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Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2511055

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2511055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSCP PIGEAU CONTE MURILLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 juin 2025, M. A... B..., représenté par Me Murillo, demande au tribunal :

1°) d’annuler les décisions du 23 mai 2025 par lesquelles le préfet de la Sarthe l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office lorsque le délai sera expiré et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an ;

2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l’aide juridique.

Il soutient que :

S’agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- il n’est pas établi qu’elle a été signée par une autorité compétente ;
- elle n’est pas suffisamment motivée en méconnaissance des dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle n’a pas été précédée de l’examen de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;

S’agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d’un an :
- l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français l’entache d’illégalité ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;

S’agissant de la décision fixant le pays de destination :
- elle n’est pas suffisamment motivée ;
- l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français l’entache d’illégalité.


Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2025, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu’aucun des moyens soulevés par le requérant n’est fondé.



Par une décision du bureau d’aide juridictionnelle du 19 mai 2026, la demande d’aide juridictionnelle de M. B... a été rejetée.


Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code des relations entre le public et l’administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.


La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.


Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.


Le rapport de Mme Béria-Guillaumie, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l’audience publique.


Considérant ce qui suit :

1.
M. A... B..., ressortissant turc né en mars 1997, est entré en France, selon ses déclarations, le 7 octobre 2022. Sa demande de reconnaissance du statut de réfugié a été rejetée par une décision du 2 février 2023 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Son recours dirigé contre la décision de l’Office a été rejeté par une décision de la Cour nationale du droit d’asile du 22 juin 2023. A la suite de cette décision, il a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français prononcée par un arrêté du 15 septembre 2023. Son recours contre la mesure d’éloignement a été rejeté par un jugement du tribunal administratif de Nantes n° 2315115 du 24 avril 2024. La demande de réexamen de la demande d’asile de M. B... a également été rejetée par une décision du 19 juillet 2024 de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Son recours contre cette décision de l’Office a été rejeté par une ordonnance de la Cour nationale du droit d'asile du 20 décembre 2024. Par un arrêté du 23 mai 2025, le préfet de la Sarthe l’a, de nouveau, obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office à l’expiration de ce délai et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d’un an. M. B... demande au tribunal d’annuler les décisions du 23 mai 2025.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2.
En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme Christine Torres, secrétaire générale de la préfecture de la Sarthe. Par un arrêté du 9 septembre 2024, régulièrement publié, le même jour, au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Sarthe lui a accordé une délégation de signature « à l’effet de signer tous arrêtés, décisions (…) relevant des attributions de l’Etat dans le département de la Sarthe à l’exception des propositions à la Légion d’Honneur et à l’Ordre National du Mérite », dont ne relève pas la décision en litige. Il suit de là que le moyen tiré de l’incompétence de la signataire de la décision en litige manque en fait et doit être écarté.

3.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent ». L’article L. 211-5 du même code dispose que : « La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ».

4.
La décision attaquée énonce avec suffisamment de précision les circonstances de fait et de droit qui la fondent. Le préfet de la Sarthe n’a pas à énoncer l’ensemble des éléments qu’il a pris en considération mais uniquement ceux sur lesquels il a entendu fonder sa décision. Par suite, le moyen tiré de l’insuffisante motivation de la décision doit être écarté comme manquant en fait.

5.
En troisième lieu, il ne ressort ni de la motivation de la décision attaquée ni d’aucune autre pièce du dossier que le préfet de la Sarthe ne se serait pas livré à un examen de la situation de M. B... avant de l’obliger à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré du défaut d’examen doit être écarté.

6.
En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant pour contester la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire, laquelle ne fixe pas le pays de destination de l’éloignement.

7.
En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

8.
Il ressort des pièces du dossier que M. B... ne réside sur le territoire français que depuis le mois d’octobre 2022. Il n’a vécu régulièrement en France qu’en qualité de demandeur d’asile alors que sa demande d’asile, ainsi que sa demande de réexamen, sont définitivement rejetées. Il est célibataire et sans enfant en France. Il n’établit pas avoir tissé des liens affectifs et amicaux particuliers sur le territoire. S’il ressort des pièces du dossier que M. B... exerce des fonctions de poseur auprès d’une société du bâtiment avec laquelle il a signé un contrat à durée indéterminée depuis le 8 janvier 2025, cet élément est insuffisant pour justifier une intégration professionnelle particulière. Dans ces conditions, et alors qu’il a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d’origine, le requérant n’est pas fondé à soutenir que la mesure d’éloignement prise à son encontre porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts d’intérêt public en vue desquels elle a été prise, en méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9.
En premier lieu, la décision fixant le pays de destination, qui comporte l’énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, est suffisamment motivée. Le moyen tiré de son insuffisante motivation doit donc être écarté comme manquant en fait.

10. En deuxième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 8 du jugement que M. B... n’est pas fondé à soutenir que la décision du 23 mai 2025 fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit serait illégale en raison de l’illégalité de la décision du même jour portant obligation de quitter le territoire français.

11. En dernier lieu, à supposer que M. B... ait entendu invoquer, à l’encontre de la décision fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d’office, les risques encourus en cas de retour dans son pays d’origine, notamment du fait des poursuites dont il ferait l’objet en Turquie pour possession de livres interdits et soutien à des mouvements kurdes, les documents qu’il produit ne permettent pas d’établir qu’il encourrait des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Turquie, alors même que sa demande d’asile a été définitivement rejetée à la suite des décisions de la Cour nationale du droit d'asile des 22 juin 2023 et 20 décembre 2024, la Cour nationale du droit d'asile ayant à cet égard relevé, dans cette dernière décision, que M. B... n’apportait aucun développement complémentaire sur la procédure judiciaire dont il et ses proches feraient l’objet en Turquie.

Sur l’interdiction de retour sur le territoire pour une durée d’un an :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 8 du jugement que le requérant n’est pas fondé à soutenir que la décision portant à son encontre interdiction de retour sur le territoire français serait illégale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.


13. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 8 du jugement.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. B... doit être rejetée, en toutes ses conclusions.


D É C I D E :

Article 1er :
La requête de M. B... est rejetée.

Article 2 :
Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au préfet de la Sarthe.

Une copie sera adressée pour information à Me Murillo.


Délibéré après l’audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.


Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.


La présidente-rapporteure,





M. Béria-Guillaumie



L’assesseure la plus ancienne
dans l’ordre du tableau,





S. Gibson-Théry
Le greffier,




P. Vosseler

La République mande et ordonne au préfet de la Sarthe en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
Le greffier,