :

4. Le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Si la victime du dommage décède avant d'avoir elle-même introduit une action en réparation, son droit, entré dans son patrimoine avant son décès, est transmis à ses héritiers. Mme E, qui sollicite le remboursement de dépenses exposées par sa mère, doit être regardée comme agissant en qualité d'héritière de cette dernière.

5. Mme A a exposé une somme de 53 euros pour souscrire à une assurance santé pour se rendre en France. Il y a lieu, par suite, de condamner l'Etat à verser à la succession de Mme A la somme de 53 euros correspondant à cette dépense de santé exposée en vain. Il en va de même de la somme de 80 euros correspondant aux frais de dossier exposés auprès de l'ambassade de France à Bangui.

Sur le préjudice subi par Mme E :

6. Mme E justifie avoir exposé une dépense de 912,11 euros le 8 septembre 2022 pour acheter un billet d'avion aller-retour pour Mme A afin de permettre à cette dernière de se rendre de Bangui à Paris le 2 octobre 2022, et de revenir à Bangui le 15 octobre 2022. La requérante justifie, par les pièces produites, que le coût d'achat de ces billets, qui n'ont pu être utilisés du fait du refus de visa opposé à Mme A, ne lui a pas été remboursée par la compagnie aérienne, ni par son assureur. Dès lors, il y a lieu de condamner l'Etat à lui verser la somme de 912,11 euros en remboursement de ces frais de transport exposés en vain. Il en va de même des 30 euros de frais de timbre acquittés par Mme E, pour se voir délivrer une attestation d'accueil.

7. Si Mme E sollicite par ailleurs l'indemnisation des frais d'honoraires exposés pour former un recours auprès de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, la seule production d'un extrait de relevé de compte mentionnant un virement à un établissement bancaire, non assortie d'une note d'honoraires, ne permet pas d'établir l'objet du virement en question, de sorte que la demande de provision présentée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

8. Enfin, Mme E a subi, du fait du refus illégal de visa opposé à sa mère, un préjudice moral et des troubles dans les conditions de l'existence aggravés, d'une part, par la situation difficile dans laquelle elle se trouvait alors du fait de la pathologie dont elle était atteinte, et d'un contexte de séparation conflictuelle avec son conjoint, et d'autre part, par le décès accidentel de sa mère survenu en mai 2023, le refus de visa l'ayant ainsi empêchée de la revoir avant ce tragique événement. Il sera fait une juste appréciation de ces préjudices en condamnant l'Etat à lui verser, à ce titre, une somme de 2 000 euros à titre de provision.

Sur le préjudice subi par les enfants de Mme E :

9. Il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence subis par les deux enfants de la requérante, privés de la possibilité, pour l'un, de retrouver sa grand-mère, pour l'autre, de la rencontrer pour la première fois, en condamnant l'Etat à leur verser une provision de 1 000 euros chacun.

10. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à la succession de Mme A une provision de 133 euros, à Mme E une somme de 2 942,11 euros en réparation de ses préjudices propres, et une somme de 2 000 euros en sa qualité de représentante légale de ses enfants C et B, sans qu'il y ait besoin de fixer un délai pour le versement de cette somme.

Sur les intérêts et la capitalisation :

11. Il y a lieu d'assortir les provisions dont le versement est ordonné par la présente ordonnance des intérêts au taux légal à compter du 29 mars 2024, date à laquelle la demande préalable indemnitaire formée par Mme E a été reçue par le ministre de l'intérieur.

12. La capitalisation des intérêts a par ailleurs été demandée le 3 juillet 2024, date de l'enregistrement de la requête. En application de l'article 1343-2 du code civil, il n'y a pas lieu de faire droit à cette demande, dès lors qu'à la date à laquelle la juge des référés se prononce, il n'est pas encore dû une année d'intérêts.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Philippon, avocat de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, cette somme incluant les droits de plaidoirie.

O R D O N N E :

Article 1er : L'Etat versera à la succession de Mme A une provision de 133 euros, à Mme E en sa qualité propre une provision de 2 942,11 euros, et en sa qualité de représentante légale de ses enfants C et B une provision de 2 000 euros. Ces sommes porteront intérêts au taux légal à compter du 29 mars 2024.

Article 2 : L'Etat versera à Me Philippon, avocat de Mme E, une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Philippon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F E, au ministre de l'intérieur et à Me Philippon.

Fait à Nantes, le 9 décembre 2024.

La juge des référés,

V. GOURMELON

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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