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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2411400

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2411400

lundi 29 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2411400
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantLEROY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me Leroy, demande au juge des référés sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de statuer sur le rétablissement de ses conditions matérielles d'accueil et de lui proposer, à elle et sa famille, une solution d'hébergement adaptée à leur situation, à Nantes, en tenant compte de l'état de santé des membres de la famille, dans un délai de 24h à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

2°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui indiquer un lieu susceptible de l'héberger de manière durable, à Nantes, dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, d'enjoindre au département de la Loire-Atlantique de lui indiquer un lieu susceptible de l'héberger de manière durable, à Nantes, dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'OFII, de l'Etat ou du département la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite : elle se trouve dans une situation d'extrême précarité, en vivant dans le plus grand dénuement, dans la rue avec son enfant de 10 mois alors que sa fille et elle-même sont demandeuses d'asile depuis le mois de mai 2024 ; l'OFII ne leur a proposé aucune solution ; ses appels au 115 n'ont pas donné lieu à une prise en charge pérenne ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

* au droit d'asile et à son droit de bénéficier des mesures prévues par la loi pour garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes : sa fille a le statut de demandeuse d'asile en France ; elle dort dans la rue ; tous ces éléments caractérisent une grande vulnérabilité ;

* à l'article 3-1 de la CIDE ;

* à son droit à la vie tel que garanti par l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et son droit à ne pas subir de traitements inhumains et dégradants tel que garanti par l'article 3 de la même convention : elle n'a jamais bénéficié d'un hébergement par l'OFII depuis son entrée en France ;

* à son droit au respect de la dignité humaine :

* à son droit d'hébergement d'urgence : elle a appelé quotidiennement le 115 sans succès.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite dès lors que la requérante s'est placée elle-même dans une situation d'urgence ; il n'y a pas de place d'accueil actuellement ; son conjoint pourrait l'accueillir ; elle n'est pas dépourvue de ressources financières ; elle n'a pas de problème de santé ; elle peut bénéficier de l'accompagnement de la SPADA.

- il n'existe pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2024, le département de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'il s'associe à l'OFII compétent pour défendre dans cette affaire.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 juillet 2024, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'il n'ait pas porté une atteinte grave et manifeste à une liberté fondamentale.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 juillet 2024.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Giraud, président, pour statuer sur les demandes de référé en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 juillet 2024 à 10 heures 30 :

- le rapport de M. Giraud, juge des référés,

- les observations de Me Leroy, représentant Mme B, en présence de Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui indiquer un lieu susceptible de l'héberger de manière durable, dans le délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, à défaut d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, ou à titre infiniment subsidiaire au département de la Loire-Atlantique, sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte un lieu susceptible de l'héberger dans le cadre du dispositif dédié à l'urgence sociale.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Au sens de ces dispositions, la notion de liberté fondamentale englobe, s'agissant des ressortissants étrangers qui sont soumis à des mesures spécifiques réglementant leur entrée et leur séjour en France, et qui ne bénéficient donc pas, à la différence des nationaux, de la liberté d'entrée sur le territoire, le droit constitutionnel d'asile qui a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié, dont l'obtention est déterminante pour l'exercice par les personnes concernées des libertés reconnues de façon générale aux ressortissants étrangers. Si la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, le caractère grave et manifestement illégal d'une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de l'article L. 521-2 du code de justice administrative en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, son état de santé ou sa situation de famille.

En ce qui concerne l'urgence :

4. Il résulte de l'instruction que la requérante et sa fille de dix mois, demandeuses d'asile, sont dépourvues de toute ressource et vivent dans la rue, en dépit de multiples appels au 115 depuis plusieurs semaines. Dans ces conditions, la condition d'urgence particulière prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

S'agissant des conclusions dirigées contre le refus de lui attribuer les conditions matérielles d'accueil :

5. Aux termes de l'article L. 551-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile, au sens de la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, comprennent les prestations et l'allocation prévues aux chapitres II [consacré à hébergement des demandeurs d'asile] et III [consacré à l'allocation pour demandeur d'asile]. ". Aux termes de l'article L. 551-9 du même code : " Les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de sa demande par l'autorité administrative compétente. ". Et aux termes de l'article L. 551-15 de ce code : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () 3° Il présente une demande de réexamen de sa demande d'asile ; () La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application du présent article est écrite et motivée. Elle prend en compte la vulnérabilité du demandeur. ". L'article D. 551-17 de ce code précise par ailleurs que : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite, motivée et prend en compte la vulnérabilité du demandeur. Elle prend effet à compter de sa signature. () Toute décision de rejet doit être motivée. ".

6. Il résulte de l'instruction que Mme B et sa fille, âgée de 10 mois, ont déposé des demandes d'asile au mois de mai 2024 enregistrées en procédure accélérée et qu'il n'a pas été donné de réponse favorable au rétablissement des conditions matérielles d'urgence de Mme B. La requérante vit seule, dehors, où elle dort la nuit, avec une fille de 10 mois, bénéficie de repas par le biais des restos du cœur, est dépourvue de la moindre ressource économique si ce ne sont les sommes dont elle peut bénéficier par le biais de la mendicité. Dans ces conditions, comme l'a d'ailleurs indiqué le département de la Loire-Atlantique à l'OFII,par un courrier électronique du 16 juillet 2024, qui faisait suite à un courrier de France terre d'asile du 7 juillet 2024, Mme B et sa fille sont l'une et l'autre dans une situation de grande vulnérabilité. Dès lors, l'OFII, en ne permettant pas à la requérante de bénéficier des conditions matérielles d'accueil, au motif, notamment, que cette demande serait un réexamen sans tenir compte de son changement de situation suite à la demande d'asile présentée par la fille de Mme B, alors en tout état de cause que la demande a été faite après la naissance de la fille de Mme B, sans avoir mesuré la grande vulnérabilité de la situation de Mme B et sa fille de 10 mois, a porté une atteinte grave et manifeste aux exigences qui découlent du droit d'asile et à l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant.

7. L'exécution de la présente ordonnance implique nécessairement, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre à l'OFII de procéder au réexamen de la demande de conditions matérielles d'accueil de Mme B dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

S'agissant des conclusions dirigées, à titre subsidiaire, contre le préfet de Loire-Atlantique :

8. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

9. Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions précitées, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette tâche peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

10. Il résulte de l'instruction qu'à la date de la présente ordonnance, Mme B vit et dort dans la rue avec une enfant âgée de 10 mois sans qu'elles ne puissent bénéficier de la possibilité d'être hébergées d'une quelconque façon alors qu'elle justifie contacter quotidiennement par téléphone depuis plusieurs semaines le numéro 115 afin d'obtenir un hébergement, sans succès. Eu égard à la situation de particulière vulnérabilité de Mme B et de sa fille, la requérante doit être regardée, dans les circonstances particulières de l'espèce, comme se trouvant dans une situation de détresse psychique et sociale au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, en s'abstenant de prendre en charge la requérante et son enfant, le préfet de Loire-Atlantique a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un hébergement d'urgence, constitutif d'une liberté fondamentale. Compte tenu de ce qui a été dit au point 4, la condition d'urgence doit être regardée comme étant remplie.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme B un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir avec sa fille, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance en attendant qu'il soit statué, de nouveau, sur ses conditions matérielles d'accueil par l'OFII. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

12. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, Me Leroy, son avocate, peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Leroy d'une somme de 1 000 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à l'OFII de procéder au réexamen de la demande de conditions matérielles d'accueil de Mme B dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme B un lieu d'hébergement susceptible de les accueillir avec sa fille, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance en attendant qu'il soit statué, de nouveau, sur ses conditions matérielles d'accueil par l'OFII.

Article 3 : L'Etat versera à Me Leroy, en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 000 euros (mille euros) sous réserve pour cette dernière de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Leroy, à l'office français de l'immigration et de l'intégration, au préfet de la Loire-Atlantique et au département de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 29 juillet 2024.

La juge des référés,

T. GIRAUD

La greffière,

J. DIONISLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2411400

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