Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 18 novembre et 11 décembre 2025, le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés :
1°) d’ordonner, sur le fondement des dispositions de l’article L. 521-3 du code de justice administrative, à Mme E... A... et à tous occupants de son chef, de libérer sans délai le lieu d’hébergement qu’elle occupe au 9 rue Alain Gerbault à Nantes (étage 2, n°31, chambre n°1, bâtiment B) et géré par l’hébergement d’urgence de l’association Saint-Benoît Labre (ASBL) ;
2°) de l’autoriser à procéder à son expulsion avec le concours de la force publique ;
3°) de l’autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du logement afin de débarrasser les lieux des biens meubles s’y trouvant, aux frais et risques de l’intéressée à défaut pour elle de les avoir emportés.
Il soutient que :
- le juge administratif est compétent en application de l’article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile notamment pour accorder le concours de la force publique ;
- sa requête est recevable en application des articles R. 431-9 et R. 431-10 du code de justice administrative ainsi que de l’article L. 552-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; par ailleurs le chef du bureau du contentieux et de l’éloignement, dispose d’une délégation de signature, régulièrement publiée, à l’effet de signer les requêtes et mémoires contentieux devant les juridictions administratives et judiciaires ;
- les conditions prévues à l’articles L. 521-3 du code de justice administrative sont satisfaites :
* la mesure sollicitée ne se heurte à aucune contestation sérieuse ; la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) a définitivement rejeté les demandes d’asile de la famille par des décisions du 26 février 2024 ; la demande présentée pour l’enfant C... a été clôturée par décision du 31 octobre 2023 ; la famille a été informée de la fin de prise en charge par courrier du 29 février 2024, remis en main propre le même jour à l’intéressée qui a refusé de le signer ; Mme A... a été régulièrement mise en demeure de quitter les lieux par courrier du 9 septembre 2025 ;
* elle présente un caractère d’urgence et d’utilité dès lors que la famille se maintient indument dans un logement pour demandeurs d’asile alors que les demandes d’asile de ses membres ont été définitivement rejetées, compromettant ainsi le bon fonctionnement du service public et le respect du principe constitutionnel du droit de l’asile, alors qu’au dernier recensement de l’office de l’immigration et de l’intégration (OFII) en octobre 2025, le département de la Loire-Atlantique dispose de 2 522 places d’hébergement effectives dédiées aux demandeurs d’asile, occupées à 99% ; le dispositif national d’hébergement est également saturé ; par ailleurs, entre le 1er janvier et le 31 octobre 2025, 1 898 nouvelles demandes d’asile ont été enregistrées auprès du guichet unique pour demandeurs d’asile de la préfecture de la Loire-Atlantique ;
- la situation de la famille, composée de Mme A..., âgée de 25 ans, et d’un enfant âgé de deux ans et demi, ne caractérise pas une situation exceptionnelle de nature à faire obstacle à la mesure demandée ; en outre, la famille ne s’est prévalue d’aucun problème de santé particulier ; en tout état de cause, la mesure sollicitée n’a ni pour objet, ni pour effet de mettre un terme aux éventuels suivis médicaux et/ou éventuels traitements médicamenteux dont bénéficieraient ses membres ;
- il est nécessaire de faire libérer les lieux sans délai afin de libérer rapidement les logements indûment occupés de sorte que les demandeurs d’asile puissent en bénéficier effectivement ; Mme A... ne dispose à ce jour d’aucun titre de séjour lui permettant de se maintenir sur le territoire français et sa famille ne présente aucune vulnérabilité particulière ;
- il n’existe aucun droit au maintien dans le logement ; Mme A... a par ailleurs fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français le 5 juin 2024, validée par la juridiction administrative ;
- il n’incombe pas à l’administration de trouver une solution d’hébergement d’urgence dès lors que les demandes d’asile des membres de la famille ont été définitivement rejetées ; Mme A... a, par ailleurs, refusé le bénéfice de l’aide au retour volontaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 décembre 2025, Mme E... A... agissant en son nom et en qualité de représentante légale de l’enfant mineur C... D..., représentée par Me Guerin, conclut :
1°) à titre principal, au rejet de la requête ;
2°) à titre subsidiaire, à ce qu’un délai de douze mois lui soit accordée pour quitter les lieux ;
3°) à titre infiniment subsidiaire, à ce qu’il soit enjoint à l’autorité administrative de lui proposer un hébergement d’urgence ;
4°) à son admission provisoire à l’aide juridictionnelle et à ce qu’il soit mis à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L.761-1 du Code de Justice Administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la mesure sollicitée se heurte à une contestation sérieuse :
* il n’est pas justifié qu’elle se soit vue notifier une décision de sortie du lieu d’hébergement pour demandeur d’asile ; le courrier de l’OFII du 29 février 2024 a été adressé à M. D..., son ex-concubin ;
* il n’est pas établi que le signataire de la mise demeure justifiait d’une délégation de signature régulière à cette fin ;
* elle entend déposer une demande de réexamen de sa demande d’asile, laquelle fait obstacle à son expulsion ;
- la condition d’urgence n’est pas remplie :
* les éléments avancés par l’administration pour établir la saturation dispositif d’accueil des demandeurs d’asile ne sont pas probants ;
* sa situation de vulnérabilité fait obstacle à son expulsion ; elle souffre de problèmes de santé et a en charge un enfant mineur ; elle ne dispose d’aucune autre solution d’hébergement ; à tout le moins, leur expulsion devra être subordonnée à une proposition préalable d’hébergement et un délai de douze mois devra leur être accordé pour quitter les lieux ;
- l’utilité de la mesure n’est pas établie ; le recours à la force publique est excessif.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau du 12 décembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal, en application de l’article L. 511-2 du code de justice administrative, a désigné M. Danet, premier conseiller, pour statuer en matière de référés.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendu, au cours de l’audience publique du 11 décembre 2025 à 9h30 :
- le rapport de M. Danet, juge des référés ;
- les observations de Me Guérin, avocate de Mme A..., en présence de cette dernière.
Le préfet de la Loire-Atlantique n’était ni présent ni représenté.
La clôture de l’instruction a été prononcée à l’issue de l’audience.
Considérant ce qui suit :
1. Le préfet de la Loire-Atlantique demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 552-15 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et L. 521-3 du code de justice administrative, d’ordonner à Mme E... A... et à tous occupants de son chef, de libérer sans délai le lieu d’hébergement qu’elle occupe au 9 rue Alain Gerbault à Nantes (étage 2, n°31, chambre n°1, bâtiment B) et géré par l’hébergement d’urgence de l’association Saint-Benoît Labre (ASBL) ;
Sur la demande d’admission provisoire à l’aide juridictionnelle :
2. Mme A... ayant été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 8 décembre 2025, il n’y a plus lieu de statuer sur son admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l’article L. 521-3 du code de justice administrative :
3. D’une part, aux termes de l’article L. 552-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ». Selon l’article L. 551-11 du même code : « L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ». L’article L. 552-15 dispose : « Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ».
4. D’autre part, aux termes de l’article L. 521-3 du code de justice administrative : « En cas d’urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l’absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l’exécution d’aucune décision administrative ».
5. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées que, saisi par le préfet d’une demande tendant à ce que soit ordonnée l’expulsion d’un lieu d’hébergement pour demandeurs d’asile d’un demandeur d’asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés y fait droit dès lors que la demande d’expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d’urgence et d’utilité.
6. Enfin, aux termes L. 552-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Sont des lieux d'hébergement pour demandeurs d'asile : 1° Les centres d'accueil pour demandeurs d'asile définis à l'article L. 348-1 du code de l'action sociale et des familles ; / 2° Toute structure bénéficiant de financements du ministère chargé de l'asile pour l'accueil de demandeurs d'asile et soumise à déclaration, au sens de l'article L. 322-1 du même code. ». Aux termes de l’article R. 552-3 du même code : « Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 reçoivent la correspondance destinée aux personnes domiciliées et la mettent à leur disposition. ».
7. Il résulte de l’instruction que Mme A..., ressortissante ivoirienne née le 1er janvier 2000, est entrée sur le territoire français le 10 août 2022 avec son concubin, M. B... D... dont elle est désormais séparée. Elle est mère d’un enfant, C... D..., né le 18 janvier 2023. Sa demande d’asile a été définitivement rejetée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 26 février 2024, notifiée le 1er mars suivant. La demande déposée pour son fils a fait l’objet d’une décision de clôture de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 31 octobre 2023. Il résulte de l’instruction que l’intéressée a bénéficié, à compter du 3 mars 2023, d’un hébergement temporaire géré par l’HUDA de l’association Saint-Benoît Labre (ASBL) et était logée en dernier lieu au 9 rue Alain Gerbault à Nantes. Mme A... a été informée, par un courrier de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) en date du 29 février 2024, remis en main propre le même jour, de la fin de sa prise en charge. Si l’intéressée fait valoir que le courrier a été adressé et libellé uniquement au nom de M. D..., qui était alors son concubin, cette circonstance n’est pas de nature, en tout état de cause, à établir que cette décision de sortie ne lui aurait pas été régulièrement notifiée dès lors qu’il est constant qu’elle occupait avec ce dernier et à cette date un logement dédié aux demandeurs d’asile et que les mentions figurant sur le document révèlent qu’elle a expressément refusé de le signer. Par ailleurs, par un courrier du 9 septembre 2025 régulièrement notifié par voie postale au siège de l’HUDA ASBL, elle a été mise en demeure de quitter le logement qu’elle occupait dans un délai d’un mois. Contrairement à ce qui est soutenu, le signataire de courrier disposait d’une délégation de signature à cette fin du préfet, en vertu d’un arrêté du 24 février 2025, régulièrement publié. Ainsi, Mme A..., dont la demande d’asile a été définitivement rejetée, et alors même qu’elle entend déposer une demande de réexamen de celle-ci, se maintient sans droit ni titre dans un lieu d’hébergement dédié aux demandeurs d’asile. Il s’en suit que la mesure sollicitée ne se heurte ainsi à aucune contestation sérieuse.
8. En l’état de l’instruction, la libération des lieux par Mme A... présente un caractère d’urgence et d’utilité, eu égard à la situation de particulière tension du dispositif d’hébergement des demandeurs d’asile en Loire-Atlantique, précisément étayée, au regard du nombre de places d’hébergement dédiées aux demandeurs d’asile en Loire-Atlantique (2 522 places), du nombre de nouvelles demandes d’asile enregistrées dans ce département depuis le début de l’année 2025 (1 898) et du taux d’occupation constatée (99 %). A cet égard, l’intéressée n’apporte aucun élément de nature à remettre sérieusement en cause l’exactitude des indications apportées par le préfet de la Loire-Atlantique. Au demeurant, elle apparaît comme la seule mesure susceptible de préserver la continuité du service public de l’accueil des demandeurs d’asile.
9. Si Mme A... fait valoir qu’elle présente avec son fils une situation de particulière vulnérabilité, compte tenu de l’âge de ce dernier et de son propre état de santé, les éléments produits ne permettent pas de démontrer l’existence de circonstances exceptionnelles de nature à regarder en l’espèce la condition d’urgence précitée comme non remplie et faisant ainsi obstacle à leur expulsion. Toutefois, au regard du très jeune âge de l’enfant C..., et compte tenu de la période hivernale, il y a lieu d’accorder à l’intéressée, pour libérer le logement pour demandeurs d’asile qu’elle occupe indûment avec son enfant, un ultime délai de deux mois à compter de la notification de la présente ordonnance. En revanche, Mme A... ne peut utilement solliciter, dans le cadre de la présente instance, qu’une solution d’hébergement lui soit proposée.
10. Il résulte de tout ce qui précède qu’il y a lieu d’ordonner à Mme A... et à tous occupants de son chef, de libérer, dans un délai de deux mois, le lieu d’hébergement qu’elle occupe au 9 rue Alain Gerbault à Nantes (étage 2, n°31, chambre n°1, bâtiment B) et géré par l’HUDA ASBL et d’autoriser le préfet de la Loire-Atlantique à procéder à l’évacuation forcée des lieux par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls de l’intéressée, au besoin avec le concours de la force publique.
Sur les conclusions tendant à l’application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
11. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme réclamée par la requérante au titre des dispositions susvisées.
O R D O N N E :
Article 1er : Il n’y a pas lieu de statuer sur la demande d’admission provisoire au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint à Mme A... et à tous occupants de son chef de libérer, dans un délai de deux mois, le lieu d’hébergement qu’elle occupe au 9 rue Alain Gerbault à Nantes (étage 2, n°31, chambre n°1, bâtiment B) et géré par l’hébergement d’urgence de l’association Saint-Benoît-Labre (ASBL)
Article 3 : En l’absence de départ volontaire de Mme A... et des occupants de son chef le délai prévu à l’article 2, le préfet de la Loire-Atlantique pourra faire procéder à son expulsion et à l’évacuation de ses biens, par les moyens légaux de son choix, aux frais, risques et périls de l’intéressée, au besoin avec le concours de la force publique.
Article 4 : Les conclusions de Mme A... présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l’intérieur, à Mme E... A... et à Me Guérin.
Une copie sera adressée au préfet de la Loire-Atlantique.
Fait à Nantes, le 18 décembre 2025.
Le juge des référés,
J. DANET
La greffière,
A-L. BOUILLAND
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,