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AccueilJurisprudence administrativeN° TA45-2103607

Tribunal Administratif d'Orléans — Décision N° TA45-2103607

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Orléans
SectionTribunal Administratif d'Orléans
N° DossierTA45-2103607
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantSELARL B&J BENDJADOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 octobre 2021, Mme A B, représentée par Me Bendjador, avocate, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Tours à lui verser la somme de 25 374 euros, outre intérêts au taux légal, en réparation des préjudices liés à sa prise en charge dans cet établissement ;

2°) de mettre à la charge du CHRU de Tours la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de le condamner aux entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Tours est engagée en raison de la faute commise lors de l'intervention chirurgicale de sleeve gastrectomie réalisée le 31 mars 2009 ;

- cette faute lui a causé des préjudices qui s'élèvent, avant consolidation, à 480 euros au titre de l'assistance par une tierce-personne, 14 784 euros au titre de la prise en charge de sa fille âgée de 11 ans, 1 790 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire, 3 000 euros au titre des souffrances endurées et 2 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire ;

- cette faute lui a également causé des préjudices permanents qui s'élèvent, postérieurement à la consolidation fixée au 30 novembre 2009, à 1 320 euros au titre du déficit fonctionnel permanent et 2 000 euros au titre du préjudice esthétique.

Par un mémoire enregistré le 10 juillet 2023, le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Tours, représenté par Me Derec, conclut à titre principal, au rejet de la requête et à titre subsidiaire, à ce que sa condamnation soit réduite à la somme de 5 640 euros et à ce que les frais d'instance accordés à la requérante soient limités à 1 200 euros.

Il soutient que :

- sa responsabilité ne peut être engagée en présence d'une simple maladresse technique non constitutive d'une faute et compte tenu de ce que la complication est exceptionnelle et non répertoriée ;

- si sa responsabilité était retenue, les indemnités allouées au titre de l'assistance par une tierce personne, du déficit fonctionnel temporaire, des souffrances endurées, du déficit fonctionnel permanent et du préjudice esthétique permanent seront réduites ; les autres chefs de préjudice ne seront en tout état de cause pas indemnisés.

Par un mémoire enregistré le 22 mai 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Moreau, avocat, conclut à sa mise hors de cause, les conditions d'intervention de l'ONIAM n'étant pas remplies.

La requête a été communiquée à la caisse primaire d'assurance maladie de Loir-et-Cher qui n'a pas produit de mémoire.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 1903728 du 13 février 2020 par laquelle la juge des référés du tribunal a désigné le docteur D C en qualité d'expert ;

- le rapport d'expertise en date du 7 juillet 2020

- l'ordonnance de taxation et liquidation des frais d'expertise de la présidente du tribunal administratif d'Orléans en date du 21 septembre 2020 ;

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les conclusions de M. Gauthier, rapporteur public,

- et les observations de Me Derec représentant le Centre hospitalier régional universitaire de Tours.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, née en 1962, a été prise en charge, le 31 mars 2009, par le centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Tours en vue de la réalisation d'une sleeve gastrectomie par coelioscopie convertie en laparotomie. Une fuite au niveau de la partie supérieure de la fermeture de la gastrotomie verticale ayant été détectée, Mme B a subi, le 4 avril 2009, une nouvelle intervention chirurgicale pour effectuer un drainage et fermer la brèche. Devant la persistance de l'écoulement fistuleux, une endoprothèse a été mise en place le 15 avril 2009 mais compte tenu de la migration de cette prothèse dans la cavité gastrique, une nouvelle prothèse œsophagienne a été posée, le 24 avril suivant, pour couvrir la fistule.

Mme B a pu regagner son domicile le 29 mai 2009.

2. Estimant que la responsabilité du CHRU de Tours devait être engagée, Mme B a saisi le juge des référés du tribunal administratif d'Orléans, le 23 octobre 2019, d'une requête à fin de désignation d'un expert. Par une ordonnance du 13 février 2020, la présidente de ce tribunal a désigné le Dr C, chirurgien digestif et viscéral, comme expert. Ce dernier a remis son rapport le 7 juillet 2020. Par un courrier du 30 juillet 2021,

Mme B a adressé une demande indemnitaire préalable au CHRU de Tours, qui a été implicitement rejetée. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal de condamner le CHRU de Tours à l'indemniser des préjudices résultant de sa prise en charge au sein de cet établissement le 31 mars 2009.

Sur la responsabilité du CHRU de Tours :

3. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expert judiciaire, que Mme B a présenté une fistule gastrique à la suite d'une sleeve gastrectomie effectuée par coelioscopie convertie en laparotomie. Ce changement de technique opératoire, qui a créé les conditions de survenue de la fistule, a été rendu nécessaire pour désincarcérer la sonde gastrique laquelle avait été emprisonnée, à deux reprises, dans la suture de la tranche gastrique. Selon l'expert, l'agrafage du tube de calibrage ne peut s'expliquer " que par un repérage insuffisant du tube lors des mobilisations avant agrafage ". La technique conforme aux règles de l'art aurait consisté à vérifier par coelioscopie la bonne position du tube de calibrage avant chaque agrafage de la section gastrique afin d'éviter qu'il ne soit pris, comme en l'espèce, dans les agrafages successifs permettant de réaliser la section gastrique. Il résulte de l'instruction que ces précautions n'ont pas été respectées et que le geste technique n'a pas été réalisé conformément aux règles de l'art. Contrairement à ce que soutient la CHRU de Tours, la maladresse technique de l'équipe médicale présente, dans ces conditions, un caractère fautif. La circonstance que le dommage subi par Mme B présenterait un caractère exceptionnel n'est pas de nature à remettre en cause la responsabilité du CHRU en raison de la faute ainsi commise.

Sur les préjudices :

5. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise, que la date de consolidation de l'état de santé de Mme B est fixée au 30 novembre 2009.

En ce qui concerne les préjudices temporaires :

S'agissant de l'assistance par tierce personne :

6. Lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire permettant, dans les circonstances de l'espèce, le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat, sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

7. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise judiciaire, que le besoin en assistance par tierce personne de Mme B a été évalué à une heure par jour pendant un mois à la sortie de son hospitalisation, soit durant 30 jours. Au regard du caractère non spécialisé de cette assistance, le taux horaire retenu doit être égal au salaire minimum interprofessionnel de croissance augmenté des cotisations sociales et tenant compte des congés payés et des jours fériés, soit 12,34 euros en 2009. Il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en l'évaluant à la somme de 370,20 euros.

S'agissant des frais de garde de sa fille :

8. Si, ainsi qu'il a été dit au point 6, le juge administratif détermine le montant de l'indemnité destinée à réparer le préjudice tenant, pour la victime d'un dommage corporel, à la nécessité de recourir pour elle-même à l'aide d'une tierce personne en fonction de ses besoins et des dépenses nécessaires pour y pourvoir, il n'en va pas de même pour la détermination du préjudice patrimonial invoqué par la victime et résultant de ce qu'elle a dû recourir à une telle aide pour s'occuper d'une autre personne, lequel préjudice doit être évalué à hauteur des dépenses effectivement supportées par la victime à ce titre.

9. Si Mme B soutient que sa fille alors âgée de onze ans a été gardée par un membre de sa famille pendant la durée supplémentaire d'hospitalisation du 4 avril au 29 mai 2009, elle ne produit toutefois aucun élément permettant d'établir que des frais de garde ont effectivement été engagées. Il en résulte que Mme B n'est pas fondée à demander la réparation de ce préjudice.

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

10. Il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise judiciaire, que Mme B a subi, du fait des complications survenues au cours de l'opération du 31 mars 2009, un déficit fonctionnel temporaire total du 4 avril 2009 au 29 mai 2009, soit durant 56 jours. Elle a subi un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe II, évalué à un taux de 25%, du 30 mai 2009 au 30 juin 2009, soit durant 32 jours, un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe I, évalué à 10 %, pendant un mois au cours de la période du 1er juillet au 30 août 2009 et un déficit fonctionnel temporaire partiel de classe I, évalué à 5%, du 31 août au

30 novembre 2009, soit durant 92 jours. Par suite, en retenant un taux journalier d'indemnisation de 20 euros, il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel temporaire total subi par Mme B en lui allouant la somme de 1 120 euros et de son déficit fonctionnel temporaire partiel en lui allouant la somme de 312 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

11. Les souffrances endurées par Mme B ont été évaluées par l'expert à 3 sur une échelle de 1 à 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant à ce titre une somme de 3 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique :

12. Le préjudice esthétique de Mme B a été évalué à 2,5 sur une échelle de 1 à 7, pour la période du 4 avril au 29 mai 2009, en lien avec la fistule gastrique résultant de l'opération chirurgicale du 31 mars 2009. Contrairement à ce que soutient le CHRU de Tours, la circonstance que la fistule gastrique ne pouvait être vue que par le personnel médical compte tenu de sa localisation ne suffit pas à dénier tout droit à indemnisation de Mme B. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant à ce titre une somme de 1 000 euros.

En ce qui concerne les préjudices permanents :

13. En premier lieu, le déficit fonctionnel permanent de Mme B a été évalué par l'expert à 3% en raison des conséquences psychologiques résultant des complications de sa prise en charge au sein du CHRU de Tours, lesquelles ont participé à son refus de suivi bariatrique. L'indemnisation de ce chef de préjudice peut être fixé à 1 320 euros ainsi que le demande la requérante et que l'admet le CHRU de Tours.

14. En second lieu, le préjudice esthétique de Mme B a été évalué par l'expert à 2 sur une échelle de 1 à 7 en raison de l'existence d'une cicatrice abdominale de laparotomie médiane de 18 cm de longueur ainsi que d'une cicatrice de drain de 2,5 cm. Contrairement à ce que soutient le CHRU de Tours, la circonstance que toute intervention sous coelioscopie peut se convertir en laparotomie n'est pas suffisante à dénier tout droit à indemnisation de la requérante et ce, alors que le changement de technique opératoire est la conséquence directe de la faute commise au décours de l'intervention chirurgicale sous coelioscopie. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant la somme de 2 000 euros.

15. Il résulte de tout ce qui précède que le CHRU de Tours doit être condamné au versement de la somme totale de 9 122,20 euros à Mme B en réparation des préjudices subis consécutivement à sa prise en charge au sein de cet établissement.

Sur la mise en œuvre de la solidarité nationale :

16. Il est constant que la requérante recherche uniquement la responsabilité pour faute du CHRU de Tours et n'a présenté aucune conclusion à l'égard de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM). En outre, il résulte de ce qui précède que les conditions d'indemnisation au titre de la solidarité nationale, telles que prévues par le II de l'article

L. 1142-1 du code de la santé publique, ne sont pas réunies en l'espèce dès lors que l'indemnisation des dommages subis par Mme B à la suite de sa prise en charge par le CHRU de Tours incombe totalement à la faute commise par cet établissement. Par suite, il y a lieu de faire droit aux conclusions de l'ONIAM tendant à sa mise hors de cause.

Sur les autres conclusions :

17. En premier lieu, Mme B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 9 122,20 euros à compter du 5 août 2021, date de réception de sa demande indemnitaire préalable.

18. En deuxième lieu, il y a lieu, en application de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, de mettre à la charge du CHRU de Tours les frais de l'expertise réalisée par le docteur C, liquidés et taxés à la somme de 2 496 euros par l'ordonnance de la présidente du tribunal administratif d'Orléans en date du 21 septembre 2020.

19. En dernier lieu, le CHRU de Tours étant tenu aux dépens, il y a lieu de mettre à sa charge le versement à Mme B de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales est mis hors de cause.

Article 2 : Le centre hospitalier régional universitaire de Tours est condamné à verser à Mme B la somme de 9 122, 20 euros avec intérêts au taux légal à compter du 5 août 2021.

Article 3 : Les frais et honoraires d'expertise du docteur C, liquidés et taxés par ordonnance du 21 septembre 2020 à la somme de 2 496 euros sont mis à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Tours.

Article 4 : Le centre hospitalier régional universitaire de Tours versera à Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au centre hospitalier régional universitaire de Tours.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Sophie Lesieux, présidente,

M. Virgile Nehring, premier conseiller,

Mme Fatoumata Dicko-Dogan, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2024.

La rapporteure,

La présidente,

Fatoumata E

Sophie LESIEUX

La greffière,

Emilie DEPARDIEU

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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