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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2100303

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2100303

jeudi 29 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2100303
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL TEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 22 janvier 2021, M. C H, représenté par Me Labrunie, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 23 novembre 2020 par laquelle le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande d'indemnisation, présentée au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français ;

2°) de condamner le CIVEN à lui verser la somme totale de 304 836 euros, à parfaire, assortie des intérêts au taux légal à compter du 1er août 2019, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation, en réparation des préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux subis ;

3°) dans l'hypothèse où le tribunal ordonnerait une expertise médicale, de mettre les entiers dépens à la charge du CIVEN et de le condamner à verser une indemnité provisionnelle d'un montant de 40 000 euros ;

4°) de mettre à la charge du CIVEN la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2021, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce que soit ordonnée une expertise sur l'évaluation des préjudices subis par le requérant.

Par un jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021, le tribunal a annulé la décision du 23 novembre 2020 par laquelle le CIVEN a rejeté la demande d'indemnisation de M. C H, présentée au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, jugé que M. H est en droit d'obtenir l'indemnisation de l'intégralité de ses préjudices en tant que victime des essais nucléaires français, décidé d'une expertise médicale avant dire droit afin d'apprécier la nature et l'étendue des préjudices qui sont directement dus à la maladie radio-induite dont M. H a souffert et mis à la charge du CIVEN le versement d'une indemnité provisionnelle de 20 000 euros.

Par ordonnance du 28 septembre 2021, le président du tribunal administratif d'Orléans a désigné un expert qui a remis son rapport le 2 avril 2022.

Par ordonnance du 29 avril 2022, les frais et honoraires de l'expertise ont été taxés et liquidés à la somme de 1 800 euros.

Par des mémoires enregistrés le 8 mars 2022 et le 10 mai 2022, Mme D G veuve H, M. A H, Mme E H veuve B, et M. F H, agissant en leurs qualités d'ayant-droits de M. C H, leur époux et père, décédé le 22 novembre 2021, ont indiqué reprendre l'instance et demandent au tribunal de condamner le CIVEN à leur verser, au titre de l'action successorale, la somme totale de 278 459,60 euros en réparation des préjudices subis par M. C H, somme majorée des intérêts de droit à compter du 1er août 2019, date de la demande d'indemnisation, avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même date et de mettre à la charge du CIVEN les dépens et la charge définitive des frais d'expertise ainsi que la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'assistance à tierce personne doit être indemnisée à hauteur 70 776 euros ;

- l'indemnité due en réparation du déficit fonctionnel temporaire doit être de 17 102 euros ;

- les souffrances doivent être indemnisées à hauteur de 60 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire doit être indemnisé à hauteur de 40 000 euros ;

- le préjudice moral lié à la pathologie évolutive doit être indemnisé à hauteur de 80 000 euros ;

- il a engagé des frais divers à hauteur de 10 581,60 euros.

Par un mémoire enregistré le 18 mai 2022, le CIVEN indique au tribunal accepter verser une indemnisation à hauteur totale de 115 265,60 euros ainsi décomposée :

- 10 581,60 euros au titre des dépenses de santé et frais divers actuels ;

- 43 020 euros au titre de l'assistance par tierce personne avant consolidation ;

- 10 664 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- 28 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 16 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

- 7 000 euros au titre du préjudice lié à des pathologies évolutives, et conclut au rejet du surplus des demandes.

Vu :

- le jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021 ;

- le rapport de l'expert désigné par ordonnance du président du tribunal du 28 septembre 2021 ;

- l'ordonnance du 29 avril 2022 par laquelle le président du tribunal a taxé et liquidé les frais et honoraires de l'expertise à la somme de 1 800 euros toutes taxes comprises.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ;

- la loi n° 2018-1317 du 28 décembre 2018 ;

- la loi n° 2020-734 du 17 juin 2020 ;

- le décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme J ;

- et les conclusions de Mme Best-De Gand, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C H, né le 10 novembre 1946, engagé dans l'armée de terre, a été affecté au centre d'expérimentation du Pacifique en Polynésie française en qualité d'opérateur radiotélégraphiste du 22 février 1973 au 23 juin 1975. Il a développé par la suite un lymphome, diagnostiqué en 2018. Estimant que sa pathologie est due à son exposition aux radiations induites par les expérimentations nucléaires menées par la France en Polynésie française, il a déposé, le 1er août 2019, une demande d'indemnisation sur le fondement de la loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires en vue d'obtenir réparation des préjudices subis. Par une décision du 23 novembre 2020, le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) a rejeté sa demande. M. C H a demandé au tribunal l'annulation de cette décision et l'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis. Par un jugement avant dire droit rendu le 21 septembre 2021, le tribunal a annulé la décision du 20 décembre 2018 par laquelle le CIVEN a rejeté la demande d'indemnisation de M. C H, présentée au titre de la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires français, jugé que M. C H est en droit d'obtenir l'indemnisation de l'intégralité de ses préjudices en tant que victime des essais nucléaires français, décidé d'une expertise médicale avant dire droit afin d'apprécier la nature et l'étendue des préjudices qui sont directement dus à la maladie radio-induite dont M. C H a souffert et mis à la charge du CIVEN le versement d'une indemnité provisionnelle de 20 000 euros. Par ordonnance du 28 septembre 2021, le président du tribunal a désigné un expert qui a remis son rapport le 2 avril 2022. M. C H étant décédé le 22 novembre 2021, sa veuve, Mme D G veuve H, et ses enfants, M. A H, I H veuve B et M. F H, agissant en leurs qualités d'ayant-droits, demandent au tribunal de condamner le CIVEN à leur verser, au titre de l'action successorale, la somme totale de 278 459,60 euros en réparation des préjudices subis par M. C H, augmentée des intérêts de droit à compter du 1er août 2019, date de sa demande d'indemnisation, avec capitalisation de ces intérêts et de mettre à la charge du CIVEN les dépens et la charge définitive des frais d'expertise.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne les préjudices à caractère patrimoniaux :

2. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que du fait de l'évolution de sa pathologie, M. C H a exposé des frais au titre de l'aménagement de son domicile et de son véhicule, à hauteur non contestée de 10 581,60 euros. Il y a lieu par suite de mettre cette somme à la charge du CIVEN.

3. En second lieu, lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire déterminé, au vu des pièces du dossier, par référence, soit au montant des salaires des personnes à employer augmentés des cotisations sociales dues par l'employeur, soit aux tarifs des organismes offrant de telles prestations, en permettant le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat et sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

4. Il résulte du rapport d'expertise que l'état de santé de M. C H, qui a développé un lymphome diagnostiqué en 2018, a justifié l'aide d'une tierce personne pour la période du 24 octobre 2018 au 7 novembre 2018 à raison de 6 heures par jour en journée, du 1er décembre 2018 au 28 février 2019 à raison de 3 heures par jour en journée, du 7 mars 2020 au 30 juin 2020 à raison de 4 heures par jour en journée, du 26 novembre 2020 au 31 août 2021 à raison de 3 heures par jour en journée, du 1er au 30 septembre 2021 à raison de 4 heures par jour en journée et du 1er octobre 2021 au 2 novembre 2021, date de son décès, à raison de 18 heures par jour dont 12 heures en journée et 6 de nuit. Dans ces conditions, sur la base d'une indemnisation au regard d'un taux horaire de 15 euros, il sera fait une exacte appréciation de ce chef de préjudice en le fixant à la somme de 58 980 euros.

En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, que M. C H a subi un déficit fonctionnel temporaire total les 23 et 25 juillet 2018, du 19 au 21 septembre 2018, les 22 et 23 octobre 2018, du 8 au 30 novembre 2018, les 20 et 21 mai 2019, les 24 et 25 juillet 2019, le 4 novembre 2019 et le 14 janvier 2020, du 27 février au 6 mars 2020, les 25 et 26 mars 2020, le 15 avril 2020, le 26 mai 2020, le 15 juin 2020, du 30 novembre au 4 décembre 2020, le 17 novembre 2021 et du 1er octobre au 22 novembre 2021 et des déficits fonctionnels temporaires partiels de 50% du 24 octobre 2018 au 7 novembre 2018, de 75% du 1er décembre 2018 au 28 février 2019, de 25% du 1er mars 2019 au 26 février 2020, de 50% du 7 mars 2020 au 30 juin 2020, de 10% du 1er juillet 2020 au 25 novembre 2020, de 25% du 26 novembre 2020 au 31 août 2021 et de 50% du 1er septembre 2021 au 30 septembre 2021. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 10 664 euros proposée par le CIVEN au titre du déficit fonctionnel temporaire.

6. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que M. C H a subi un préjudice esthétique en lien avec sa pathologie radio-induite évalué à 4 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 16 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

7. En troisième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que les souffrances endurées en lien avec le lymphome dont a souffert M. C H se sont élevées à 5 sur une échelle de 7 au titre des douleurs physiques et psychologiques. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en retenant la somme de 28 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

8. En dernier lieu, il résulte de l'instruction que M. C H a, d'une part, conscient de son état, subi, du fait d'une espérance de vie réduite en raison de la pathologie radio-induite dont il était atteint, un préjudice d'angoisse, d'autre part, subi des troubles dans ses conditions d'existence en raison des bilans à répétition et des traitements qui ont engendré de nombreuses contraintes. Il en sera fait une juste appréciation en retenant la somme de 7 000 euros proposée par le CIVEN à ce titre.

9. Il résulte de tout ce qui précède que le CIVEN doit être condamné à verser aux ayant-droits de M. C H, en réparation des préjudices que celui-ci a subis, la somme totale de 131 225,60 euros, de laquelle il convient de déduire la provision de 20 000 euros allouée par le jugement avant dire droit du 21 septembre 2021.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

10. Les consorts H ont droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 131 225,60 euros à compter du 1er août 2019, date non contestée de réception de la demande d'indemnisation par le CIVEN. Par ailleurs, la capitalisation des intérêts a été demandée le 22 janvier 2021, date de l'enregistrement de la requête. A cette date, il était dû au moins une année d'intérêts. Dès lors, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 1er août 2020 et à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les dépens :

11. Il y a lieu de mettre à la charge définitive du CIVEN les frais et honoraires de l'expertise prescrite avant dire droit par jugement du 21 septembre 2021 du tribunal, liquidés et taxés à la somme de 1 800 euros par l'ordonnance susvisée du président du tribunal du 29 avril 2022.

Sur les frais liés au litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CIVEN sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative une somme de 2 000 euros au titre des frais exposés par les consorts H et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires est condamné à verser aux consorts H la somme de 131 225,60 euros, déduction faite de la provision de 20 000 euros allouée par le jugement avant dire droit du 21 septembre 2021 en réparation des préjudices subis par M. C H. La somme de 131 225,60 euros portera intérêts au taux légal à compter du 1er août 2019. Les intérêts échus à la date du 1er août 2020 puis à chaque échéance annuelle seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 800 euros, sont mis à la charge définitive du comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Article 3 : Le comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires versera aux consorts H une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D G veuve H, M. A H, Mme E H veuve B, M. F H et au comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires.

Copie en sera adressée au ministre des armées et à l'expert.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lefebvre-Soppelsa, présidente,

Mme Defranc-Dousset, première conseillère,

Mme Bernard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 décembre 2022.

La présidente-rapporteure,

Anne J

L'assesseure la plus ancienne,

Hélène DEFRANC-DOUSSET

La greffière,

Lucie BARRUET

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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