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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2002572

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2002572

jeudi 29 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2002572
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 juillet 2020, et un mémoire déposé le 3 septembre 2021, Mme F B, veuve G, venant aux droits de M. D G, représentée par Me Labrunie, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 12 juin 2020 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté la demande d'indemnisation présentée par M. D G au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français ;

2°) de condamner le CIVEN à lui verser, au titre de l'action successorale, la somme totale de 230 000 euros, à parfaire, assortie des intérêts au taux légal à compter du 7 décembre 2018, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation, en réparation des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux subis par M. D G ;

3°) dans l'hypothèse où le tribunal ordonnerait une expertise médicale, de mettre les entiers dépens à la charge du CIVEN et de le condamner à verser une indemnité provisionnelle d'un montant de 40 000 euros ;

4°) de mettre à la charge du CIVEN la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 août 2020, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que soit ordonnée une expertise sur l'évaluation des préjudices subis par M. D G.

Par un jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021, le tribunal a annulé la décision du 12 juin 2020 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté la demande d'indemnisation de Mme B, veuve G, présentée au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, jugé que Mme B, veuve G, était en droit d'obtenir l'indemnisation de l'intégralité des préjudices subis par son époux, M. D G en tant que victime des essais nucléaires français, décidé d'une expertise médicale avant dire droit afin d'apprécier la nature et l'étendue des préjudices qui sont directement dus à la maladie radio-induite dont M. D G a souffert et mis à la charge du CIVEN le versement d'une indemnité provisionnelle de 20 000 euros.

Par ordonnance du 28 septembre 2021, le président du tribunal administratif d'Orléans a désigné un expert qui a remis son rapport le 30 juin 2022.

Par ordonnance du 26 août 2022, les frais et honoraires de l'expertise ont été taxés et liquidés à la somme de 1 600 euros.

Par des mémoires enregistrés le 18 février 2022 et le 28 juillet 2022, M. A G et Mme E G épouse C, agissant en leurs qualités d'ayant-droits de leur père, M. D G, décédé le 30 août 2019, et de leur mère, Mme F B veuve G, décédée le 1er octobre 2020, ont indiqué reprendre l'instance et demandent au tribunal de condamner le CIVEN à leur verser au titre de l'action successorale, la somme totale de 259 006 euros en réparation des préjudices subis par leur père, M. D G, somme majorée des intérêts de droit à compter du 7 décembre 2018, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même date et de mettre à la charge du CIVEN les dépens et la charge définitive des frais d'expertise ainsi que la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'assistance à tierce personne doit être indemnisée à hauteur 55 080 euros ;

- l'indemnité due en réparation du déficit fonctionnel temporaire doit être de 13 926 euros ;

- les souffrances doivent être indemnisées à hauteur de 70 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire doit être indemnisé à hauteur de 30 000 euros ;

- le préjudice moral lié à la pathologie évolutive doit être indemnisé à hauteur de 90 000 euros.

Par un mémoire enregistré le 8 août 2022, le CIVEN indique au tribunal accepter verser une indemnisation à hauteur totale de 66 884 euros ainsi décomposée :

- 22 392 euros au titre de l'assistance par tierce personne avant consolidation ;

- 8 492 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- 24 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 5 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

- 7 000 euros au titre du préjudice lié à des pathologies évolutives, et conclut au rejet du surplus des demandes.

Vu :

- le jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021 ;

- le rapport de l'expert désigné par ordonnance du président du tribunal du 28 septembre 2021 ;

- l'ordonnance du 26 aout 2022 par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expertise à la somme de 1 600 euros toutes taxes comprises ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- la loi n° 2020-734 du 17 juin 2020 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme I ;

- et les conclusions de Mme Best-De Gand, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D G, né le 7 décembre 1951, a été affecté en Polynésie française en qualité de cuisinier sur le bâtiment base " Moselle " à Mururoa du 11 avril 1971 au 1er février 1972. Il a développé par la suite un cancer du poumon, diagnostiqué en 2017. Estimant que sa pathologie était due à son exposition aux radiations induites par les expérimentations nucléaires menées par la France en Polynésie française, il a déposé, le 12 décembre 2018, une demande d'indemnisation sur le fondement de la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires en vue d'obtenir réparation des préjudices subis. M. D G est décédé des suites de son cancer du poumon le 30 août 2019. Par une décision du 12 juin 2020, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande. Mme B, veuve G, a demandé l'annulation de cette décision et l'indemnisation, au titre de l'action successorale, des préjudices subis par son époux. Par un jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021, le tribunal a annulé la décision du 12 juin 2020 par laquelle le CIVEN a rejeté la demande d'indemnisation de Mme B, veuve G, présentée au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, jugé que Mme B, veuve G, était en droit d'obtenir l'indemnisation de l'intégralité des préjudices subis par son époux en tant que victime des essais nucléaires français, décidé d'une expertise médicale avant dire droit afin d'apprécier la nature et l'étendue des préjudices qui sont directement dus à la maladie radio-induite dont M. D G a souffert et mis à la charge du CIVEN le versement d'une indemnité provisionnelle de 20 000 euros. Par ordonnance du 28 septembre 2021, le président du tribunal a désigné un expert qui a remis son rapport le 30 juin 2022. Mme F B, veuve G, étant décédée le 1er octobre 2020, ses enfants, M. A G et H G épouse C, ont indiqué reprendre l'instance et demandent au tribunal de condamner le CIVEN à leur verser au titre de l'action successorale, la somme totale de 259 006 euros en réparation des préjudices subis par leur père, M. D G, somme majorée des intérêts de droit à compter du 7 décembre 2018, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même date et de mettre à la charge du CIVEN les dépens et la charge définitive des frais d'expertise.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices à caractère patrimoniaux :

2. Lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

3. Il résulte du rapport d'expertise que l'état de santé de M. D G, qui a développé un cancer du poumon diagnostiqué en 2017, a justifié l'aide d'une tierce personne pour les périodes du 5 avril 2018 au 10 août 2018 et du 18 août 2018 au 30 septembre 2018 à raison de 3 heures par jour en journée, du 1er octobre 2018 au 15 juillet 2019 à raison de 4 heures par jour en journée, du 18 juillet 2019 au 4 août 2019 à raison de 6 heures par jour en journée et du 11 août 2019 au 21 août 2019 à raison de 18 heures par jour dont 6 heures en journée et 12 heures de nuit. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation au regard d'un taux horaire de 15 euros, il sera fait une exacte appréciation de ce chef de préjudice en le fixant à la somme de 29 610 euros.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. D G a subi un déficit fonctionnel temporaire total du 27 mars 2018 au 4 avril 2018, le 2 mai 2018, du 11 août 2018 au 17 août 2018, les 16 et 17 juillet 2019, le 2 août 2019, du 5 août 2019 au 10 août 2019 et du 20 août 2019 au 30 août 2019, date de son décès, et des déficits fonctionnels temporaires partiels de 75% du 5 avril 2018 au 25 avril 2018, le 24 mai 2018, le 14 juin 2018, le 13 juillet 2018, le 3 août 2018, du 14 janvier 2019 au 15 juillet 2019, du 18 juillet 2019 au 1er août 2019, les 3 et 4 août 2019, de 50% du 26 avril 2018 au 1er mai 2018, du 3 mai 2018 au 23 mai 2018, du 25 mai 2018 au 13 juin 2018, du 15 juin 2018 au 12 juillet 2018, du 14 juillet 2018 au 3 août 2018, du 4 août 2018 au 10 août 2018 et du 18 août 2018 au 13 janvier 2019 et de 90% du 11 août 2019 au 21 août 2019. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 8 492 euros proposée par le CIVEN au titre du déficit fonctionnel temporaire.

5. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. D G a subi un préjudice esthétique en lien avec sa pathologie radio-induite évalué à 3 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 5 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

6. En troisième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que les souffrances endurées en lien avec le cancer du poumon dont a souffert M. D G se sont élevées à 5 sur une échelle de 7 au titre des douleurs physiques et psychologiques. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 24 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

7. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que M. D G a, conscient de son état, subi, du fait d'une espérance de vie réduite en raison de la pathologie radio-induite dont il était atteint, un préjudice d'angoisse. Il en sera fait une juste appréciation en retenant la somme de 7 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

8. Il résulte de tout ce qui précède que le CIVEN doit être condamné à verser aux ayant-droits de M. D G en réparation des préjudices qu'il a subis la somme totale de 74 102 euros, de laquelle il convient de déduire la provision de 20 000 euros allouée par le jugement avant dire droit du 21 septembre 2021.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

9. Les consorts G ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 74 102 euros à compter du 7 décembre 2018, date non contestée de réception de la demande d'indemnisation par le CIVEN. Par ailleurs, la capitalisation des intérêts a été demandée le 27 juillet 2020, date de l'enregistrement de la requête. A cette date, il était dû au moins une année d'intérêts. Dès lors, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 7 décembre 2019 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les dépens :

10. Il y a lieu de mettre à la charge définitive du CIVEN les frais et honoraires de l'expertise prescrite avant dire droit par jugement du 21 septembre 2021 du tribunal, liquidés et taxés à la somme de 1 600 euros par l'ordonnance susvisée du président du tribunal du 26 août 2022.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CIVEN sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par les consorts G et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires est condamné à verser aux consorts G la somme de 74 102 euros, déduction faite de la provision de 20 000 euros allouée par le jugement avant dire droit du 21 septembre 2021 en réparation des préjudices subis par M. D G. La somme de 74 102 euros portera intérêts au taux légal à compter du 7 décembre 2018. Les intérêts échus à la date du 7 décembre 2019 puis à chaque échéance annuelle seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 600 euros, sont mis à la charge définitive du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Article 3 : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires versera aux consorts G une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A G, Mme E G épouse C et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Copie en sera adressée au ministre des armées et à l'expert.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Defranc-Dousset, première conseillère,

Mme Bernard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

Anne I

L'assesseure la plus ancienne,

Hélène DEFRANC-DOUSSET

La greffière,

Lucie BARRUET

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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