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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2414365

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2414365

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2414365
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantTHULLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 septembre 2024, Mme B A, agissant en son nom et au nom de l'enfant M'Mah A, représentée par Me Thullier, demande au juge des référés :

1°) à titre principal, d'enjoindre, sur le fondement des dispositions de l'article

L. 521-2 du code de justice administrative, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de lui indiquer un lieu stable susceptible de l'accueillir avec sa fille dans un délai de 24 heures sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; à titre subsidiaire d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui indiquer un lieu stable susceptible de l'accueillir avec sa fille dans un délai de 24 heures sous astreinte de 100 euros par jour de retard ; à titre infiniment subsidiaire, d'enjoindre au président du conseil départemental de la Loire-Atlantique de lui indiquer un lieu stable susceptible de l'accueillir avec sa fille dans un délai de 24 heures sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

2°) de mettre à la charge de l'administration la somme de 1 200 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est satisfaite : elle et sa fille, âgée de 14 jours, se trouvent toutes deux dans une situation de vulnérabilité avérée en tant que demandeuses d'asile ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

* au droit d'asile : elle et sa fille ne se sont pas vu proposer d'hébergement au titre du statut de demandeur d'asile ; sa fille n'est âgée que de 14 jours et est vulnérable ;

* au droit à l'hébergement d'urgence ; elle tente en vain d'obtenir un hébergement d'urgence auprès du 115 ;

* au droit à la dignité en ne faisant pas obstacle au placement à la rue d'une enfant âgée de 14 jours, l'OFII, la préfecture de La Loire-Atlantique et le conseil départemental portent atteinte à l'intérêt supérieur de M'Mah A ;

* à l'intérêt supérieur de l'enfant garanti par l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 19 septembre 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la requérante perçoit l'allocation pour demandeurs d'asile (ADA), majorée à raison de l'absence d'hébergement et, subsidiairement, qu'il n'existe pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

La requête a été communiquée au préfet de la Loire-Atlantique qui n'a pas présenté de mémoire.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 20 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rosier, premier conseiller, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 20 septembre 2024 à 11h00 :

- le rapport de M. Rosier, juge des référés ;

- et les observations de Me Thullier, avocate de Mme A, en sa présence, qui fait valoir que, si cette dernière a pu un temps être hébergée par une compatriote, celle-ci n'a jamais escompté l'héberger au-delà de sa grossesse. Elle insiste par ailleurs sur le fait que, contrairement à ce qui est soutenu en défense, sa vulnérabilité a été portée à la connaissance, tant de l'OFII, que du préfet et du département, par la clinique Brétéché en la personne de son assistante sociale. Mme A est une personne vulnérable, totalement isolée puisqu'elle ne vit pas en couple avec le père de son enfant, et dont l'enfant est âgé de seize jours. Par ailleurs, si Mme A perçoit effectivement l'ADA, celle-ci n'est pas suffisante pour lui permettre de se loger par elle-même.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante guinéenne né le 17 mars 1996, est entrée en France en mai 2023 et y a déposé une demande d'asile. Par la présente requête, elle demande à l'Office français de l'immigration et de l'intégration ou, à défaut, au préfet de la Loire-Atlantique ou au département de la Loire-Atlantique, de lui indiquer un lieu susceptible de l'accueillir, elle et son nourrisson.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Lorsque le requérant fonde son intervention, non sur la procédure de suspension régie par l'article L. 521-1 du code de justice administrative mais sur la procédure de protection particulière instituée par l'article L. 521-2 de ce code, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.

4. Si, d'une part, la privation du bénéfice des mesures prévues par la loi afin de garantir aux demandeurs d'asile des conditions matérielles d'accueil décentes, jusqu'à ce qu'il ait été statué sur leur demande, est susceptible de constituer une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit d'asile, une telle atteinte s'apprécie en tenant compte des moyens dont dispose l'autorité administrative compétente et de la situation du demandeur. Ainsi, le juge des référés, qui apprécie si les conditions prévues par l'article

L. 521-2 du code de justice administrative sont remplies à la date à laquelle il se prononce, ne peut faire usage des pouvoirs qu'il tient de cet article en adressant une injonction à l'administration que dans le cas où, d'une part, le comportement de celle-ci fait apparaître une méconnaissance manifeste des exigences qui découlent du droit d'asile et où, d'autre part, il résulte de ce comportement des conséquences graves pour le demandeur d'asile, compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille.

5. Il appartient, d'autre part, aux autorités de l'Etat de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique et sociale, et au département la prise en charge le cas échéant en urgence, des femmes enceintes ou des mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d'un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu'elles sont sans domicile, en vertu de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette tâche peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de la santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

En ce qui concerne l'urgence :

6. Si, dans ses écritures en défense, l'OFII fait valoir que la requérante a perçu, depuis juin 2023, l'allocation majorée mensuelle de 440,20 euros, cette circonstance ne suffit pas à établir qu'elle soit en mesure de financer un hébergement stable pour elle-même et son enfant nouveau-né. Si, comme en justifie l'OFII, dans le seul département de la Loire-Atlantique, 135 familles composées d'un adulte et d'un enfant sont actuellement en attente d'une place en hébergement dédié pour demandeurs d'asile, le degré de priorité de l'hébergement de ces familles peut cependant varier selon les caractéristiques de chaque famille, en fonction notamment de l'âge des enfants. En l'espèce, eu égard au caractère très récent de la naissance de l'enfant M'Mah, Mme A et son nourrisson doivent être regardés comme particulièrement vulnérables et, par suite, comme prioritaires pour bénéficier d'un hébergement. Aussi, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-2 précité doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

S'agissant des conclusions dirigées contre le refus d'attribution des conditions matérielles d'accueil par l'OFII :

7. Aux termes de l'article L. 522-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables () ". Aux termes de l'article L. 522- 3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines ".

8. Ainsi qu'il a été précédemment dit, il résulte de l'instruction que Mme A et sa fille, âgée de quatorze jours, vivent isolés et à la rue, la compatriote qui les avait un temps hébergé les ayant éconduits, dépourvus de la moindre ressource économique, et sont de ce fait dans une situation de grande vulnérabilité. Dès lors, l'OFII, en ne permettant pas à la requérante de bénéficier de l'entièreté des conditions matérielles d'accueil sans avoir mesuré la grande vulnérabilité de la situation de l'intéressée et de son nourrisson et de leurs besoins au sens de l'article L. 522-3 du CESEDA, dont elle a pourtant été informée au vu des pièces versées à l'instance, a porté une atteinte grave et manifeste aux exigences qui découlent du droit d'asile et à l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

9. Les conditions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre à l'OFII de procéder au réexamen de la demande de conditions matérielles d'accueil de Mme A au regard de ses besoins particuliers, notamment d'hébergement, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

S'agissant des conclusions dirigées, à titre subsidiaire, contre le préfet de Loire-Atlantique :

10. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse () ". L'article L. 345-2-2 du même code dispose que : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. () ". Aux termes de son article L. 345-2-3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée () ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : () 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345-1 à L. 345-3 () ".

11. Il résulte de l'instruction, qu'à la date de la présente ordonnance, Mme A vit et dort dans la rue avec un nourrisson âgé de quatorze jours, alors qu'elle justifie de contacts avec le numéro 115 afin d'obtenir un hébergement, sans succès. Eu égard à la situation de particulière vulnérabilité de Mme A et de sa fille, la requérante doit être regardée, dans les circonstances de l'espèce, comme se trouvant dans une situation de détresse psychique et sociale au sens des dispositions précitées de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, en s'abstenant de prendre en charge la requérante et son enfant, le préfet de la Loire-Atlantique a porté une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à un hébergement d'urgence, constitutif d'une liberté fondamentale. Compte tenu de ce qui a été dit au point 6, la condition d'urgence doit être regardée comme étant remplie.

12. Les conditions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative étant réunies, il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme A un lieu d'hébergement susceptible de l'accueillir avec sa fille, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance en attendant qu'il soit statué, de nouveau, sur ses conditions matérielles d'accueil par l'OFII. Il n'y a en revanche pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

S'agissant des conclusions dirigées, à titre très subsidiaire, contre le département de la Loire-Atlantique :

13. Dès lors qu'il est fait droit aux conclusions principales de la requête, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions dirigées à titre très subsidiaire contre le département de la Loire-Atlantique.

Sur les frais d'instance :

14. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, Me Thullier, son avocate, peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'OFII le versement à Me Thullier d'une somme de 800 euros.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à l'OFII de procéder au réexamen de la demande de conditions matérielles d'accueil de Mme B A, notamment de son droit à l'hébergement, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de désigner à Mme B A un lieu d'hébergement susceptible de l'accueillir avec sa fille, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la notification de la présente ordonnance en attendant qu'il soit statué, de nouveau, sur ses conditions matérielles d'accueil par l'OFII.

Article 3 : L'OFII versera à Me Thullier, en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 800 euros (huit cent euros) sous réserve pour cette dernière de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, au ministre du travail, de la santé et des solidarités et à Me Thullier.

Copie sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.

Fait à Nantes, le 20 septembre 2024.

Le juge des référés,

P. ROSIERLa greffière,

J. DIONIS

La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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