Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 6 novembre 2025, Mme C... B..., agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de Mme D... A..., représentée par Me Renaud, demande au juge des référés :
1°) de l’admettre au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’enjoindre, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-2 du code de justice administrative, à l'Office français de l'immigration de l'intégration (OFII) de lui proposer une solution d’hébergement stable et appropriée à leur besoin dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l’ordonnance à intervenir ;
3°) à défaut, ou uniquement dans l’attente d’une place en centre provisoire d’hébergement de l’OFII, d’enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de leur indiquer une solution d'hébergement stable et appropriée à leur besoin dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 € par jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat, le versement de la somme de 1000 euros au profit de son conseil en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou en cas de rejet de la demande d’aide juridictionnelle, de la même somme à son profit.
Elle soutient que :
- la condition d’urgence est satisfaite au regard de la gravité et du caractère manifestement illégal des atteintes portées à ses libertés fondamentales ; elle est dans une situation d’extrême précarité avec sa fille mineure ; il ne lui est pas possible de se diriger vers le parc hôtelier par ses propres moyens ou encore d’obtenir un logement ou un hébergement par des tiers privés ; elle ne bénéfice d’aucune prise en charge ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à :
* son droit d’asile, ce dernier est un droit constitutionnel ; elle et sa fille âgée de quatre ans et demi sont protégées au titre du droit d’asile ; elle est sans ressource et vit dans la précarité, sans domicile fixe depuis avril 2024 ; son état de santé ; elle est exposé à la violence de rue ; l’OFII a connaissance du statut de réfugiée de D..., de la composition de la famille et a reçu une demande de prise en charge en CPH par l’AFEP ; au regard des besoins et de la situation d’extrême vulnérabilité de la famille, ce refus de prise en charge atteint gravement l’effectivité de statut de réfugié et le droit d’asile ;
* son droit à l’hébergement d’urgence ; l’extrême vulnérabilité de la famille est particulièrement établie eu égard à sa composition mais aussi à la détresse physique et psychique ; aucune réponse ne lui a été apportée par les services du 115 malgré ses demandes ; elle est sans ressource ; le père de l’enfant, qui n’a pas de titre de séjour, ne peut être un soutien financier ;
* l’intérêt supérieur de l’enfant ; sa fille est épuisée par ses conditions de vie depuis sa plus petite enfance ; la vie à la rue, l’absence de repère et le climat de peur, atteignent cette petite fille ;
* la dignité humaine ; le refus de prise en charge quotidienne vient fragiliser gravement le psychisme de Mme B... qui ne sort pas d’un statut précaire et de ce qui est une forme de violence administrative ; elle est contrainte de vivre à la rue avec son enfant ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2025, l’OFII conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
* La condition d’urgence n’est pas remplie : les requérantes étaient hébergées chez un ami de manière stable selon leurs propres déclarations et elles ne produisent d’ailleurs aucune indication précise, ni aucun élément objectif, permettant d’établir qu’elles seraient aujourd’hui dépourvues de toute solution d’hébergement ; si Mme B... indique être séparée du père, aucun justificatif n’est versé au débat et aucune pièce ne permet d’établir cette affirmation ; depuis l’obtention du statut de réfugiée de Mme A... au mois d’avril dernier, elles ne sont plus éligibles aux conditions matérielles d’accueil et ne relèvent donc plus du périmètre de responsabilité de l’OFII mais du droit commun ; le fait qu’aucune demande d’hébergement n’a été formulée ni auprès de l’OFII ni auprès des services préfectoraux immédiatement après l’obtention de ce statut démontre également qu’aucune urgence particulière n’existait, et ne vient qu’accentuer l’opacité complète entourant la réalité de leur situation ; ne ressort d’aucune pièce du dossier que la famille présenterait un besoin urgent de prise en charge en raison de problèmes de santé ou de soins médicaux spécifiques ;
* il n’y a pas d’atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
Mme A... a obtenu le statut de réfugié depuis le 9 avril dernier et ne peut donc plus bénéficier des conditions matérielles d’accueil, puisqu’elle n’est plus une demandeuse d’asile ; la situation des intéressées relavant du droit commun, la compétence en l’espèce relève donc des services préfectoraux et non pas de l’OFII ; aucune demande antérieure aux services de l’OFII n’a été réalisée en vue d’une attribution d’une place dans un centre d’hébergement provisoire (CPH). En outre, aucune obligation juridique n’impose à l’OFII d’attribuer une place en centre d’hébergement provisoire aux requérantes ; le dispositif CPH est un outil de stabilisation et d'insertion qui n'est pas conçu pour répondre à cette urgence immédiate ; exiger l'orientation en CPH dans les 24 heures est matériellement impossible et dénature la fonction du centre, qui repose sur l'évaluation, la recherche de place disponible et l'affectation et non sur une mise à l’abri ; la requérante ne peut utilement se prévaloir de ces dispositions à l’encontre de l’OFII, ce dernier n’étant pas l’autorité administrative compétente pour la gestion du dispositif d’hébergement d’urgence de l’article L.345-2-2 du code de l'action sociale et des familles.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2025, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu’il a répondu à son obligation de moyen au regard de la saturation du dispositif d’hébergement d’urgence ; la situation personnelle de l’intéressée ne révèle pas une vulnérabilité telle qu’elle justifierait, compte-tenu des diligences accomplies et moyens mis en œuvre par l’administration, qu’il lui soit enjoint de procéder à leur prise en charge par le dispositif de l’hébergement d’urgence ; aucun élément médical n’atteste d’un suivi médical particulier ou d’une vulnérabilité psychique ou médicale pour Madame ou sa fille qui justifieraient une priorisation de prise en charge dans le dispositif de l’hébergement d’urgence par rapport à d’autres familles, de même composition, dans des situations de plus grande vulnérabilité.
Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 7 novembre 2025.
Vu les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code de l’action sociale et des familles ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Marowski, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 10 novembre 2025 à 11 heures 30 :
- le rapport de M. Marowski, juge des référés,
- et les observations de Me Lietavova, substituant Me Renaud, représentant Mme B..., en sa présence,
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Des pièces, produites en délibéré, présentées par Mme B..., ont été enregistrées le 11 novembre 2025 et n’ont pas été communiquées.
Considérant ce qui suit :
Sur les conclusions tendant à l’admission au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire :
Par une décision du 7 novembre 2025 du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nantes, Mme B... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que la requérante soit provisoirement admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle sont ainsi devenues sans objet. Il n’y a donc plus lieu d’y statuer.
Sur les autres conclusions :
Aux termes de l’article L. 521-2 du code de justice administrative : « Saisi d’une demande en ce sens justifiée par l’urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d’une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d’un service public aurait porté, dans l’exercice d’un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ».
En ce qui concerne la demande dirigée à titre principal contre l’Office français de l'immigration et de l'intégration :
Il résulte de l’instruction que Mme D... A..., a obtenu le statut de réfugié le 9 avril 2025 et ne peut plus bénéficier de ce fait des conditions matérielles d’accueil versées aux demandeurs d’asile. Les formalités administratives sont en cours en vue de la délivrance d’une carte de résident à Mme B..., mère de Mme A.... Dans ces conditions, alors qu’aucune demande antérieure aux services de l’OFII n’a été réalisée en vue d’une attribution d’une place dans un centre d’hébergement provisoire, le défaut de l’Office français de l’immigration et de l’intégration de proposer à titre exceptionnel et temporaire une place d’hébergement à la requérante ne peut être regardé comme ayant manifestement méconnu les obligations qui sont les siennes. De ce fait, les conclusions présentées contre l’OFII doivent être rejetées.
En ce qui concerne la demande dirigée à titre très subsidiaire contre le préfet de la Loire-Atlantique :
L’article L. 345‑2 du code de l’action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l’autorité du préfet « un dispositif de veille sociale chargé d’accueillir les personnes sans abri ou en détresse ». L’article L. 345‑2‑2 de ce code précise que : « Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence (...) ». Aux termes de l’article L. 345‑2‑3 du même code : « Toute personne accueillie dans une structure d’hébergement d’urgence doit pouvoir y bénéficier d’un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu’elle le souhaite, jusqu’à ce qu’une orientation lui soit proposée (…) ».
Il appartient aux autorités de l’Etat de mettre en œuvre le droit à l’hébergement d’urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l’accomplissement de cette tâche peut faire apparaître, pour l’application de l’article L. 521‑2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu’elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d’apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l’administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l’âge, de l’état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
Mme B..., ressortissante malienne, née le 6 juin 2004, est entrée en France en 2023. Sa fille D... A... a obtenu le statut de réfugiée le 9 avril 2025. Mme B... a sollicité une carte de résident et attend un rendez-vous le 2 décembre 2025 auprès des services préfectoraux pour effectuer un relevé biométrique. Alors que Mme B..., jeune adulte, fait valoir qu’elle vit à la rue depuis le 6 octobre 2025 avec sa fille mineure de quatre ans, scolarisée à Nantes, qu’elle est dans une situation d’extrême précarité, qu’elle indique dormir cachée afin d’échapper à la violence de la rue et qu’elle n’a bénéficié d’aucune prise en charge en dépit d’appels au « 115 », les circonstances très particulières de l’espèce caractérisent une vulnérabilité particulière de Mme B... justifiant, au regard également des conditions climatiques, sa prise en charge par le dispositif de veille sociale. La détresse, au sens des dispositions précitées de l’article L. 345-2 du code de l’action sociale et des familles, dans laquelle se trouvent actuellement Mme B... et sa fille n’est pas contestable. Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, l’absence de toute proposition d’hébergement d’urgence en dépit des sollicitations faites au 115, révèle une carence de l’Etat justifiant que soit ordonné, au motif d’une atteinte grave et manifestement illégale au droit à l’hébergement d’urgence, de prendre les mesures pour mettre les intéressées à l’abri.
Il résulte de ce qui précède qu’il y a lieu d’enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de mettre à l’abri Mme B... et sa fille dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu’il y ait lieu de prononcer une astreinte.
Sur les frais d’instance :
7. Mme B... étant admise à l’aide juridictionnelle totale, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve qu’il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Renaud de la somme de 800 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant au bénéfice de l’aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique d’indiquer à Mme B... un lieu susceptible de l’héberger dans un lieu adapté à sa situation familiale et à celle de son enfant, dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Sous réserve que Me Renaud renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, l’Etat versera à Me Renaud, avocat de Mme B..., une somme de 800 euros (huit cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B... est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C... B..., au directeur général de l'office français de l'immigration de l'intégration, à la ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées et à Me Renaud.
Copie en sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.
Fait à Nantes, le 13 novembre 2025.
Le juge des référés,
Y. MAROWSKI
La greffière,
J. DIONIS
La République mande et ordonne au ministre d’Etat, ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,